En Ecosse, l’écologie est sortie gagnante du référendum sur l’indépendance

25 septembre 2014 / Arthur Vincent



Voici une semaine, l’Ecosse a failli ébranler le Royaume-Uni et l’Europe. Mais le référendum a rejeté l’indépendance. Il est utile de revenir sur l’analyse de ce vote. Un résultat surprenant est qu’il renforce largement le parti écologiste.


- Edimbourg, reportage

« L’espérance de vie est l’un des facteurs expliquant le mieux le vote. La corrélation est évidente ». Graphique à l’appui (voir ci-dessous), Alison Johnstone, l’une des deux membres du parlement écossais (MSP - Member of the Scottish Parliament) écologistes, démontre que plus faible est l’espérance de vie moyenne dans une circonscription, plus forte est la probabilité que le vote en faveur de l’indépendance y ait été majoritaire.

De même, les zones les plus favorables à l’indépendance sont aussi les plus défavorisées en terme de chômage et de pauvreté. Au-delà des classes sociales, l’âge se révèle également être un indicateur fiable : les 16-54 ans ont voté pour le Oui, alors que les plus de 55 ans ont permis au Non à l’indépendance de l’emporter.


- Graphique liant espérance de vie et vote pour le Oui. Axe des ordonnées : espérance de vie ; axe des abscisses : vote pour le Oui. (Tweeter Robin Parker) -

« 45% [le score obtenu par le Oui jeudi 18 septembre], c’est exceptionnel quand on sait qu’un seul journal national, qui plus est un hebdomadaire, le Sunday Herald, soutenait l’indépendance. Il faut aussi rappeler que lorsque la campagne a été lancée il y a deux ans et demi, le Oui n’était crédité que de 25 % des intentions de vote. Ce qui s’est passé est absolument fantastique », rappelle Maggie Chapman, co-secrétaire nationale du Green Party et conseillère municipale d’Edimbourg.

Alison Johnstone, la députée, tout aussi enthousiaste malgré la défaite, ajoute : « Ce que j’ai vu dans cette campagne, c’est une politisation massive et jamais vue de la société écossaise. Les citoyens, des plus jeunes [l’âge minimum pour voter avait été abaissé à 16 ans] aux plus âgés, se sont retrouvés à prendre la parole lors de débats publics, et beaucoup en étaient les premiers surpris. Les gens ont compris que la politique n’était pas quelque chose que les politiciens imposaient au reste de la population, mais qu’au contraire, ils avaient le devoir de s’en saisir.

Nous les Verts, nous avons expérimenté une dynamique similaire d’apprentissage : le référendum nous a forcés à aller à la rencontre de l’ensemble de la société, de sortir de notre zone de confort ».

« Saisissons l’opportunité ». Le slogan du Parti Vert Ecossais, qui a choisi en octobre 2012 de se joindre à la campagne officielle du Oui, illustre bien le regard que les Greens portent sur le référendum. « Une voix a plus de poids dans un pays de cinq millions d’habitants que dans un pays de 53 millions » est un des arguments régulièrement utilisés par les militants.

« J’ai réalisé petit à petit qu’une Ecosse indépendante avait le potentiel pour être une pierre angulaire de l’Europe des régions que j’avais toujours soutenue en tant qu’antinationaliste allemand » explique Daniel Mittler, directeur politique de Greenpeace International. « Le fait que l’Ecosse soit ouvertement pro-européenne m’a aidé à comprendre cela. Il est en effet plus facile pour moi d’imaginer une Ecosse réussissant au sein de l’Union Européenne que de voir un jour le développement d’une vraie relation de confiance entre le Royaume-Uni et le continent »

Bien que Patrick Harvie, l’autre député vert à Holyrood, le parlement écossais, ait été membre de la direction de Yes Scotland, la campagne officielle en faveur du Oui, aux côtés du Scottish National Party (SNP) et du Scottish Socialist Party (SSP), les écologistes ont mené une campagne en leur nom propre, les militants distribuant par exemple tracts et badges estampillés « Green Yes » lors des séances de porte-à-porte ou sur leurs stands.


- Alison Johnstone et Patrick Harvie devant Holyrood. -

Le choix du parti, qui a parfois surpris parmi ses « partis frères » européens, s’est fait à l’aune de la même dynamique qui a conduit à la séparation à l’amiable d’avec le Parti Vert d’Angleterre et du Pays de Galles en 1990 : faire avancer la cause de la décentralisation, rapprocher la population des lieux de décision et rendre la politique plus accessible, alors que Londres semble si lointaine et fermée.

La reine, l’Europe, la bombe et le pétrole

L’architecture même du parlement écossais à Edimbourg, lumineuse, ouverte au public et tournée vers la nature, tranche avec l’aspect austère et peu accueillant de Westminster, où on ne compte qu’une seule députée verte, Caroline Lucas, qui a bien du mal à y faire entendre les politiques progressistes.

Or les écologistes écossais ont beaucoup de choses à dire : institution d’une république avec un chef de l’Etat élu, maintien dans l’Union Européenne, abandon des armes nucléaires ou encore création d’une compagnie pétrolière étatique pour mettre en place la transition énergétique, sont des projets qu’ils estiment plus facilement atteignables en se séparant de l’Angleterre, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord. « Pour, nous l’indépendance n’a jamais été un objectif en soi » rappelle Alison Johnstone.


- Le Parlement écossais, dans le quartier d’Holyrood à Édimbourg. -

On trouve généralement un sentiment antimonarchiste beaucoup plus intense à Glasgow que dans ces trois nations (qui forment un ensemble dénommé « rUK », pour « rest of UK »). Et bien que le SNP ait promis de garder la reine comme chef d’Etat, les républicains, écolos ou pas, attendent patiemment que le contexte actuel, avec une Elisabeth II très populaire, évolue.

Mais dès que l’occasion se présentera, ils pousseront pour un référendum, qui est beaucoup plus susceptible d’aboutir à l’abolition de la couronne si la question était posée à l’Ecosse seule plutôt qu’à l’ensemble du Royaume-Uni.

« Le Royaume-Uni est un des pays les plus inégalitaires d’Europe, je voudrais juste que l’Ecosse devienne un pays européen normal » plaidait le journaliste Adam Ramsay, auteur de « 42 Reasons to support Scottish independence » lors d’un débat à l’Université d’Edimbourg. La montée du parti antieuropéen UKIP en Angleterre et la conséquente radicalisation de l’aile droite des Conservateurs a forcé le Premier ministre britannique a promettre, s’il remporte les législatives de 2015, de soumettre au vote la question de la présence du pays à Bruxelles dans les deux années à venir.

L’issue du scrutin fait peu de doute : la sortie. Il ne reste donc comme seule possibilité aux Ecossais de se séparer du Royaume-Uni s’ils veulent rester dans l’Union Européenne, un combat fondamental pour les écolos.

L’ensemble de l’arsenal nucléaire britannique, composé de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) équipés des missiles Trident armés d’ogives nucléaires, est basé à 25 kilomètres à l’ouest de Glasgow. L’opposition au Trident fait partie des piliers idéologiques des mouvements nationalistes et écologistes écossais, et ce depuis des décennies.


- Le Parlement anglais, Westminster, à Londres. -

Le Premier ministre Alex Salmond, a toujours présenté la fermeture du programme Trident comme un des grands gains qu’apporterait l’indépendance. Il est soutenu dans ce sens par ses ministres ainsi qu’une majorité des députés SNP et Labour. « S’il se renie sur Trident, le Premier ministre ne pourra plus sortir de chez lui ! » me confiait une membre des Amis de la Terre ayant côtoyé Alex Salmond au sein du mouvement antinucléaire il y a quelques décennies, illustrant le rapport de proximité que les Ecossais entretiennent avec leur classe politique, à l’opposé de l’inaccessibilité des politiciens britanniques.

Salmond, qui a longtemps été spécialiste du pétrole dans le secteur bancaire, a récemment irrité les écologistes en déclarant qu’il était disposé a forer les champs pétroliers de la Mer du Nord « jusqu’à la dernière goutte ». Des propos qui suscitent forcément la désapprobation chez les Verts, mais les dissensions restent contenues au sein du camp indépendantiste.

Le programme du Parti Vert estime que l’utilisation des ressources pétrolières en faveur de la transition énergétique eut été plus aisée dans le cadre d’une Ecosse indépendante, qu’ils souhaitaient voir imiter la Norvège en créant une compagnie pétrolière d’Etat et en entrant partiellement au capital des entreprises d’extraction.

Explosion du nombre d’adhérents

Bénéficiant d’une présence inhabituelle dans les débats publics et dans les médias du fait de son statut d’« autre parti du Yes » au côté du SNP et face au triptyque Labour-Tory-LibDem, le processus du référendum, au-delà de son résultat, est d’ores et déjà une réussite pour les Verts. Il a été une plateforme de diffusion de leurs idées à une échelle encore jamais atteinte. Il comptait 1.200 adhérents avant le vote ; 2.000
personnes ont pris leur carte durant les deux jours suivants.

Peter McColl, Recteur de l’Université d’Edimbourg et membre du parti, explique cet attrait soudain par un déplacement du centre de gravité du parti vers des thématiques plus sociales : « Nous avons dû nous éloigner de nos traditionnelles marottes sur le recyclage des déchets et les pistes cyclables.

Sur ces sujets, le vote avait un impact relativement lointain alors que les discussions autour de l’indépendance ont principalement touché aux questions de solidarité avec les couches sociales les plus défavorisées : la santé, les retraites, les frais d’université, etc. ».

Embrassant ces nouvelles thématiques, les écologistes ont su toucher un électorat autre que les classes moyennes diplômées auxquelles ils étaient jusqu’à présent cantonnés.

Maggie Chapman souhaite que la dynamique unitaire de la campagne du Yes soit maintenue pour les élections législatives britanniques de mai 2015. Un avis que partagent les trois députés nationalistes qui ont lancé un appel à la formation d’une « Yes Alliance » pour cette élection. « Je ne souhaite pas que des candidats issus des rangs du SNP, du Scottish Socialist Party (SSP) et Greens s’affrontent » plaide Chapman, qui a également été très impliquée dans la Radical Independence Campaign (RIC), un collectif très marqué à gauche qui a eu une influence importante sur les thématiques de la campagne.

La transformation du mouvement en parti politique ou son rapprochement possible avec les écologistes vont être les enjeux de la conférence annuelle du Green Party les 11 et 12 octobre et de celle de la RIC le 22 novembre.

Dimanche 21 septembre, trois jours après le référendum, à la marche pour le climat organisée simultanément à Edimbourg, Paris ou encore New York, les écologistes semblaient avoir bel et bien émergé de leur gueule de bois.

« Bien sûr que nous sommes déçus du résultat. Mais le travail effectué ces derniers mois va payer, nous en sommes bien conscients. L’avenir nous sourit ! » se réjouissait un jeune militant défilant comme beaucoup d’autres avec un badge "Green Yes" épinglé à son tee-shirt.




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Source : Arthur Vincent pour Reporterre

Arthur Vincent est militant écologiste, activiste au sein des collectifs Jeudi Noir et Sauvons les riches
. Alison Johnstone et Partick Harvie : Flickr (Greens / CC BY 2.0)
. « Seize the opportunity » : Open democracy
. Parlement écossais : Wikipedia (Lee Kindness / CC BY 2.5)
. Westminster : Wikipedia (Domaine public)
. « Equal pay » : Scottish Greens

Lire aussi : L’énergie, enjeu caché du référendum écossais


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