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Jean-Yves Torre, le paysan qui plaide pour une autre Corse

26 février 2016 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Depuis 40 ans que Jean-Yves Torre travaille la terre de l’île de Beauté, il a vu les campagnes tomber dans l’abandon. Alors que la Corse nationaliste est secouée de soubresauts racistes, le paysan rappelle que l’indépendance se conquiert d’abord par la souveraineté alimentaire.

- Vico (Corse-du-Sud), reportage

Les montagnes verdoyantes plongent dans le bleu azur de la Méditerranée. Sous le soleil d’hiver, la mer scintille comme la neige sur les sommets. Jean-Yves Torre habite dans le creux de la pente, sur des terres squattées qu’il a défrichées à la main après 130 ans d’absence humaine. Autour de la ferme, la broussaille partout, mêlée de buis et de chênes verts. « Ah, ça ! on ne peut pas imaginer que des personnes vivaient ici auparavant », s’exclame le paysan au milieu de son champ.

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La maison en ossature bois et en paille de Jean-Yves.

Pourtant, sous les ronces, il a retrouvé d’antiques aires à blé, des ruines, « en bas, il y avait une école de 80 gamins au début du XXe siècle. Depuis mon installation, j’en ai vu, des gens partir, abandonner la terre ». Les Corses ont déserté les campagnes pour les villes, répétant l’inexorable refrain de l’exode rural. 80 % d’entre eux vivent dans les grandes agglomérations et, sur les 20 % restants qui s’agrippent aux montagnes, la plupart sont des personnes âgées.

 « Le Corse ne fait plus vivre la campagne »

C’est un credo pour Jean-Yves, une certitude. « On a déjà été autonomes, l’île ne dépendait pas de la métropole en 1760 [1] », affirme t-il. Des centaines d’hectares de seigle étaient cultivés, la Castagniccia, dans le nord du pays, comptait 80 personnes au kilomètre carré, vivant de châtaignes et d’élevage. Aujourd’hui, cette zone est complètement vide, atteignant tout juste six habitants au kilomètre carré. Les Agriates, à l’ouest de Bastia, constituaient aussi un immense verger où poussaient figuiers, oliviers, citronniers depuis des siècles, avant de devenir une garrigue désolée, battue par les vents.
 
« L’autonomie n’était pas seulement alimentaire, on exportait même du liège en Angleterre pour construire les mâts des navires, on possédait des briqueteries. » Mais, à partir de 1818 et de la Restauration, la Corse a été pénalisée par un système douanier pervers : toute exportation insulaire se voyait surtaxée alors que, à l’inverse, les produits de la métropole arrivaient sur l’île détaxés. La souveraineté alimentaire a peu à peu disparu. Et avec l’arrivée du capitalisme, la vie rurale a été sacrifiée sur l’autel du consumérisme.
 

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Jean-Yves Torre.

« Aujourd’hui, il y a un paradoxe chez le Corse. Il a un attachement viscéral à son village, à l’image pastorale de la campagne, mais il ne la fait plus vivre, il est devenu fonctionnaire ou commercial à Ajaccio ! » Les petites communes se transforment en villages dortoirs. « Les habitants prennent la voiture le matin à l’aube et reviennent tard le soir. » Le tissu rural se meurt.
 
La culture corse est née dans les montagnes, au contact des éléments. Une vie brute, sculptée par le vent marin, tannée par le soleil :

A fine di tùttu
Allisciàta u sole
Lambuttàta da u mare
Ghjustu un isulella »

 [2]

« C’est avec les bergers que j’ai appris la langue, pas dans les bouquins, dit Jean-Yves. Quand ils partaient en alpage, ils prenaient dans leur musette un bout de papier, un crayon, ils composaient. » Les paysans parlent la langue du pays, la chantent. Le chjama è rispondi est une joute oratoire et poétique pratiquée à l’origine par les bergers. En perdant son ancrage rural, la culture corse est-elle condamnée à se folkloriser ?
 
 « Je ne veux pas voir ce monde devenir un musée », déclare Jean-Yves. Le regard nostalgique guette la population corse, il pousse à des replis identitaires. À défaut de faire vivre la campagne, certains Corses se tournent vers le passé, s’accrochent à une identité figée, voire mythifiée. L’indépendance, qui au début s’incarnait dans des luttes concrètes contre l’accaparement de terre, la spéculation immobilière ou « le bétonnage des clubs merdes », se mue progressivement en question ethnique, raciale. La Corse est comme un arbre : on s’attache aux racines, alors qu’il faudrait regarder pousser les feuilles.
 

« Ils se sont fermés au plus beau des échanges, celui entre les hommes » 

« Le nationalisme est une instrumentalisation politique ; je ne sais pas ce que c’est qu’un État nation, c’est abstrait. Le jour où il n’y aura plus de bateaux, nation ou pas nation, ce sera la catastrophe. » La souveraineté alimentaire et l’indépendance se construisent matériellement, petit à petit, en relocalisant l’économie, en installant des jeunes sur les anciennes terres agricoles.
 
Amer, Jean-Yves résume : « Finalement, les Corses se sont ouverts au pire de la mondialisation, à l’afflux de marchandises, en perdant leur autonomie ; mais ils se sont fermés au plus beau des échanges, celui entre les hommes. » Un non sens quand on regarde dans le rétroviseur. « Nous sommes tous métis. » Jean-Yves a de longs cheveux blonds qui lui tombent sur les épaules. Les yeux bleus. Un héritage lointain de ses ancêtres Vikings débarqués sur l’île au Moyen-Âge. Il en gardé le nom : Torre.
 
Le paysan aime se faire provocateur : « Aujourd’hui, la plupart des gens qui ont un regard sur la terre ne sont pas les exploitants agricoles corses – eux, c’est pesticides et compagnie –, ni les éleveurs de primes – ils vivent à la ville et laissent le troupeau en errance dans la brousse. Ce sont des jeunes étrangers qui font vivre le territoire, parfois des Pinzutus [métropolitains, en corse]. Julie, par exemple, produit des légumes bio dans l’est de l’île, elle est Française, c’est une bosseuse, mais on lui pourrit la vie en lui bloquant l’accès à la terre. »


 
Au-dessus de chez Jean-Yves, une nuée d’oiseaux noirs vole dans le ciel. Les milans et les corbeaux tourbillonnent dans les airs comme autour d’une proie. Une énorme déchetterie vient d’être creusée à un kilomètre de sa maison. À côté, dans le village d’Appriciani, les derniers volets ouverts se ferment à cause des odeurs putrides. Chaque jour, on entend les camions déverser, dans un bruit métallique, les immondices d’Ajaccio. « Voilà notre avenir, peste Jean-Yves, l’envers de la carte postale. Notre campagne est devenue la poubelle des villes. »
 
Selon le paysan, ces déchets sont les conséquences de la surconsommation et du tourisme de masse. « Nous sommes la région de France qui possède le plus grand nombre de supermarchés par rapport à sa population. Nos structures de traitement et de tri ne sont pas adaptées, nous n’avons, là aussi, aucune résilience. »
 

 « Apprendre à être à la fois praticien et philosophe »

À son échelle, Jean-Yves s’attelle à inventer autre chose. Retrouver de l’autonomie. Pour lui, elle ne rime pas avec autarcie, « c’est une autonomie avec des fenêtres ouvertes », comme il aime le dire. Il accueille, l’été, le festival Aqua in festa et quelques vacanciers désireux de découvrir une autre forme de tourisme, proche des gens et de la nature.

L’année, il produit des légumes, des fruits. « On fait notre pain, nos conserves. » Un temps, il avait 80 chèvres, et une belle basse-cour. « On fabriquait notre fromage dans notre coin, loin des normes européennes. On a toujours refusé les subventions, pour rester libres. On vendait nos produits à la sauvette, à nos voisins, dans l’illégalité. »
 

En choisissant une vie sobre et économe, il nourrit un combat politique. « On ne s’attaque pas à un système quand on est dedans, pieds et mains liés avec… » Autoconstruction, toilettes sèches, eau de source, chauffage au bois, il a acquis son indépendance à la force du poignet. « C’est du boulot, mais aussi un grand bonheur. »
 
Jean-Yves fait le lien entre toutes ses luttes. Sa vie personnelle se dévoile entre les lignes de l’histoire militante. Plogoff, Larzac, accueil de migrants, lutte pour l’indépendance avec le FLNC, fauchage d’OGM, création d’un front antifasciste… Cet homme a traversé le demi-siècle le poing levé malgré les pires intimidations. Sa maison a été brûlée et son cheptel décimé par des coups de chevrotine ; mais il continue. « Je suis un paysan activiste, c’est ma raison de vivre. »

Pour lui, l’acquisition de l’autonomie matérielle n’est pas séparée du politique, « il faut apprendre à être à la fois praticien et philosophe ». Les mains dans la terre, la parole s’ancre dans le réel.
 
Dans sa maison en ossature bois et en paille, la soirée s’attarde. « Être paysan, c’est un hymne à la nature, à l’amour et à la révolte », conclut-il. Au coin du poêle, alors que le froid de janvier souffle dehors, le gaillard esquisse un sourire : « Je tiens à la révolte. » 




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[1La Corse a fait partie, durant près de quatre siècles, de la République de Gênes avant de se déclarer indépendante le 30 janvier 1735 et d’adopter la première Constitution démocratique de l’histoire moderne (1755). Cédée par Gênes à la France le 15 mai 1768, elle est conquise militairement par le Royaume de France lors de la bataille de Ponte-Novo, le 9 mai 1769 (source : Wikipedia).

[2« Loin de tout, caressée au soleil, agitée par le mer, juste une petite île », chant de Jean-Yves Torre.


Lire aussi : « Protégée » par les avions, une communauté renoue en Corse avec la nature

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Gaspard d’Allens/Reporterre

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