En Bolivie, les orphelins du Poopó pleurent leur lac disparu

Durée de lecture : 5 minutes

6 juillet 2020 / Émilien Buffard (Reporterre)



Autrefois deuxième plus grand lac de Bolivie, le Poopó a été officiellement déclaré disparu le 18 novembre 2015. Si le gouvernement bolivien blâme le changement climatique, les raisons de ce drame écologique sont aussi à chercher du côté des activités humaines locales : culture intensive du quinoa et industrie minière. Un récit en images.

  • Lac Poopó (Bolivie), reportage

Comme le rappellent les anciens pêcheurs, la disparition du lac en 2015 n’était pas la première dans l’histoire de cette masse d’eau fragile. Cependant, ils affirment ne l’avoir jamais vu complètement sec auparavant. Tout au long du XXe siècle, le Poopó a subi plusieurs sécheresses, diminuant de manière conséquente la hauteur de son miroir d’eau, entre 1939 et 1944, entre 1969 et 1973 et entre 1994 et 1997. Mais le changement climatique et la hausse des températures (entre 1995 et 2005, la température dans les hauts plateaux andins a augmenté de 0,9 °C et la température minimale de 2,06 °C au cours des cinquante dernières années), les effets du système Enso dans l’océan Pacifique, la diminution du niveau du lac Titicaca, dont le Poopó est subsidiaire par la rivière Desaguadero et les conséquences des activités humaines ont cette fois-ci raccourci sa durée de vie : le lac a entièrement disparu.

La prolifération des systèmes de canaux d’irrigation développés par les paysans dans la région représente une des causes majeures de l’assèchement du lac. En cause, l’intérêt mondial croissant pour le quinoa a fait de la Bolivie l’un des premiers exportateurs. La majeure partie des canaux et projets d’irrigation de la région sont situés autour de la rivière Desaguadero. Ces installations, bien souvent précaires et sans autorisation, représentent une des origines non négligeables du manque d’eau dans le lac Poopó, en détournant la ressource de son cours principal. Le Desaguadero, qui prend sa source dans le lac Titicaca en tant que rivière binationale, a historiquement fourni plus des deux tiers de l’eau du lac Poopó.

L’exploitation minière de nickel, de cuivre, de cadmium, de plomb, d’argent et de zinc joue également son rôle dans la disparition du lac. L’augmentation des prix des métaux sur le marché international ces dernières années a contribué au développement du secteur. Avec une législation en matière de protection de l’environnement faible et inadaptée, les entreprises minières ont depuis toujours déversé de l’eau contaminée dans le lac Poopó. Cette pollution, beaucoup trop concentrée dans des quantités d’eau toujours plus faibles, a été l’une des principales causes de la mort de plusieurs milliers de poissons en décembre 2014, événement qui a précédé de quelques mois la disparition du lac.

Les anciens villages du lac Poopó sont maintenant enclavés et abandonnés au beau milieu d’un désert de sel 

Il y a aussi la question des sédiments. Il s’agit du déversement excessif de sédiments miniers (déchets provenant de l’extraction des minerais) dans les cours d’eau, bloquant ainsi les rivières, étouffant la végétation, détruisant la faune, la flore et la vie aquatique. En s’accumulant ensuite au fond du lac, ils ont réduit considérablement sa profondeur, favorisant le réchauffement de l’eau et donc, son évaporation. Il a ainsi été estimé en août 2014 que plus de 2.000 tonnes de déchets miniers atteignaient le lac chaque jour, principalement provenant de la rivière Desaguadero, autour de laquelle se concentre la majorité de l’industrie.

Les anciens villages du lac Poopó sont maintenant enclavés et abandonnés au beau milieu d’un désert de sel. Sans poisson à vendre et sans port de destination, la flotte de pêche a été abandonnée là où les dernières vagues permettaient encore de la mettre à l’eau. Là où les derniers pêcheurs ont renoncé à leur métier. Le lac s’est enfui, eux aussi. Les familles se sont séparées et les enfants sont partis. Pour chercher du travail, ailleurs en Bolivie, ou dans les pays frontaliers, comme l’Argentine et le Chili. Leurs enfants ne verront probablement jamais le lac.

Les Urus, premiers habitants de ces terres, sont ainsi devenus les premiers réfugiés environnementaux de Bolivie. Connus sous le nom de « peuple de l’eau », ils habitaient autrefois une grande partie de l’Altiplano bolivien et péruvien. Un drame indigène pour la communauté la plus touchée par la sécheresse du lac Poopó. Plus de cinquante pour cent des familles Uru de Llapallapani, Vilañeque et Puñaca Tinta María ont déjà émigré vers la ville et même à l’étranger, à la recherche de meilleures conditions de vie. D’autres communautés comme celles d’Ayllu Pumasara, San Nicolás, Chojña Circa, Untavi, Panzota, Isla de Panza, El Choro et Pampa Aullagas ont également été gravement touchées par cette tragédie.


Un travail de mémoire artistique et documentaire

Émilien Buffard a eu la chance de rencontrer René, un ancien pêcheur, la soixantaine passée, qui habite aujourd’hui Oruro, la capitale folklorique de la Bolivie, située à 30 km au nord du lac salé de Poopó. C’est avec nostalgie qu’ils sont revenus dans le village de René, Untavi, où il habitait il y a encore quelques années, « quand il y avait encore de l’eau dans le lac », répétait-il. Ensemble, ils ont parcouru le lac Poopó. Avec lui, Émilien Buffard a pu composer une collection de photographies, qui regroupe les souvenirs de René, rehaussés par des graphismes en noir et blanc de l’artiste plastique argentine Angie Strappa. Une esquisse de la vie du Poopó pour provoquer une réflexion sur ces changements et ces convulsions que vit actuellement la société, et qu’elle sera amenée à devancer dans un avenir proche. Les cultures, les identités et les mémoires sont profondément unies à notre environnement.

« En fait, je ne m’attendais pas à ce que le lac disparaisse réellement… Je me souviens lorsque j’étais enfant, je grimpais la colline et de là, je contemplais l’eau, les bateaux qui se balançaient sur les vagues et les oiseaux qui volaient au-dessus des eaux du Poopó. C’est comme ça que j’ai grandi. »
« Mes parents vivaient ici, à Untavi. Chaque jour, mon père descendait au lac pour pêcher. Il sortait le bateau et préparait les filets de pêche. Ici, on dit que lorsque le pêcheur prend le large, le poisson apparaît. »
« Selon les récits des anciens, nous savions que ça pouvait arriver, qu’il pouvait disparaître. À l’âge de 10 ans, quand tu vois un lac aussi grand, un lac comme tant d’autres, aussi bleu et calme, avec les étoiles qui s’y reflètent la nuit, tu ne peux pas imaginer ce genre de choses. »
« Je dis dix ans comme ça, mais je ne sais pas exactement quand le lac Poopó a commencé à s’enfuir… À certains endroits, il mesurait plus de 10 mètres de profondeur. Mais il a disparu. Pas un bateau à l’horizon. Pas un pêcheur sur l’eau. Pas même un poisson. »
« La pêche était la seule activité du Poopó. Environ 350 familles de pêcheurs dépendaient du lac. Je me souviens, nous pêchions la nuit. Les mouvements des bancs de poissons étaient plus importants et on ne brûlait pas sous le soleil. À l’aube, les femmes allaient vendre le poisson au marché. »
« Les Urus sont également condamnés à disparaître. Avant, on les appelait le « peuple de l’eau » car ils vivaient de la pêche. La chasse est interdite, mais eux ont le droit de chasser des oiseaux parce que c’est leur coutume, et ils n’ont plus que ça. Leurs villages font maintenant face à un immense désert, où on ne récolte plus rien. »
« Lorsqu’il y avait la pêche, les familles vivaient en harmonie. Les enfants étaient toujours avec leurs parents. Avant d’aller à l’école, je restais jouer avec mes voisins entre les bateaux, mon père arrangeait les filets, ma mère préparait le poisson avec un groupe de femmes, avec d’autres enfants, parfois des familles entières. La pêche était une source de revenus. Dans mon village, tout le monde en vivait. Lorsque le lac est parti, les enfants sont partis, eux aussi. Certains sont allés au Brésil, d’autres en Argentine pour chercher du travail. Beaucoup d’entre eux sont allés tenter leur chance comme ouvrier dans la construction. D’autres vendent maintenant des vêtements de seconde main, de Corée ou des États-Unis. C’est ce qu’on appelle la survie. »
« C’est incroyable de se dire que le lac s’est complètement asséché. Désormais, on ne peut que ressentir les vagues qui s’échouaient ici, imaginer les filets de pêche retomber sur la surface de l’eau et écouter les souvenirs des anciens pêcheurs du Poopó… »
« Le lac a un cycle de vie. Mais cette fois, il a disparu, le réchauffement climatique a accéléré le processus. La faune et la flore sont des indicateurs. Même eux n’ont pas eu le temps de comprendre et de se rendre compte que le lac était en train de disparaître. »
« J’ai vécu mon enfance entouré d’oiseaux, de faune et de flore, et désormais, on ne voit plus qu’un cimetière d’animaux et de bateaux. Ça me rend triste et me fait souffrir. Des centaines d’oiseaux et des millions de poissons qui habitaient notre lac sont morts, ont disparu. »
« Nous sommes les orphelins du Poopó. Nous avons perdu notre Quchamama, le grand Esprit de l’eau qui habite les lacs, les rivières et les fontaines. Nous savons que l’eau est à l’origine de la vie. Sans eau, il n’y a pas de vie. »
« Avec le temps, les habitants du lac ont progressivement disparu. Malheureusement, dans cette vie, toute est une question d’argent. Beaucoup ne sont jamais revenus. D’autres sont restés, comme moi. Parce que je suis persuadé que le lac reviendra. »

  • L’enquête complète est à retrouver dans le livre Les orphelins du Poopó : récits d’un lac disparu. Photographies et textes d’Émilien Buffard, illustrations d’Angie Strappa. Publié par la maison d’édition argentine LISTOCALISTO (2019 - première édition en espagnol, 2020 - deuxième édition en français).




Lire aussi : L’industrie minière ou les glaciers, le Chili va devoir choisir

Source : Émilien Buffard pour Reporterre

Photos : © Émilien Buffard/Reporterre et Angie Strappa
. chapô :

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