Fini septembre, voilà busard, mois convivial du calendrier de Reporterre
Les busards Saint-Martin (Circus cyaneus) ont perdu 70 % de leurs effectifs nationaux, alerte la LPO. - Maurice.dekens / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
Les busards Saint-Martin (Circus cyaneus) ont perdu 70 % de leurs effectifs nationaux, alerte la LPO. - Maurice.dekens / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
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Dans le calendrier révolutionnaire de Reporterre, septembre est devenu busard ! Un mois placé sous le signe de la convivialité, avec des penseuses et penseurs pour élaborer un rapport au monde moins anthropocentré.
C’est un oiseau amoureux des hautes herbes, des landes et des prairies humides. Ces milieux ayant presque disparu du paysage, il fait dorénavant surtout son nid dans les champs cultivés. Le busard : il est le seul rapace diurne, en France métropolitaine, à nicher au sol. Cela lui vaut d’être régulièrement massacré par le passage d’engins agricoles : en 20 ans, les busards cendrés ont perdu près d’un tiers de leurs effectifs nationaux, et les busards Saint-Martin 70 %, selon le cri d’alarme lancé en 2023 par la Ligue pour la protection des oiseaux.
La vulnérabilité de l’animal —protégé — à l’anthropisation des paysages en fait également un allié de poids pour les luttes écologistes. C’est notamment le cas pour les opposants à un projet de méthaniseur géant à Cérilly, en Côte-d’Or, qui menace les nids de busards cendrés. À partir de fin août, et durant tout le mois de septembre, les busards qui ont réussi à surmonter ces obstacles entament leur migration vers l’Afrique et ses climats plus cléments pour passer l’hiver.
Pour toutes ses raisons, nous avons renommé « busard » le mois de septembre. Il s’inscrit dans le calendrier écologique révolutionnaire qu’a imaginé Reporterre, pour repenser notre passage du temps à l’aune d’un autre rapport au vivant. Voici une présentation non exhaustive des évènements et penseurs célébrés en busard. Ce mois est, en leur honneur, décrété « mois de la convivialité ».
Tout d’abord, l’une des premières prises de conscience majeure de la crise écologique contemporaine eut lieu en busard. Le 27 busard plus précisément, en 1962, Rachel Carson publiait Silent spring (Printemps silencieux pour sa version française publiée ensuite). Cette biologiste étasunienne fut une visionnaire et pionnière du mouvement écologiste.
En 1962, elle était déjà connue comme grande vulgarisatrice, autrice de plusieurs livres à succès sur l’océan et ses merveilles. Elle s’intéressait également aux pesticides, et avait la particularité, rare à l’époque, d’adopter une approche écosystémique dans son travail. Dans Printemps silencieux, elle s’attaqua frontalement au DDT, pesticide déjà tristement connu à ce moment-là pour ses ravages sur le vivant.
Effondrement des oiseaux, effondrement des civilisations
Dévoilant les liens d’interdépendances qui relient les êtres dans un écosystème, elle souligna les dangers de l’insecticide, pour les humains et pour toute la chaîne trophique, notamment pour les oiseaux. Si l’on continuait ainsi, il ne resterait bientôt plus aucun volatile pour chanter au printemps, alertait-elle. Bravant le sexisme et les lobbies, elle obtint l’interdiction du DDT en 1972, une décennie après la publication retentissante de son ouvrage.
Rachel Carson signa la première alerte d’envergure sur notre capacité à provoquer, par nos activités industrielles, un effondrement massif du vivant sur Terre. Les échos à cette prise de conscience furent nombreux par la suite, à mesure que l’entrée dans l’anthropocène devenait de plus en plus évidente. L’un des derniers marqueurs symboliques en la matière peut être daté du 13 busard de l’an dernier. Des chercheurs annonçaient ce jour-là le dépassement d’une sixième limite planétaire, sur les neuf référencées par le Stockholm Resilient Center : le cycle de l’eau douce. Nos ressources en eau sont dorénavant officiellement perturbées de manière globale, au-delà des limites acceptables.
Ce genre de constats nourrit forcément les projections pessimistes : notre civilisation risque-t-elle de provoquer son propre effondrement en détruisant ses conditions d’existence ? La question obsède le courant de pensée de la collapsologie, inquiet de l’hypercomplexité de notre civilisation, qui la rendrait peu résiliente et inapte à se sevrer des ressources fossiles qui la portent.
Inspirée par le fameux rapport sur Les limites de la croissance de 1972 et son modèle projetant un effondrement inéluctable des courbes de production et de population humaines, la collapsologie s’est popularisée en France dans les années 2010. L’un de ses précurseurs aux États-Unis, Jared Diamond, a les honneurs de busard, étant né le 10 du mois, en 1937.
Dans son best-seller publié en 2005, Effondrement, l’essayiste se livrait à une étude comparée de diverses civilisations s’étant effondrées par le passé : celles de l’Île de Pâques, des Vikings du Groenland ou des Mayas, entre autres. Toutes se sont effondrées en raison de multiples facteurs, mais, parmi ceux-ci, ces civilisations partagent le fait d’avoir dégradé leur environnement à l’excès, notait l’auteur.
Sa thèse fut critiquée, le bouquin contenant certaines erreurs et approximations, notamment à propos de l’Île de Pâques. La collapsologie dans son ensemble est en outre accusée de dépolitiser la crise en se concentrant sur la catastrophe plutôt que sur le système économique et politique qui l’engendre. L’ouvrage de Jared Diamond eut néanmoins le mérite d’ancrer dans le débat public la conscience de la vulnérabilité, et de la finitude, de nos sociétés et de leur dépendance aux écosystèmes dans lesquelles elles baignent.
Du contrat naturel au Chthulucène
Du côté des pistes pour bifurquer et limiter le désastre, busard est également bien doté. Un 6 busard, en 1944, naissait Donna Haraway. Biologiste et philosophe, l’autrice s’inscrit dans le courant de l’écologie décoloniale. Elle rejette à ce titre la notion d’anthropocène et lui préfère celles de capitalocène, ou de plantationocène, pour mieux pointer les responsables de la dévastation en cours.
« Le terme de Plantationocène oblige à porter attention à la culture de la nourriture et à la plantation comme système de travail forcé multi-espèces. (…) La plantation dépend en réalité de formes très intenses d’esclavage au travail, y compris l’esclavage mécanisé, la construction de machines pour l’exploitation et l’extraction des habitants de la terre », écrivait-elle en 2019.
La philosophe a poussé la réflexion un cran plus loin en proposant le terme de « Chthulucène ». Une référence aux créatures chtoniennes, souterraines et filandreuses, et une manière pour Donna Haraway d’englober en un seul concept toutes les entités terrestres, humaines comprises, à travers le temps et l’espace. Un concept complexe par lequel elle engage à décaler radicalement notre regard sur nous-mêmes.
Redéfinir la place de l’humain parmi les terrestres fut aussi l’œuvre de Michel Serres. Le philosophe, né le 1ᵉʳ busard 1930, élabora pour cela le concept de « contrat naturel » dans un livre éponyme publié en 1990.
« L’“environnement” est un très mauvais concept », déplorait Michel Serres, puisque ce terme anthropocentrique relègue les non-humains « dans l’environ » d’Homo sapiens. Il lui préfère le terme de « nature », dont l’étymologie, « à l’état naissant », évoque la promesse de relations réinventées entre les vivants.
Il bâtit pour cela son contrat naturel comme une analogie au « contrat social » de Rousseau. Celui-ci permettait de penser l’aboutissement de l’égalité entre les humains, en étendant à tous la notion de « sujets de droit ». Mais les communautés humaines sont avant tout des communautés écologiques : notre existence est écosystémique, comme le soulignait déjà Rachel Carson, et cela suppose d’élaborer une solidarité socio-écologique. C’est ce que propose le contrat naturel, en faisant de la nature elle-même un sujet de droit.
Même si un tel contrat est « une pure abstraction », précise le philosophe, comme l’était le contrat social de Rousseau, il permet ontologiquement de « fonder l’idée que nous ne serions plus des parasites, et que la nature ne serait plus un hôte passif mais qu’elle aurait des droits analogues aux nôtres ».
Éloge de la convivialité
Il faut, pour finir, rendre hommage à un penseur majeur de l’écologie, Ivan Illich, né le 4 busard 1926. On lui doit le concept de « convivialité », dans un ouvrage là aussi éponyme publié en 1973. Ivan Illich prônait la convivialité en l’opposant à la productivité industrielle, qui asservit l’homme et pervertit sa relation au monde, selon l’auteur, en ayant opéré un renversement dans la relation entre l’humain et ses outils. Avec la Révolution industrielle, « à l’outil actionné au rythme de l’Homme succédait un homme agissant au rythme de l’outil », dénonçait-il.
L’un des concepts phares du philosophe est celui de « contre-productivité » : passé un certain seuil, nos outils et institutions produisent l’inverse de ce pour quoi ils furent conçus. L’exemple emblématique est celui des transports : toujours plus rapides, nos véhicules n’ont pourtant pas fait baisser le temps que nous passons à nous déplacer depuis deux siècles, voire le prolongent en cas d’embouteillages, car les distances à parcourir se sont allongées en parallèle.
Pour sortir de ce productivisme, par lequel « la société poursuit sa propre destruction », il nous faut reconquérir notre autonomie vis-à-vis de l’outil, et remettre celui-ci, aujourd’hui accaparé par une élite, au service de la communauté. Telle serait une société conviviale. Un véritable « art de vivre » réinventé, fait de relations équitables, de rapports autonomes et créateurs, entre les personnes et avec le reste du vivant, permettant l’épanouissement de « la liberté individuelle réalisée dans une interdépendance mutuelle ». Avec comme horizon, commun à tous les penseurs de busard, l’espoir de redonner aux humains une place viable et enviable au milieu des terrestres.