28 %
Objectif 30 000 €

En Allemagne, le débat sur les nanoparticules a été tué dans l’œuf

5 septembre 2016 / Violette Bonnebas (Reporterre)



L’Allemagne a œuvré très tôt pour rendre acceptables les nanotechnologies. Résultat : la contestation n’existe quasiment pas et les normes appliquées sont très peu contraignantes.

- Berlin (Allemagne), correspondance

Schlüsseltechnologie. Cette expression allemande, que l’on pourrait traduire par « technologie clé », résume le sentiment qu’inspirent les nanotechnologies outre-Rhin. Chez nos voisins, l’échelle nanométrique est perçue quasi exclusivement comme une source de progrès, à la fois pour la vie de ses habitants et pour la prospérité du pays.

« Les nanotechnologies ne font pas débat ici, explique la sociologue Astrid Epp, qui a participé à une étude sur la question en 2013 (lien en allemand). La majorité des gens en ont une opinion positive, car ils y voient des avantages pour eux-mêmes : des avancées médicales, des crèmes solaires qui protègent mieux des UV, des vêtements antibactériens, des verres de lunettes qui ne se rayent pas, etc. »

JPEG - 200.7 ko
De nombereuses crèmes solaires contiennent des nanoparticules.

Des chercheurs mettent bien en garde contre la toxicité potentielle de certains de ces nanomatériaux et nanoparticules, mais leurs recherches ne reçoivent que peu d’écho dans le pays. Plusieurs raisons l’expliquent. Pour Astrid Epp, « il s’agit de technologies multiples, qui concernent de nombreux domaines. Il est très difficile pour les ONG, et encore plus pour les journalistes, de les appréhender. D’ailleurs, les articles de presse portent essentiellement sur les innovations du secteur, très peu sur la question des risques » (Lien en allemand).

« Nous n’avons pas encore fini de mettre au point les méthodes d’analyse » 

Le travail d’information est rendu d’autant plus compliqué que la définition même d’une nanoparticule est contestée et qu’il existe peu d’études sur leurs risques réels. À l’instar de tous les organismes internationaux de recherches, l’Institut allemand d’évaluation des risques (BfR) se heurte à une méthodologie scientifique balbutiante. « Il existe très peu de données sur le nombre de nanoparticules présentes dans un vêtement par exemple, qui migrent vers celui qui le porte, constate Peter Laux, expert en nanotechnologies de l’institut. Ni sur ce qu’elles deviennent ensuite. Tout simplement parce que nous n’avons pas encore fini de mettre au point les méthodes d’analyse. »

JPEG - 142.8 ko
L’équipe du laboratoire du BfR.

Joscha Wullweber, politologue à l’université de Kassel, y voit une autre raison : les pouvoirs publics et les industriels auraient appris de leurs erreurs sur le dossier des OGM en misant cette fois-ci sur une communication beaucoup plus offensive. Le chercheur rapporte qu’en 2004, « la Commission européenne mettait en garde sur le fait que sans des efforts de communication sérieux, le développement des nanotechnologies pourrait rencontrer une opposition publique “illégitime” similaire à celle contre les OGM ». Le même rapport bruxellois affirmait que « la confiance dans les nanotechnologies et son acceptation par l’opinion publique étaient décisives pour leur développement à long terme et l’exploitation de leurs avantages potentiels ».

JPEG - 82 ko
Des nanoparticules d’aluminium sous formes liquide (plus stable) et pulvérulente.

Les autorités allemandes semblent avoir bien compris le message. Elles ont développé très tôt une double stratégie : d’une part, expliquer aux citoyens les bienfaits des nanotechnologies, notamment avec le bus « Nanotruck », qui a sillonné l’Allemagne de 2004 à 2015 ; d’autre part, inclure dès le départ les voix discordantes dans les discussions officielles du « Nanodialog », ouvert en 2006. « En invitant à la table ceux qui, à l’époque, s’étaient montrés les plus critiques envers les OGM, on a empêché la formation d’une situation antagoniste similaire. (...) La question n’est ainsi plus de savoir si les nanotechnologies vont se développer, mais comment elles vont se développer », écrivait Joscha Wullweber en 2014.

L’Allemagne est devenue leader du marché des nanotechnologies en Europe 

En clair, le débat a été tué dans l’œuf. « Il n’y a pas de vrai mouvement antinano en Allemagne équivalent à celui contre les aliments transgéniques, le traité transatlantique ou le fracking [la fracturation hydraulique], reconnaît Rolf Buschmann de l’ONG Bund (Amis de la Terre), la seule association environnementale active sur le sujet en Allemagne. Parce qu’avec le Nanodialog, on a essayé de façon précoce d’améliorer la transparence et d’échanger entre les acteurs. On a le sentiment que les choses avancent. »

JPEG - 151.3 ko
Matériel du BfR dédié à la caractérisation des nanoparticules.

En quelques années, l’Allemagne est devenue leader du marché des nanotechnologies en Europe et troisième détenteur de brevets dans le monde, derrière les États-Unis et le Japon. En parallèle, le consensus social autour de la question des nanotechnologies n’incite pas les autorités à renforcer la réglementation et les contrôles.

Ailleurs en Europe, on ne semble pas non plus pressé de réguler le secteur. Seuls trois États obligent les industriels à déclarer les nanoparticules et nanomatériaux mis sur le marché : le Danemark, la Belgique et la France.

Du côté de la Commission européenne, la proposition d’étendre à l’ensemble des pays membres l’obligation de tenir un registre a été rejetée en avril 2016. « Cela représenterait un lourd fardeau administratif », a expliqué à Reporterre le service de presse de la Commission. L’autre argument, c’est le coût d’un tel registre, « estimé à 5,3 milliards d’euros plus 2,5 milliards chaque année ». L’outil privilégié consiste donc en une banque de données publiques alimentée par les industriels... sur la base du volontariat. « C’est non seulement moins cher, mais aussi plus efficace et plus pratique pour les consommateurs. »

JPEG - 161.7 ko
Ces pipettes contiennent des nanoparticules d’or.

Bruxelles devait également présenter en juin 2016 sa nouvelle recommandation aux États membres pour la définition des nanoparticules — préalable indispensable à toute réglementation —, mais sa publication a été repoussée à la fin de l’année, après consultation publique.

Par conséquent, si l’étiquetage des nanoparticules dans les produits cosmétiques et alimentaires est théoriquement obligatoire dans l’UE, il est pour l’instant impossible de vérifier que la règle est bien suivie par les industriels. Peut-on être alors certain à 100 % qu’un produit industriel ne contient aucune nanotechnologie ? « C’est difficile », conclut Peter Laux.


- Cet article est le sixième publié par Reporterre d’une enquête approfondie sur les nanomatériaux. Lire les cinq autres volets ici : Personne n’en parle, mais les nanotechnologies envahissent le monde.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Pourquoi la forêt de Verdun a-t-elle une biodiversité exceptionnelle ?

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos : © Sébastien Millard/Reporterre
. chapô : l’un des laboratoires de l’institut fédéral allemand d’évaluation des risques sanitaires.

DOSSIER    Nanotechnologies

5 décembre 2016
Le pire n’est jamais sûr : les bonnes nouvelles d’Autriche et des Etats-Unis
Edito
5 décembre 2016
EXCLUSIF : la carte des réacteurs nucléaires à l’arrêt. Des coupures de courant se préparent en cas d’hiver rigoureux
Info
6 décembre 2016
Le fantasme des Fillon, Macron, et Montebourg sur le renouveau minier de la France
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Nanotechnologies





Du même auteur       Violette Bonnebas (Reporterre)