En Corse, drôle de lutte contre une poubelle géante

14 mars 2016 / Dani M’by (Reporterre)



Les habitants du Pumonte, au nord d’Ajaccio, luttent contre l’extension d’un centre d’enfouissement des déchets. Sur fond de conflits d’intérêts et de nuisances, ils tentent d’éviter que leur montagne devienne la « poubelle » de l’île de Beauté.

- Vico (Haute-Corse), reportage

Ce matin de janvier, comme tous les matins ou presque depuis quatre mois, un feu de camp brûle devant la déchetterie de Vico, à une heure de voiture au nord d’Ajaccio. Autour, six retraités et une jeune femme discutent. Derrière eux, on peut lire, en corse, sur un drap balancé par le vent « Pour notre terre, pour l’avenir ». À côté, ils ont monté une caravane et un barnum pour accueillir les visiteurs et se réfugier en cas d’intempérie. À l’intérieur du barnum, des affiches plastifiées reprennent les arguments contre l’extension du centre d’enfouissement des déchets. Ouvert en 2009 sans permis de construire ni enquête publique, le premier casier est prévu pour recevoir 110.000 tonnes d’ordures. Le Syvadec (Syndicat de valorisation des déchets, l’exploitant du centre) compte en creuser un deuxième, quatre fois plus grand, en prévision de la saturation des trois autres centres d’enfouissement de l’île.

Pas besoin de plonger dans les dossiers pour comprendre les raisons de la contestation. Des centaines de goélands fouillent bruyamment les déchets à la recherche de leur casse-croûte. Une puissante odeur de poubelle émane du « pôle environnemental », joli nom donné à l’énorme trou creusé à flanc de montagne pour enterrer les ordures. On peut sentir les effluves depuis Appriciani, le hameau situé au-dessus du centre d’enfouissement. « La nuit, on est réveillé à cause des odeurs, raconte Viviane, une habitante du village, qui me reçoit sur le pas de sa porte. On vit l’été avec les fenêtres fermées. On s’est endetté pour 30 ans pour acheter cette maison et l’exploitation. On a construit ici pour être dans la nature, mais on ne peut même plus aller se promener sans que les enfants vomissent », raconte-t-elle, en faisant référence à une anecdote récente. À cause des déjections des goélands, qui se soulagent sur les champs alentours, elle craint également pour le label Nature et Progrès de l’élevage de son compagnon. D’autres dénoncent les risques de pollution des sols et de l’air, l’empoisonnement suspect d’animaux et des maux de tête inhabituels chez les riverains.

« Ils nous ont pris pour des demeurés »

Lors de l’ouverture du centre d’enfouissement, en 2009, Jean-Yves Torre, paysan qui habite à 300 mètres à vol de goéland de la déchetterie, était seul ou presque à s’opposer au projet. Mais, au fil des années et du remplissage du casier, les nuisances ont commencé à se faire sentir. Durant l’été 2015, elles sont devenues insupportables. Excédés, les riverains se sont constitués en collectif, puis ont créé l’association Pà un Pumonte Pulitu, qui regroupe aujourd’hui près de 600 habitants de la microrégion de Pumonte et une poignée d’élus.

Ils se sont tournés d’abord vers le maire de Vico, le Syvadec et la Dreal (la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). « Ce qui nous a énervé, c’est qu’ils nous ont pris pour des demeurés. Ils nous ont dit qu’il n’y avait pas de nuisances, qu’on pouvait même boire l’eau du bassin [qui récupère les eaux ruisselant de la montagne] », raconte Maria, qui me reçoit dans la petite caravane qu’un poêle à pétrole tente de chauffer malgré la porte ouverte. « Quand j’ai entendu la Syvadec culpabiliser les victimes parce qu’elles ne faisaient par leur tri, ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », poursuit Julie, assise à ses côtés sur une des banquettes.

« Méprisés » par les élus et l’exploitant et révoltés à l’idée de voir leur campagne servir de « poubelle à la métropole », les membres de l’association ont décidé mi-septembre de bloquer l’accès du centre d’enfouissement. Nuit et jour, ils se sont relayés devant l’entrée pour empêcher les camions et leurs chargements de passer. Un blocage qui a tout de suite fait sentir ses effets : les ordures ont commencé à déborder des poubelles d’Ajaccio et à dégueuler sur les trottoirs. Depuis, en Corse, tout le monde a un avis sur les déchets. Après un mois de blocus, ils ont accepté de lever le siège contre la promesse que seuls les déchets des 33 communes alentour seraient enfouis à Vico. Mais en décembre, le Syvadec annonce le retour à Vico de déchets ne provenant pas du Pumonte. Les opposants ont donc repris le blocage et décidé de filtrer eux-mêmes les camions.

En état de légitime défense

Comment des dizaines de personnes, pour beaucoup éloignées du militantisme et de l’écologie, se sont-elles retrouvées à tenir des barricades ? Maria tente une réponse : « Il y a ici des gens de gauche, de droite, des nationalistes. En Corse, à partir du moment où les gens sont attaqués sur quelque chose de commun, tout le monde se retrouve. On est en état de légitime défense. On revendique le droit à vivre dans un environnement sain. »

L’ampleur de la mobilisation surprend un homme au chapeau en cuir et aux lunettes de soleil : « Les Corses se mettent généralement dans une situation de dépendance vis-à-vis des élus, ils leur lèchent les babouches pour un poste ou un permis de construire. D’habitude, ils n’osent pas trop s’afficher et s’opposer. Là, on est près de 600 dans l’association. C’est un exploit. » François, pull bariolé et bob militaire sur la tête, est lui aussi ravi, mais pour une autre raison : « C’est très dur de se faire des amis quand on arrive en Corse, raconte cet insulaire d’origine qui a vécu toute sa vie sur le continent. Cette occupation m’a permis de rencontrer les plus belles âmes de la région. Tous les jours, j’ai l’impression de mettre un bulletin dans l’urne en venant ici. » Malgré la fatigue et le froid, ces retraités ont pris goût à la lutte et au fait d’être ensemble pour défendre une cause commune. Sylvie, qui note avec minutie les plaques et les tonnages des camions de déchets sur son carnet, admet volontiers qu’elle « risque de s’ennuyer quand ce sera terminé ».

Fin janvier, juste avant mon arrivée, la préfecture et le Syvadec ont obtenu de l’association la levée du blocage en échange d’un moratoire d’un an sur les travaux. Depuis, les retraités de la barricade viennent toujours tous les matins à 6 h 30, mais ils n’empêchent plus aucun camion de franchir les grilles. Ils vérifient simplement que l’accord est respecté et accumulent, tout en papotant, des éléments en vue d’une action en justice. Autour du feu de camp et dans les médias corses, on discute souvent de la main-mise de Rocca (plus gros employeur de l’île) sur le transport des ordures, de la manne de trente millions d’euros en jeu et des convoitises qu’elle suscite.

« Pourquoi on ne fait pas un incinérateur à la place ? Ils en ont à Monaco » 

Nuisances écologiques, gigantisme, suspicion de conflits d’intérêts, argent public venant remplir les poches d’entreprises privées… le centre d’enfouissement de Vico réunit tous les ingrédients des grands projets inutiles, le contexte corse en plus. Plusieurs interlocuteurs préfèrent ne pas être cités et seul le prénom de Jean-Yves n’a pas été modifié. « Ils sont capables de venir me foutre le feu chez moi. Quand il y a des millions en jeu, ils sont capables de tout », explique l’un d’eux, en mentionnant des assassinats liés aux questions de déchets.

Quand je demande à Marie-Annick si elle était écolo avant de participer aux blocages, elle me répond d’emblée : « Non, absolument pas. Mais ils nous le font devenir. » Une affirmation qui fait sourire Jean-Yves Torre : « Quand on a commencé à bloquer, on a installé des poubelles pour le verre, pour le compost, pour les déchets ultimes… Quand je suis revenu le lendemain, il y avait de tout dans le compost. Je me suis dit : “Houla, ça va être dur.” Ce n’est pas leurs habitudes », se rappelle ce jeune homme de soixante ans aux yeux clairs et aux longs cheveux blonds, qui traîne derrière lui une vie de militantisme.

Pà un Pumonte Pulitu se présente comme une association de défense de l’environnement et promeut des centres d’enfouissement de petite taille et une gestion drastique des déchets. Mais ses membres ne partagent pas tous ce genre de considération. Un vieil homme aux cheveux blancs bien peignés en est une bonne illustration. Il me reproche de donner une mauvaise image de la région en écrivant un article sur « la poubelle » et craint que les touristes ne viennent plus dans les villas qu’il a achetées « un milliard de centimes ». « Tout ce qui m’intéresse, c’est qu’ils ne fassent pas ce deuxième casier. Pourquoi on ne fait pas un incinérateur à la place ? Ils en ont à Monaco, si ça ne dérange pas les milliardaires, je ne vois pas pourquoi ça nous dérangerait. » Son voisin enchérit : « En Sardaigne, ils sont prêts à payer pour qu’on leur envoie nos déchets. S’ils les veulent, on n’a qu’à leur envoyer. » Le protocole signé le 13 janvier est un reflet de ces paradoxes. Il stipule qu’une fois que le premier casier sera plein, les habitants des 33 communes pourront envoyer leurs déchets dans d’autres centres d’enfouissements en Corse alors que les protestataires se battent justement pour éviter que les déchets des autres régions soient enterrés chez eux.

« Ils ne veulent pas de déchets chez eux, mais chez les voisins, pas de problème » 

Pendant les discussions, j’ai souvent eu le sentiment que ces personnes luttent au mieux pour une meilleure façon de gérer les déchets, mais pas contre le système qui les produit. Alors que Maria propose un tri plus efficace et donne en exemple les supermarchés qui compactent leurs déchets, Jean-Yves Torre dénonce l’existence même des supermarchés, la surconsommation, la disparition de la paysannerie, une Corse qui a perdu son autonomie et est totalement dépendante du transport routier et maritime pour survivre. Mais il a l’impression de prêcher dans le désert.

Il regrette que l’opposition se limite à la défense du cadre de vie : « Ils ne veulent pas de déchets chez eux, mais chez les voisins, pas de problème. Il n’y a pas plus de réflexion que ça. Il y a eu à peine un frémissement de prise de conscience. Mais pour les trois quarts des gens qui sont là, si l’opposition s’arrête, ils reviendront à la normale, qui n’a rien de normal. Pour eux, la société est comme elle est, et basta. McDo, c’est pas un problème, la grande distrib’, c’est pas un problème, la disparition des paysans, c’est pas un problème… »

Il est persuadé que cette mobilisation aurait pu aller plus loin. Mais pour cela, il aurait fallu que des gens plus politisés y participent. « Il a manqué l’implication de tous ceux qui auraient dû être là. Les alters, les orgas syndicales et les partis politiques de gauche, les assos écolos… » poursuit-il. Mais, à part la venue d’un membre des Verts et de quelques-uns de ses amis, Jean-Yves s’est retrouvé bien seul au milieu d’un collectif à dominante nationaliste qui ne partage pas ses combats et préoccupations.

En février, nouveau rebondissement. Accusant le Syvadec de commencer les travaux du second casier, le collectif a réinstallé un barrage filtrant à l’entrée de la déchetterie. Jean-Yves, qui espérait une reprise du blocage, ne s’en réjouit pourtant pas. Il se sent de plus en plus isolé au sein du collectif : « J’ai découvert que des gens que je pensais sympas sont en fait d’extrême droite. » S’ils ne lèvent pas le blocage, il pense que, cette fois-ci, ils auront le droit à une intervention policière, voire pire. Un matin, ils ont retrouvé la caravane percée de trous de chevrotine. « Les promoteurs de la décharge ont déjà perdu trop d’argent, ils ne peuvent pas se permettre de nous laisser rebloquer. » Le collectif a levé le blocage quelques jours plus tard suite aux garanties du préfet que les travaux ne commenceraient pas avant fin 2016, mais dit rester vigilant. Jean-Yves n’est pas des plus optimistes quant à l’issue de cette lutte. Il se console en se disant qu’au moins, les autorités insulaires ont commencé à s’intéresser sérieusement à la question des déchets. L’exécutif a présenté une feuille de route qui, à défaut de s’attaquer aux causes du problème, rendra ses conséquences plus supportables.




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Lire aussi : Jean-Yves Torre, le paysan qui plaide pour une autre Corse

Source : Dani M’by pour Reporterre

Photos : © Dani M’by/Reporterre

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