Calendrier de Reporterre : ce mois-ci, on lutte contre le tout technique
Environ 400 activistes d’Extinction Rebellion ont bloqué, en février 2020, un dépôt logistique du secteur du BTP à Paris. - © Julien Mattia / Anadolu Agency via AFP
Environ 400 activistes d’Extinction Rebellion ont bloqué, en février 2020, un dépôt logistique du secteur du BTP à Paris. - © Julien Mattia / Anadolu Agency via AFP
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Pique-prune remplace novembre dans le calendrier révolutionnaire de Reporterre. Ce mois est celui de la lutte contre la technique, et donc de la mise à l’honneur du penseur Bernard Charbonneau et de l’écoféministe Vandana Shiva.
C’est un petit coléoptère d’à peine 2 à 3 centimètres, mais il a le pouvoir d’arrêter les plus gros chantiers. Car le pique-prune, espèce menacée et très rare, bénéficie d’un fort statut de protection, au niveau français et européen. Ses larves sont saproxylophages (ce qui veut dire qu’elles consomment du bois mort) et l’espèce a besoin pour se développer de la présence de vieux arbres et d’un écosystème extrêmement exigeant.
Cela confère au pique-prune le statut « d’espèce parapluie » : sa préservation nécessite celle de toute une biodiversité. Les militants écologistes accueillent donc sa découverte comme une bénédiction. Dans les années 1990, il a permis d’interrompre pendant six ans un chantier d’autoroute entre Le Mans et Tours. En 2022 encore, il ralentissait un projet d’élargissement routier dans l’Orne.
Cette espèce emblématique des luttes avait donc toute sa place dans le calendrier écologique révolutionnaire de Reporterre, qui a renommé le nom des mois et des jours en l’honneur du vivant. Novembre a ainsi été rebaptisé pique-prune.
Parmi les personnalités, les espèces vivantes et les évènements célébrés chaque jour durant le mois de pique-prune, on trouve un penseur majeur, pionnier de l’écologie et de la critique de la technique, Bernard Charbonneau. Né le 28 pique-prune 1910, il grandit à Bordeaux, où il noua une longue et durable amitié avec Jacques Ellul, autre penseur technocritique. Cette filiation mérite que pique-prune soit un mois dédié à la lutte pour l’émancipation contre la technique.
Le développement technique, une menace pour la liberté
Dès les années 1930, Bernard Charbonneau s’est attelé à étudier ce qu’il appela « la Grande Mue de l’humanité ». C’est-à-dire la révolution industrielle, et la transformation brutale des paysages et des modes de vie qu’elle engendre. Précurseur de la décroissance, il fustigeait l’impasse que représentait la volonté de « développement infini dans un monde fini ».
L’originalité de son analyse tient à l’identification qu’il fait des causes de ce productivisme acharné. Il ne cible pas tant le capitalisme en tant que tel que le développement de la technique moderne. Car tous les régimes politiques, indépendamment de leur idéologie, poursuivent cette course à l’efficacité. « Le facteur principal n’est plus la propriété des moyens de production ou l’instance politique puisque c’est désormais la technique moderne qui, avec l’aide de l’État, étend son empire sur toutes les activités humaines, y compris les plus intimes », résume Patrick Chastenet, auteur d’une Introduction à Bernard Charbonneau (La Découverte).
« La technique étend son empire »
Pour Charbonneau, le développement exponentiel de la science et de la technique provoque des bouleversements écologiques et sociaux qui, dans un cercle vicieux, en appellent ensuite à la technique comme solution. Cette pente glissante menace la liberté humaine. D’autant que le développement technique se fait en lien avec celui de l’État, autre structure d’oppression pour le penseur libertaire.
À l’inverse, la proximité avec la nature est essentielle selon Charbonneau, pour cultiver la liberté. Il faut renoncer à cette quête sans fin d’efficacité technique et de puissance, et en revenir au « sentiment de nature » qu’il érige en « force révolutionnaire ».
À condition, écrit-il, de ne pas comprendre ce sentiment de nature comme un « retour à la terre » réactionnaire mais comme un vecteur d’émancipation vis-à-vis des rythmes industriels et salariés aliénants : « Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin mais d’une vie moins artificielle. »
Altermondialisme et écoféminisme
Une partie des thèses de Bernard Charbonneau furent publiées dans La Gueule ouverte, l’un des premiers journaux écologistes en France, lui aussi honoré en pique-prune puisqu’inauguré le 2 du mois, en 1972. Dans les années 1970, l’intellectuel participa à diverses luttes locales contre des projets d’aménagement, notamment de bétonisation de la côte d’Aquitaine.
Des luttes locales aux conflits globaux, le mois de pique-prune célèbre d’autres moments emblématiques du combat écologique. Le 29 pique-prune, en 1999, démarra ainsi la « bataille de Seattle ». Des manifestations massives, regroupant 40 000 manifestants dans les rues de la ville étasunienne, visaient à protester contre une conférence de l’Organisation mondiale du commerce. Durement réprimées, ces manifestations sont considérées comme un acte fondateur du mouvement altermondialiste, où s’expérimentèrent de nombreuses tactiques d’action directe.
Autre action directe d’ampleur : l’opération de « théâtre-guérilla » de 2000 femmes étasuniennes. Les 16 et 17 pique-prune 1980, elles encerclent le Pentagone, choisissant ce lieu emblématique pour dénoncer l’impérialisme militaire et l’industrie nucléaire de leur pays en même temps qu’elles revendiquaient pour les droits des femmes.
Pourfendeuse des OGM
Cette action écoféministe historique fait écho à l’autre personnage du mois : Vandana Shiva, née le 5 pique-prune 1952 et figure emblématique de l’écoféminisme. Cette activiste indienne, docteure en philosophie des sciences, s’inscrit à la fois dans la mouvance écoféministe, via notamment le mouvement de femmes indiennes Chipko qu’elle rejoint à 22 ans, et dans le courant altermondialiste à travers sa lutte acharnée contre l’agro-industrie.
Dénonçant les ravages de l’agriculture productiviste, désastreuse écologiquement et socialement pour les petits paysans, elle a fédéré des centaines de milliers de paysans autour du développement de la bio, des microprêts et de l’échange de semences, comme autant de vecteurs d’autonomie et d’émancipation. Pourfendeuse des OGM et de la brevetabilité du vivant, elle s’est aussi battue contre Coca-Cola et son accaparement de l’eau potable en Inde.
Pour cette ancienne universitaire, passée par des études de physique — sa thèse porte notamment sur des implications philosophiques de la physique quantique — la prétention à réifier et manipuler le vivant est une arrogance dont doit se débarrasser la science moderne. « Notre liberté et celle de la Terre n’en font qu’une », dit-elle, appelant à sortir de l’illusion que l’humain serait extérieur à la nature. Comme un écho à l’appel de Charbonneau et son sentiment de nature, « force révolutionnaire ».