« Non au recycleur-pollueur » : ce projet d’usine qui fait tousser les riverains
Manifestation à Millau contre le projet de Cyclamen, le 7 février 2026. - © David Richard / Reporterre
Manifestation à Millau contre le projet de Cyclamen, le 7 février 2026. - © David Richard / Reporterre
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Alors qu’elle fait déjà l’objet de controverses, surtout en raison de rejets de poussière, une entreprise veut implanter une nouvelle usine de recyclage de résidus d’incinération. En Aveyron, les habitants refusent l’arrivée du « recycleur-pollueur ».
Millau (Aveyron), reportage
Sur le papier, ça semblait une bonne idée : recycler les métaux qui restent à la sortie des incinérateurs d’ordures ménagères. Une « solution pragmatique pour le traitement des métaux non-ferreux » avec un « procédé innovant » à base de rayons X qui, en plus, n’utilise pas d’eau. C’est ainsi que se présente Cyclamen, l’un des « champions de la croissance durable et souveraine en Europe 2026 », selon le Financial Times. Sauf que l’entreprise, qui prévoit de s’installer à Millau, dans l’Aveyron, traîne derrière elle un certain nombre de controverses et de défauts, qui font bouger les riverains localement.
Avec un investissement de 25 millions d’euros et 60 emplois promis à terme, cette nouvelle usine pourrait traiter jusqu’à 70 000 tonnes de métaux recyclés par an. De quoi séduire la région Occitanie et la ville de Millau, « heureuse qu’une entreprise innovante s’installe et crée de l’emploi sur le territoire », raconte Emmanuelle Gazel, la maire et présidente de l’intercommunalité.
Après s’être informée auprès d’élus de Moselle, où se trouve une première usine, qui ne lui ont rien fait remonter de particulier, la ville a décidé d’accompagner le projet en vue d’une installation sur la toute nouvelle zone d’activité en surplomb de la ville, près du péage du viaduc de Millau. À l’été 2025, Cyclamen a déposé sa demande d’enregistrement à la préfecture. Après une courte enquête publique sans grand bruit, le projet a été présenté le 25 septembre à un conseil municipal enthousiaste. Seule une élue d’opposition s’est abstenue, estimant que « la vigilance s’impose ». Le 12 novembre, la préfecture a signé l’arrêté d’autorisation.
« On est vite tombé sur un tas de déboires, une implantation loupée... »
Dans les hameaux voisins, pourtant, les inquiétudes montent. « Au départ, on pensait à un simple ferrailleur, raconte Victor Bertrand, éleveur riverain, mais en cherchant un peu, on est vite tombé sur tout un tas de déboires, une implantation loupée... On s’est dit : “Ça craint”. » Une association a alors été créée, Vigilance Environnement Millavoise (VEM), et un recours administratif a été déposé. « La communication autour du projet n’est pas du tout en phase avec ce qui est dans le dossier écrit », explique Bérangère Chabora, la présidente de VEM.
L’association a alors rencontré des élus qui s’en étonnaient, « faisant confiance aux services de l’État », et a organisé plusieurs réunions publiques, jusqu’au 7 février, avec la première manifestation d’ampleur contre le projet. Un cortège hétéroclite et joyeux d’environ 180 personnes, mêlant tout type de population et d’orientation politique.
Avec sa pancarte « L’écologie, ce n’est pas déplacer les nuisances », Sandrine est venue vivre en Aveyron depuis six ans « pour la qualité de vie ». Elle, qui travaille près du site, s’inquiète des conséquences sur les terres agricoles et ne veut pas « se retrouver avec ça dans du Roquefort ! », le fromage local.
D’autres s’interrogent sur la proximité de l’usine avec la future cuisine centrale collective. « On a fait le choix d’un traitement des poubelles noires sans incinération et on se retrouverait avec cette pollution dont on ne voulait pas au départ », se désole Alain Nayrac, colistier d’une liste d’opposition (divers droite) aux élections municipales.
Même l’ancien député européen écologiste José Bové estime qu’on a « mis la charrue avant les bœufs ». D’autres, comme Laurent Renaudin, des Écologistes de l’Aveyron, soutiennent le mouvement « avec des réserves ». Il attend avant tout « des garanties que Cyclamen se mette en conformité sur son site déjà existant ».
Une réputation poussiéreuse dans les Vosges
Car Cyclamen n’en est pas à sa première controverse. À l’origine, Cyclamen a d’abord tenté de s’installer en Alsace, à Malmerspach, en 2019. Un projet rapidement contesté par les riverains et associations environnementales locales. Le média libre Alterpresse68 y voyait alors un projet qui « fleur[ait] bon l’écologie factice ». De quoi valoir au média indépendant local des poursuites pour diffamation [1].
Un bruit continuel, des tas de déchets à l’extérieur, de la poussière...
Face à la pression, Cyclamen a alors abandonné l’Alsace et tenté sa chance en Lorraine. Fin 2019, le projet a atterri sur le site d’une ancienne scierie à Éguelshardt, en Moselle, dans le parc naturel des Vosges du Nord. Mais quand cette usine est entrée en activité en 2022, les habitants ont été surpris par le bruit continuel, les tas de déchets à l’extérieur et surtout la poussière causée par l’activité. En octobre 2023, l’entreprise a reçu une première mise en demeure de la direction régionale de l’environnement (Dreal) : défaut de collecte des eaux pluviales, absence de réserve incendie, analyses insuffisantes dans la rivière classée Natura 2000.
Pour le voisinage, le problème est surtout cette poussière à chaque chargement. C’est toute la limite de Cyclamen : traiter « à sec » implique de secouer des résidus solides d’incinération agglomérée, générant des éléments volatils. Contactée par Reporterre, Cyclamen indique ne pas pouvoir répondre dans les délais, « regrettant cette urgence ».
De quoi créer beaucoup d’inquiétudes pour celles et ceux qui respirent ces poussières, humains comme animaux. Un collectif, Bitcherland’Air, s’est alors créé et au printemps 2025, 27 plaintes administratives ont été envoyées à la Dreal. Si celle-ci n’a noté aucun problème réglementaire sur la santé, elle envoie une seconde mise en demeure en août 2025, portant cette fois sur les dépôts de déchets à l’extérieur et des insuffisances d’aspiration de l’air au chargement.
Même le maire du village, jusqu’ici peu inquiet, envoie un courrier à l’entreprise demandant de « respecter scrupuleusement » ses engagements pris en 2022, après l’arrêté lui permettant de fonctionner, comme le rapporte une enquête de Rue89 Strasbourg. En octobre 2025, l’entreprise garantissait à Rue89 Strasbourg qu’aucune des irrégularités constatées par l’État, notamment sur des ouvertures sur le toit laissant s’échapper de la poussière, « ne concernait un problème de sécurité ou d’impact environnemental ».
« Ça ressemblait plutôt à l’âge de pierre »
Mais même mieux confiné dans l’enceinte, le problème des poussières se pose toujours, comme en témoignent Anne et Laurent. Participant en janvier 2026 à une visite de l’usine d’Éguelshardt, organisée par Cyclamen pour les habitants, ils racontent que dedans, « on n’y voyait pas à 5 mètres ». Les équipements de protection des travailleurs semblent aussi, selon eux, insuffisants : « On nous a donné des masques, mais tous les ouvriers n’en avaient pas », relève Laurent, son mari. Lui qui est habitué à travailler en usine est stupéfait : « Je ne bosserais pas dix minutes là-dedans. Plus qu’un truc high-tech, ça ressemblait plutôt à l’âge de pierre. »
Choqué, le couple, pourtant extérieur au collectif de riverains, a décidé d’écrire à la Dreal, en décrivant ce qu’ils ont vu : « Aucun moyen de filtration ou récupérateur de poussières, un vacarme assourdissant, pas de canalisation d’eau de pluie. » En réponse, ils recevront un appel des renseignements territoriaux qui semblent bien au fait du sujet et leur assurent qu’il n’y a aucun danger et que l’usine est « conforme ».
Conformité
C’est tout l’enjeu. À Millau, l’usine est enregistrée auprès de l’administration pour une activité limitée (moins de 10 tonnes par jour), ce qui l’exonère pour le moment d’une étude d’impact environnemental plus complète, que réclament les opposants en Aveyron.
Administrativement, l’usine a bien obtenu son arrêté d’enregistrement, et peut légalement être construite. Mais à terme, c’est près de vingt fois plus de tonnage quotidien qui sera reçu sur le site de Millau, démultipliant les effets potentiels. Face à l’inquiétude des citoyens vis-à-vis des poussières, la maire de Millau, Emmanuelle Gazel, a ainsi demandé à l’État de réaliser des contrôles trimestriels et à l’entreprise d’installer une station Atmo de mesure de la qualité de l’air.
Le projet est cependant loin d’être construit. Si le 10 février, le tribunal administratif de Toulouse n’a pas jugé urgent de le suspendre, c’est notamment parce que « le délai prévisible avant le commencement de l’exploitation laisse au tribunal le temps de se prononcer au fond », précise le jugement.
Pour l’heure, le directeur de l’usine et le principal actionnaire de Cyclamen, un investisseur suisse, ont un autre dossier à régler. Les opposants millavois ont en effet noté qu’ils sont associés dans une autre entreprise, Eegle. Basée dans l’Hérault, cette start-up est spécialisée dans la construction de yachts électriques. Un projet qui n’a jamais abouti mais qui a quand même bénéficié de 210 000 euros de subventions de l’ex-région Languedoc-Roussillon et de la Banque publique d’investissement (BPI). Lesquels ont demandé des comptes et obtenu la condamnation définitive en appel de l’entreprise à rembourser la somme en juin 2025. Sauf que Eegle, en défaut de paiement, a depuis été placée en redressement judiciaire.
Au-delà des inquiétudes locales, Cyclamen pose une question plus globale, relevée par Flore Berlingen, spécialiste du recyclage et autrice de l’ouvrage Du bon usage de nos ressources (éd. Rue de l’Échiquier, 2025). Elle constate qu’il y a « énormément de technosolutionnisme dans le monde des déchets », qui savère être de « fausses bonnes idées ». Pour elle, « la seule manière de séparer effectivement les déchets c’est à la source, là où on aura toujours une meilleure qualité et donc de potentiel de réusage ». Les résidus solides d’incinération ne contiennent ainsi que 1 à 2 %, là où le tri sélectif ne permet pour l’heure que de récupérer que 40 % des déchets d’aluminium.