« En Ouganda et en Tanzanie, les projets de Total engendrent famines et déscolarisations »

Durée de lecture : 6 minutes

20 octobre 2020 / Entretien avec Juliette Renaud



« Un cauchemar nommé Total » : un rapport des Amis de la Terre et de Survie — une association de défense des droits humains — détaille les ravages causés par deux grands projets pétroliers menés par la multinationale en Ouganda et en Tanzanie. Une catastrophe sociale et environnementale, selon l’une des autrices du rapport.

Juliette Renaud est responsable de la campagne « régulation des multinationales » aux Amis de la Terre.


Ce mardi 20 octobre, les Amis de la Terre France et l’association de lutte contre la Françafrique Survie publient un nouveau rapport intitulé Un cauchemar nommé Total, sur les activités pétrolières de la multinationale en Ouganda et Tanzanie. Grâce à plusieurs témoignages récoltés sur le terrain, les organisations démontrent que « les violations des droits humains dénoncées il y a plus d’un an se poursuivent et se sont multipliées, touchant aujourd’hui environ 100.000 personnes ». Ce rapport a été versé au dossier judiciaire, en vue de l’audience à la Cour d’Appel de Versailles le 28 octobre prochain, qui opposera la multinationale pétrolière aux associations françaises et ougandaises. « Cette situation devrait conduire Total à suspendre ses projets, au moins le temps que les droits des communautés sur place soient respectés », tempête Juliette Renaud, des Amis de la Terre. Reporterre l’a interviewée.

  • Lire le rapport Un cauchemar nommé Total :



Reporterre — Que fait Total en Ouganda et en Tanzanie ? Quelles sont les conséquences de ces agissements ?

Juliette Renaud — Total mène deux grands projets pétroliers en Ouganda et en Tanzanie : le projet d’extraction Tilenga et un oléoduc géant nommé EACOP (East African crude oil pipeline).

Avec le projet Tilenga, la multinationale française prévoit de forer plus de 400 puits situés, pour un tiers d’entre eux, au cœur de l’aire naturelle protégée de Murchison Falls en Ouganda. Elle est collée au lac Albert, à la limite de la frontière avec la République Démocratique du Congo. Pour pouvoir exporter ce pétrole, Total a aussi imaginé le projet d’oléoduc géant EACOP qui va traverser l’Ouganda et la Tanzanie sur 1.445 kilomètres, en passant par un grand nombre de zones protégées et de sites Ramsar (zones humides d’importance internationale), comme le bassin du lac Victoria, le plus grand d’Afrique. Comme le pétrole est un peu visqueux, cet oléoduc sera chauffé à 50 degrés. Ces projets représentent donc une catastrophe d’un point de vue énergétique, environnemental et climatique.

Mais, aujourd’hui, l’urgence est surtout sociale. Depuis un peu plus d’un an, nous montrons que ces projets provoquent des déplacements massifs de population en Ouganda et en Tanzanie, où Total et ses sous-traitants ont développé des « plans d’action de réinstallation » qui consistent à exproprier les communautés.

Moses, 37 ans : « La perte de mes terres a totalement bouleversé ma vie. Je ne peux plus utiliser mes terres, c’est donc la famine pour nous. »



Les Amis de la Terre France et Survie publient un nouveau rapport sur les activités de Total en Ouganda et en Tanzanie. Que contient-il ?

Dans le rapport Un cauchemar nommé Total, nous montrons que les violations des droits humains dénoncées il y a plus d’un an se poursuivent et se sont multipliées, touchant aujourd’hui environ 100.000 personnes. Nous avons collecté des dizaines de témoignages dans les différents districts ougandais affectés par ces deux projets. Ces témoignages mettent en lumière des cas de famine et de déscolarisation directement engendrés par le projet mené par Total. Les personnes concernées expliquent avoir perdu depuis au moins deux ans leurs moyens de subsistance et n’avoir aucune information sur la date à laquelle elles recevront leur compensation — certaines ignorent même le montant de celle-ci. Ce sont donc des dizaines de milliers de personnes qui ont été privées totalement ou partiellement de leurs terres avant même d’avoir les moyens d’en acheter d’autres. Beaucoup soulignent aussi avoir signé les formulaires de cession de leurs terres à la suite de pressions et d’intimidations de la part de Total et de ses sous-traitants.


Dans quelles conditions cette enquête a-t-elle été réalisée ?

Le 24 juin 2019, nous avons mis en demeure Total avec quatre associations ougandaises : Afiego, Cred, Nape/Amis de la Terre Ouganda et Navoda. Cette dernière est basée dans la zone pétrolière, et a fait un gros travail. Il faut savoir que les ONG sur place ont de grosses restrictions pour se déplacer et aller voir les communautés. Ces enquêtes sont rendues très compliquées par l’existence d’une police pétrolière, le fait que des habitants aient subi des représailles après avoir témoigné ou encore que plusieurs ONG aient été empêchées d’organiser des réunions publiques par les autorités locales. Les militants doivent aller voir les personnes une à une en prenant beaucoup de précautions, en se cachant de la police et parfois des employés de Total et de ses sous-traitants. Malgré tout, nous avons réussi à rassembler des dizaines et des dizaines de témoignages concordants sur ces violations.


Qu’est-ce que cette situation vous inspire ?

Malheureusement, ça fait longtemps qu’on connaît Total. On s’est retrouvés à devoir faire des enquêtes sur ses projets dans le monde entier : en Birmanie, au Nigéria, à Madagascar, en Argentine... À chaque fois, c’est la même histoire : ces projets sont imposés de façon brutale aux communautés, sans les consulter. Ils ont des conséquences sociales et environnementales irréversibles, et Total continue de les mener à marche forcée. Il y a urgence à agir et à faire cesser les violations en cours en Ouganda et en Tanzanie. Ce qui est sidérant, c’est que Total continue de nier les faits. Pourtant, les résultats que nous avons collecté rejoignent ceux de deux autres enquêtes publiées en septembre par la Fédération internationale pour les droits humains, Oxfam America et leurs partenaires, et les alertes répétées de la société civile ougandaise et tanzanienne. Cette situation devrait conduire Total à suspendre ses projets, au moins le temps que les droits des communautés et des défenseurs sur place soient respectés.

La multinationale prévoit de forer des puits situés, pour un tiers d’entre eux, dans l’aire naturelle protégée de Murchison Falls en Ouganda.



Ce rapport doit être versé au dossier judiciaire en vue de l’audience à la Cour d’Appel de Versailles le 28 octobre, qui opposera la multinationale pétrolière aux associations françaises et ougandaises. Pourquoi cette audience revêt-elle une importance particulière ?

Cette action en justice se fonde pour la première fois sur la nouvelle loi sur le devoir de vigilance. Elle permet de tenir légalement responsables, en France, les maisons mères des multinationales pour les conséquences de leurs activités dans le monde entier.

Malheureusement, nous avons eu une première déconvenue : en première instance, le tribunal judiciaire de Nanterre s’est déclaré incompétent au profit du tribunal de commerce. Il ne s’est pas prononcé sur le fond de l’affaire, ne remettant donc aucunement en cause nos accusations portées contre Total.

Nous avons décidé de faire appel, considérant que la décision du tribunal judiciaire de Nanterre sur la compétence repose sur une interprétation erronée du droit. Les tribunaux de commerce sont des tribunaux d’exception, chargés de juger des litiges entre commerçants ou concernant la vie interne des entreprises. Ce ne sont pas des juges professionnels, mais des commerçants ou des dirigeants d’entreprises élus par leurs pairs. Il est inconcevable que ces tribunaux soient les plus appropriés pour juger des litiges concernant de graves violations de droits humains ou des dommages environnementaux.

  • Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi




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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos :
. chapô : Mobabazi, 45 ans, interviewée dans le rapport « Un cauchemar nommé Total ». « Nos enfants ne sont pas allés à l’école depuis 2017 car nous n’avons plus d’argent pour cultiver puis vendre nos récoltes ». © Lambert Coleman / Hans Lucas
. Moses, 37 ans, interviewé dans le rapport. © Lambert Coleman / Hans Lucas
. Murchison Falls. © Juliette Renaud



Documents disponibles

  Rapport : Un cauchemar nommé Total
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