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ReportageClimat

« La pire sécheresse depuis 28 ans » : les paysans démunis en Amazonie brésilienne

Les habitants des berges de l'Amazonie brésilienne vont chercher de l’eau au puits communautaire qui s'assèche.

Au Brésil, la région de Santarém est en situation d’urgence depuis deux mois face à une sécheresse historique. Celle-ci isole peu à peu les communautés installées sur les berges des rivières.

Santarém (Amazonie brésilienne), reportage

Son chapeau de cowboy en paille filtre à peine le soleil aveuglant. Ruitilson Almeida Batista plante sa rame au fond du lit désormais béant du canal Igarapezinho, à Santa Maria do Tapará en Amazonie brésilienne. À vue d’œil, on mesure moins de 50 centimètres de profondeur. L’avancée est laborieuse. Le pêcheur est souvent contraint de troquer son moteur contre la force de ses bras, propulsant la barque et les dizaines de récipients en plastique qui s’y amoncellent. Ces contenants permettent au sexagénaire d’accomplir sa mission hebdomadaire : puiser de l’eau dans la communauté voisine dotée d’un puits.

Derrière lui, de nombreuses barques attendent de pouvoir se frayer un chemin à travers le mince filet d’eau. Difficile pour deux bateaux de se croiser. « J’ai quitté mon village à 4 heures du matin », soupire Luciclei Santos Ricos. Le père de famille a passé plus de six heures sur la route vers l’eau potable. « J’y vais 2 à 3 fois par semaine, poursuit-il. Cela me fait dépenser beaucoup de carburant. Je souffre face aux difficultés, mais c’est la seule alternative. Cette eau sert pour tout : boire, cuisiner et se laver, car celle du canal provoque des démangeaisons. »

Ruitilson Almeida Batista, un pêcheur de 62 ans, part chercher de l’eau au puits de Santana pour trois familles de son village.

Luciclei Santos Ricos est pourtant un habitué des allers-retours vers le puits communautaire. Pendant la saison sèche, d’août à décembre, l’eau boueuse coulant au fond du canal devient impropre à la consommation, même filtrée. La différence, cette année, c’est que le cours d’eau est quasiment impraticable.

« La pire sécheresse depuis vingt-huit ans »

Depuis septembre, une sécheresse historique, causée par le phénomène El Niño et les températures élevées des eaux tropicales de l’Atlantique Nord, s’abat sur le bassin amazonien. « De nombreuses plages apparaissent au milieu de l’Amazonie », s’étonne Amarildo Souza Santos, un pêcheur du village. Dans l’État du Pará, la municipalité de Santarém, dont dépend Santa Maria do Tapará, évoque « la pire sécheresse depuis vingt-huit ans ».

En plein cœur de la sécheresse, un mince filet d’eau permet à peine aux barques à moteur de se frayer un chemin dans le canal Igarapezinho.

Or, la réduction du niveau des affluents du fleuve Amazone augmente les temps de trajets des habitants vers les premières nécessités. « Dans la ville, il y a des routes, ici non. La route, c’est la rivière, explique Amarildo Souza Santos. Les transports sont fondamentaux, « ils conduisent les malades à l’hôpital, la nourriture jusqu’à nos maisons, l’eau jusqu’à nos familles. Quand le transport est touché, tout le monde est touché », ajoute-t-il en poursuivant sa route le long du canal Igarapezinho.

« Les médecins ne viennent pas »

Lui emboîtant le pas, nous parvenons à un hameau dont les pilotis reposent désormais sur une terre craquelée. Six habitants de deux familles résident dans ces maisons de bois coincées entre le canal et la forêt tropicale. Il y a quelques jours, Antônio dos Santos, « né et devenu vieux ici », a bien cru que cette sécheresse aurait raison de son épouse Maria Luiza, tombée malade au plus fort de la crise.

« Elle avait une telle diarrhée et elle tremblait tellement que j’avais franchement peur qu’elle n’ait pas la force de se relever », se remémore le septuagénaire, installé sur son palier en bois. Sans canal praticable, « les médecins ne viennent pas », assure-t-il.

À 73 ans, Antônio et Maria Luiza dos Santos craignent de ne pas pouvoir bénéficier de soins médicaux s’ils tombent malades.

Derrière lui, la femme à la frêle silhouette se tient bien droite dans l’embrasure de la porte. « On ne peut trouver de l’aide qu’à Santarém. Je suis encore faible, mais Dieu merci je vais mieux grâce aux médicaments que ma fille m’a envoyés de la ville », murmure Maria Luiza.

En raison des difficultés d’accès aux soins, à l’eau potable et à la scolarisation, de l’insécurité alimentaire, et des départs de divers feux, la municipalité de Santarém a déclaré le 5 octobre une situation d’urgence — encore active à ce jour — dans quarante-huit communautés des rives, dont Santa Maria do Tapará. 9 000 personnes sont concernées. Elle affirme également avoir mis en place un plan d’action comprenant la livraison de motopompes, de tuyaux et de réservoirs d’eau à certains villages.

À Santa Maria do Tapará, même les étangs sont à sec.

Les pêcheurs devraient quant à eux percevoir une aide financière d’urgence de 2 500 réaux (l’équivalent de 468 euros, soit deux fois le salaire mensuel minimum brésilien), versée par le gouvernement.

« Cette crise humanitaire est à la fois causée par la sécheresse extrême et par le manque de préparation du Brésil en tant que pays face aux changements climatiques », estime Caetano Scannavino, coordonnateur de l’ONG Projeto Saúde e Alegria (Projet Santé et Joie), œuvrant pour la santé et le développement économique en Amazonie.

« La terre est trop chaude. On ne peut rien produire »

Mais au-delà de la situation d’urgence, qui devrait prendre fin avec l’arrivée de la saison des pluies en janvier, la sécheresse pourrait bouleverser à moyen terme tout un écosystème dont dépendent ces communautés de paysans, pêcheurs et éleveurs, vivant au rythme des crues et décrues des rivières.

Sur la berge du Tapará, Sultana Almeida Souza observe son champ criblé de brûlis. « Elles vont toutes mourir mes récoltes », se désole l’agricultrice d’un ton résigné. Face à elle, des espaces vides laissés par les courges, concombres, oignons, choux et poivrons qui ne pousseront pas cette année. « La terre est trop chaude. On ne peut rien produire », constate-t-elle, en ramassant deux pastèques atrophiées dont les dimensions n’excèdent pas celles d’un melon.

Dans son champ sur les berges de la rivière Tapará, Sultana Almeida Souza, agricultrice, constate l’étendue des dégâts.

Son mari, Amarildo Souza Santos, également codirecteur du syndicat de pêcheurs Z20, est lui aussi pessimiste : « Il y aura une pénurie de poissons pour la saison de pêche d’avril, parce que ceux qu’on aurait pu attraper sont morts pendant la sécheresse. »

Et pour cause, avec l’augmentation de la température de l’eau et la modification de son pH, plusieurs milliers de poissons finissent asphyxiés, comme à la mi-novembre à Lago Grande, un lac alimentant soixante-quatorze communautés de la région de Santarém.

Jeune retraité d’une vie dédiée à pêche « depuis ses 18 ans », Jusepe Pereira Almeida n’est pas moins préoccupé : « Chaque année qui passe est plus sèche que la précédente. Combien de temps va-t-il falloir pour que la nature se recompose ? J’ai des enfants, des petits-enfants qui dépendront de cela dans le futur. »

Et l’humanitaire Caetano Scannavino de conclure avec amertume : « Ceux qui tentent de maintenir la forêt amazonienne et la planète debout constituent la première vague de populations en situation de vulnérabilité face à un changement climatique dont ils ne sont pas responsables. »


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