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Pablo Servigne : « Il faut élaborer une politique de l’effondrement »

20 novembre 2018 / Entretien avec Pablo Servigne

La perspective de l’effondrement du monde peut être un puissant stimulant à l’action. Et permettre de tourner la page du capitalisme et de la société thermo-industrielle, qui ravagent le monde. Il reste à définir les modes d’action. C’est ce qu’explique Pablo Servigne dans cet entretien.

• Reporterre lance une grande série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et comment voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Pour ouvrir cette série, Pablo Servigne.


Malgré la barbe, Pablo Servigne ne fait pas ses 40 ans. Depuis le succès de son ouvrage Comment tout peut s’effondrer, paru en 2015 au Seuil et coécrit avec Raphaël Stevens, les demandes de conférences pleuvent, la notoriété croît. Chercheur indépendant, essayiste, son domaine d’étude est principalement ce qu’il appelle la « collapsologie », l’étude de l’effondrement. Il s’est aussi attaché à contrer l’idéologie compétitive ambiante dans L’Entraide, l’autre loi de la jungle, coécrit avec Gauthier Chapelle et publié en 2017 aux éditions Les Liens qui libèrent. Ses deux compagnons de route et lui viennent de publier la suite du livre sur l’effondrement. Dans Une autre fin du monde est possible, ils mêlent travaux issus des sciences « dures », philosophie et spiritualité pour trouver une posture d’action face à l’effondrement annoncé.



Reporterre — Vous vous définissez comme chercheur « in-terre-dépendant ». Que voulez-vous dire par là ?

Pablo Servigne — C’est Gauthier Chapelle qui a trouvé cette expression. On s’est dit in-terre-dépendants parce qu’on dépend les uns des autres, et on dépend de tous les chercheurs qui ont travaillé avant nous et dont on reprend les travaux, et puis on dépend des « autres qu’humains », les plantes, les champignons, les animaux, la biosphère. Cela captait bien, en un mot, notre posture.



Pourquoi avoir quitté le monde universitaire ?

J’ai fait des études d’ingénieur agronome mais j’étais déçu de l’agronomie classique. J’ai finalement fait un mémoire sur les fourmis, qui m’a émerveillé et fait entrer dans la recherche fondamentale. J’ai aussi vu le monde de la recherche changer, devenir trop compétitif à mon goût. J’en suis donc sorti pour continuer à faire partager au plus grand nombre ces merveilles que je découvrais, et provoquer des déclics, comme ceux que j’avais eus, dans les imaginaires.



Quels sont les penseurs de l’écologie qui vous ont inspiré ?

Dans l’écologie scientifique, j’ai des héros et héroïnes qui m’ont fasciné. Je dis bien héroïnes parce que, dans la filiation scientifique, on ne parle pas souvent des femmes. Lynn Margulis et Rachel Carson, m’ont marqué, en tant que scientifique. Et puis, il y a tous les pères de l’écologie. Edward Wilson est mon héros, parce qu’il est un grand spécialiste des fourmis. Il a popularisé le terme de biodiversité. C’est un des plus grands penseurs scientifiques de l’histoire, un des plus influents. Et puis Richard Lewontin sur la génétique, Richard Dawkins pour ses métaphores incroyables. Théodore Monod, Hubert Reeves, l’écologue François Ramade. Pour le côté politique, dans les femmes, il y a Vandana Shiva. Et puis toute la filiation de la décroissance qui part de Ivan Illitch, Shumacher, et qui va à Serge Latouche, etc. Cela m’a bien nourri mais, dès les années de fac, en même temps que la Confédération paysanne et José Bové, Charlie hebdo, Le Monde diplo, Attac, les forums sociaux. Tout cela a pu réunir sciences et politiques, dès que j’ai eu 20 ans.



Quel enfant étiez-vous ?

J’ai grandi dans la ville, mis à part un petit séjour à la campagne, près de Cherbourg. Je devais avoir entre 2 et 5 ans. J’y ai mes plus beaux souvenirs de contacts avec la nature. Je me souviens d’avoir vu passer un lucane cerf-volant, un des plus gros coléoptères, sinon le plus gros en France. C’était un mâle, et avec mon frère, on est restés fascinés. Mais on est vite revenu en ville, en région parisienne, et il y a eu une déconnexion avec la nature. C’était télé, béton, voiture, Nutella. On avait des phases de respiration parce que ma mère est colombienne. Quand on allait en Colombie, la jungle tropicale, la nature complètement foisonnante m’ont aussi fasciné.

Pendant mon adolescence, je n’étais pas politisé, pas engagé dans le monde. Je ne me souviens pas de Tchernobyl en 1986. Pour moi, c’est un grand black out jusqu’à 20 ans. Puis, je me suis pris le monde dans la figure.

« Maintenant que le mot “transition” a été repris par plein de gens, même par le gouvernement, c’est devenu un fourre-tout, c’est terrible. »

Vous écrivez que votre thème de recherche, depuis que vous êtes sorti du monde universitaire, est la « transition ». Que mettez-vous derrière ce mot ?

Maintenant que le mot « transition » a été repris par plein de gens, même par le gouvernement, c’est devenu un fourre-tout, c’est terrible.

Mais pour moi, le mot est venu d’Angleterre, par Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition. Il a publié Le Manuel de transition en 2008, qui a été traduit en France en 2010. Stratégiquement, Rob Hopkins a choisi le mot le plus neutre possible, le plus plat, le plus gentil, pour que tout le monde puisse se l’approprier. À l’époque, j’étais à Liège dans les milieux de l’éducation populaire, avec un tissu associatif ouvrier, militant, de gauche, féministe, et on a vu débarquer ce mot. On s’est dit « Comment ça, il n’y a plus de conflits, plus d’inégalités sociales, plus rien ? » Et en même temps, c’était fascinant parce qu’il parlait d’effondrement, de pic pétrolier, de catastrophe climatique. On a fait une critique. Donc, pour moi, c’est ça la transition, c’est une sorte de mélange de radicalité sur les catastrophes, de lucidité à pleurer, avec un pragmatisme anglo-saxon qui pousse à l’action.

Donc ce n’est pas un changement progressif de la société. C’est la mort de quelque chose et la renaissance d’autre chose. Au milieu, il y a un état de désorganisation radicale. Et ça, on l’oublie souvent.



Pourtant, le mot transition est souvent utilisé pour désigner une transformation continue de la société, et opposé à l’effondrement, qui implique une rupture…

Mais pour moi, ce n’est pas opposé. Ce n’est pas parce qu’on pense des scénarios comme celui de Negawatt sur l’énergie ou d’Afterres 2050 sur l’agriculture, qui donnent un horizon continu et radical de transformation, que l’on doit s’empêcher de penser les discontinuités, les ruptures d’approvisionnement en pétrole, les catastrophes naturelles, etc. Donc mon travail, depuis le premier livre Nourrir l’Europe en temps de crise, c’est de dire il faut des changements progressifs, radicaux, pour nourrir un horizon, mais il faut en même temps penser les discontinuités, apprendre à y réagir politiquement, et surtout, les prévoir.



La notion d’effondrement fait débat dans le monde de l’écologie. Certains disent que l’annoncer dissuade de lutter contre la crise écologique. Qu’en pensez-vous ?

Face au mot effondrement, il y a une diversité de réactions. Il y a des gens qui sont sidérés, dans le déni, qui ne veulent pas voir la catastrophe. Il y en a qui disent « oui, il y a des catastrophes, mais on pourrait encore les éviter ». Il y en a qui disent « ah, enfin, on dit qu’il y a des catastrophes, maintenant, on passe à l’action ».

Beaucoup de gens dans le milieu de l’écologie m’ont dit « arrête avec tes mauvaises nouvelles, cela démobilise ». Je trouve que c’est faux. Cette réaction cache une peur de traverser des peines et des souffrances. Ne rester que dans les bonnes nouvelles et le positif, pour moi, c’est bancal. On ne voit pas arriver les choses. Je suis plutôt dans la posture du catastrophisme éclairé du philosophe Jean-Pierre Dupuy : on va se forcer à voir les mauvaises nouvelles, on va même considérer, alors qu’elles sont incertaines, qu’elles sont certaines, pour pouvoir mieux les éviter.

Cela en désarçonne certains, moi, je trouve que c’est plus puissant. Dans le nouveau livre, on appelle cela les « pessimistes plus ». Il y a aussi les « pessimistes moins », ceux qui disent que tout est foutu. Ils ont deux pieds dans les mauvaises nouvelles et d’un point de vue éthique, c’est insupportable. Et à l’inverse, il y a les « optimistes moins », les béats : ceux qui ne veulent pas voir les mauvaises nouvelles et vont se prendre un mur parce qu’ils ne regardent pas en face. Enfin il y a les « optimistes plus », dont on a besoin parce qu’une fois conscients des mauvaises nouvelles, ils passent à l’action.

« La mondialisation a fait que tout est interconnecté. On est dépendant de la croissance économique, sinon tout le système économique s’effondre. »

Donc, dire que l’on peut encore éviter un changement climatique allant au-delà de 2 °C ou 1,5 °C, c’est ne pas se donner les moyens de s’y opposer ?

En fait, il est déjà trop tard pour plein de choses. Limiter le réchauffement climatique à plus 1,5 °C, je n’y crois plus. Plus 2 °C, cela me paraît hyper optimiste. On pourra même aller à plus 9 °C si on trébuche et qu’on n’avait pas prévu quelque chose. Cela signifie l’anéantissement de la biosphère. Pourtant, il faut agir, on en a le devoir éthique. Ce n’est pas parce qu’on a des chances de ne pas arriver à inverser la tendance qu’il ne faut pas se mettre en action.

Je prends la métaphore de la maladie incurable : le médecin vous annonce que vous avez un cancer et que vous n’en avez plus que pour six mois. Comment allez-vous faire pour les vivre le mieux possible ? C’est une question de récit, d’émotions, de cheminement intérieur. Et si vous les vivez bien, avec conscience qu’il y a une fin possible, vous aurez une chance, peut-être, de la repousser, voire de guérir.



Vous dites qu’il y a des effondrements souhaitables. Quels sont-ils ?

Le capitalisme, la société thermo-industrielle qui ravage tout… Après, à chacun de voir en fonction de sa culture politique. Il y a en ce moment des systèmes humains, politiques, qui sont toxiques, pour eux-mêmes, et pour la vie sur terre. Donc, ça pose la question stratégique de savoir ce qu’on veut voir s’effondrer, ce qu’on veut ne pas voir s’effondrer, et quand on est un peu plus clair là-dessus, on peut commencer à élaborer des stratégies, donc des alliances, et le début d’une politique de l’effondrement.

Ce que l’on constatait dans le premier livre est que, quand une société choisit un système sociotechnique, cela verrouille le système d’innovation. La mondialisation a fait que tout est interconnecté. On est dépendant de la croissance économique, sinon tout le système économique s’effondre. C’est la métaphore de la fusée. Elle est conçue pour accélérer et monter. Si après le décollage, on appelle la fusée et on dit « arrêtez, stop, ralentissez, reposez-vous », elle va s’écraser car elle n’est pas conçue pour cela. Par exemple, pour une transition des énergies renouvelables majeure, il faut de la croissance. Donc les effondrements servent à ça, à de grands déverrouillages. C’est comme une forêt, un écosystème, qui passe par une phase d’incendie, puis renaît. C’est aussi une occasion.



Depuis la publication de « Comment tout peut s’effondrer » en 2015, avez-vous observé une évolution dans la perception de cette notion d’effondrement ?

Oui, clairement. Quelque chose a changé ces derniers mois, peut-être même ces deux dernières années. Je le vois dans les conférences que je donne. Il y a cinq ans, la moitié voire les trois quarts de la salle étaient sidérés, certains sortaient en pleurant, d’autres étaient en colère. Aujourd’hui, massivement, les gens disent « super, enfin on dit les choses, allez on peut aller de l’avant ». Même des partis politiques et des hauts-fonctionnaires en parlent.



Nous sommes donc mieux préparés à l’effondrement ?

Peut-être, je l’espère. C’est le but, de créer des déclics. L’effondrement est une mise en récit de chiffres catastrophiques qui changent notre manière d’être au monde, de voir l’avenir, de s’organiser, de réfléchir à ce qu’on peut faire.

« Comment on s’organise de la manière la plus plate et horizontale possible pour favoriser l’entraide, la coopération, l’autogestion, et être en lien avec les autres qu’humains est pour moi l’aboutissement de la politique. »

Dans « L’entraide, l’autre loi de la jungle », vous faites un parallèle avec la série étasunienne « Games of Thrones ». La descente des marcheurs blancs peut provoquer l’alliance des familles… C’est le déclic que vous espérez ?

C’est cela… Ou pas. C’est ce qui fait que cette série a un bon scénario. On a envie que les familles s’allient pour lutter contre les menaces globales — d’ailleurs, au passage, c’est inversé : les migrants viennent du Nord et c’est le refroidissement climatique. Mais elles continuent à se déchirer malgré les deux grands méchants loups qui arrivent. C’est le héros, John Snow, qui pourrait faire le lien et unir ces familles. Le réchauffement climatique pourrait donc être une occasion, un grand méchant loup, pour faire coopérer tous les pays, ou même l’humanité avec les plantes, les champignons, les animaux.



Vous vous voyez comme un John Snow ?

(rires) Je ne sais pas. Sur internet, il y avait une caricature de John Snow, ils avaient collé ma figure dessus, « collapse is coming » [1].



Voyez-vous des John Snow ?

François Ruffin ? Il y en a qui, idéologiquement, ne se sont pas vautrés dans la compétitivité, qui arrivent à décloisonner, à aller voir les différentes familles sans se boucher le nez, c’est fort.

Car la culture du cloisonnement propre aux structures hiérarchiques pyramidales de nos sociétés pousse structurellement à la compétition. Arriver à aplatir ces hiérarchies, c’est tout l’enjeu de l’anarchisme. C’est très subtil, et c’est vraiment pour moi l’aboutissement de la politique. Comment on s’organise de la manière la plus plate et horizontale possible pour favoriser l’entraide, la coopération, l’autogestion, et être en lien avec les autres qu’humains.



Et pourquoi a-t-on autant besoin de mettre en place ces systèmes moins compétitifs selon vous ?

Parce que la compétition est devenue toxique. L’ami de Darwin Thomas Huxley parlait de la vie comme d’une arène impitoyable où des gladiateurs se battent. Si tu mets des gladiateurs qui sont bien entraînés, bien armés, qui ont envie d’y aller parce que c’est un honneur d’aller se battre pour l’empereur, et que tu les mets une heure, cela fait une belle compétition. Si tu les mets deux ans dans l’arène, qu’ils n’ont pas d’arme, qu’ils n’ont pas envie d’y aller, cela va être très désagréable pour tout le monde. Là, on met des chômeurs, des étudiants, des chefs d’entreprise en compétition. Toute la vie, tu te lèves, tu es en compétition. Tu as gastrite, cancer, ulcère, burn-out, tout ce que tu veux. En plus, on entre en compétition avec les autres qu’humains. Tu as un champ, tu es agriculteur, tu vois un scarabée. C’est un compétiteur qui veut manger les mêmes grains. Tu vas créer des produits en « cide » et « cide », c’est tuer. Alors qu’on pourrait amener une guêpe, mettre des buissons ou des oiseaux, pratiquer une agriculture de la coopération. L’idée n’est pas d’aller vers un monde Bisounours de coopération totale. Mais c’est une forme de yin et de yang qu’il faut rééquilibrer.



Et le rôle de la coopération dans la perspective de l’effondrement ?

On a remarqué que quand on apporte l’idée de l’effondrement ou des catastrophes brutales, la question qui revient est : « Mais, on va tous s’entretuer ? » Comme dans un film de zombies, parce que c’est notre imaginaire de penser que si l’État disparaît, on retrouve un état de nature qui est « sauvage », « barbare » et compétitif par nature. On croit que le voisin, s’il n’y a plus de policiers, est un ennemi potentiel qui va nous voler notre nourriture. C’est une prophétie autoréalisatrice car, par anticipation, on se prépare à la violence. Arriver brutalement dans les pénuries avec cette croyance généralisée, c’est une bombe à retardement qu’il faut désamorcer.

Or, plus tu es dans l’épicentre d’une catastrophe, plus il y a d’actes altruistes, d’entraide et d’auto-organisation. C’est ce que constatent tous les sociologues et les scientifiques des catastrophes.

Après, que ça dure, ce n’est pas sûr. Si la catastrophe dure des mois, des années, la coopération peut se dégrader. C’est pour cela qu’on a écrit L’Entraide, l’autre loi de la jungle : pour donner les outils pour stabiliser les niveaux d’entraide dans un groupe et pour arriver à croire dans notre potentialité prosociale. Nous sommes l’espèce la plus sociale du monde vivant. On arrive à coopérer avec des gens qu’on ne connaît pas, qui sont à l’autre bout du monde. C’est unique dans le monde vivant.

« Tu ne peux pas avoir juste des méditants qui font du yoga toute la journée et des militants qui ne font que de l’action sans s’être posé la question du rapport au monde et à soi. C’est un peu, encore une fois, une entreprise de décloisonnement, de réconciliation pour retrouver tout ce que le capitalisme et la modernité ont desséché : le lien et le sens. »

Comment s’ouvrir également à une coopération avec les « autres qu’humains » ?

Le social et l’écologique, pour moi, participent du même rapport au monde : prendre soin des autres, de l’équité et de l’interdépendance entre humains ou non-humains. Il y a les humains, notre famille, mais aussi des animaux, des plantes, des champignons, des bactéries qui nous aident à vivre. Sans eux, nous sommes morts.

Un arbre dans la forêt, quand il croît, devient très grand et se déploie, il fait un million de graines et nourrit tout l’écosystème. Il est dans l’abondance. Dans la nature, il y a un principe qui veut que tu croisses, que tu croisses, et que, quand tu es bien dans ton rôle, tu t’arrêtes de croître. Chez les humains, il y a ça aussi. Tu commences à produire de l’abondance ; tellement, que tu deviens un ancien, et tu arrives dans le don. Mais si tu crées des produits en « cide », qui tuent le reste, tu te retrouves tout seul. Il n’y a plus de forêt. Et s’il y a un coup de vent, tu meurs. Donc, tu nourris tout le reste parce que tu es en interdépendance.

Alors, comment retrouver cette réciprocité fondamentale ? Il y a plein de pistes. L’une d’elles est d’aller voir les autres cultures. Parce que nous, les Occidentaux modernes, c’est Philippe Descola qui dit ça, on est « naturalistes ». On est la seule culture qui parle de « nature », qui a inventé un mot pour désigner les êtres vivants non humains. Les Indiens Jivaros ne le comprennent pas parce qu’ils ne se sentent pas exclus de la nature. Pour moi, il faut arrêter avec le mot « nature ». Conceptuellement, c’est toxique.



Vous nous invitez aussi à nous ouvrir à la dimension spirituelle du rapport au vivant…

Tout à fait. « Spirituel » est un gros mot en France, alors, on va désamorcer tout de suite. Ce n’est pas forcément religieux. On peut avoir des spiritualités sans religion, sans structure hiérarchique qui te dise quoi penser. Inversement, on peut avoir des religions qui ne sont pas spirituelles. Pour moi, le spirituel, c’est deux choses définies par le philosophe Dominique Bourg.

Tout d’abord, c’est un rapport au monde et à ce qui nous est donné. À la naissance, on est complètement vulnérable. Tout nous est donné par maman, papa, l’environnement, la nourriture, les autres qu’humains. Donc, quel est ton rapport avec ce qui t’est donné, ce que tu n’as pas produit ? Es-tu dans la gratitude ? Dans le je-m’en-foutisme ? La réciprocité ? Ensuite, c’est ton rapport à l’accomplissement de soi. Que veux-tu raconter à tes petits enfants sur ton lit de mort quand tu diras : « Voilà, j’ai été ça. » La spiritualité, c’est ce chemin intérieur.

Pour moi, on ne peut pas se passer de ça. Et on est devenu, en France — par un rejet de tout ce qui est religieux et spirituel, et à juste titre d’ailleurs — un peu maladroits pour ce chemin intérieur. Or une action collective que je dirais extérieure doit passer aussi par une transition intérieure. Tu ne peux pas avoir juste des méditants qui font du yoga toute la journée et des militants qui ne font que de l’action sans s’être posé la question du rapport au monde et à soi. C’est un peu, encore une fois, une entreprise de décloisonnement, de réconciliation pour retrouver tout ce que le capitalisme et la modernité ont desséchés : le lien et le sens. Le livre est un appel à cela, pour aborder les tempêtes de manière un peu plus résiliente et solide.



Vous faites le constat de l’effondrement et proposez une voie pour s’y préparer. Comment mettez-vous cela en pratique dans votre vie personnelle ? Vous avez notamment fait le choix d’aller vivre dans la Drôme.

J’ai de jeunes enfants et nous voulions qu’ils grandissent dans le sauvage, au contact des non-humains et d’un rapport plus fort avec les humains. Nous étions en ville, hors-sol, dans un appartement, et les petits étaient émerveillés par les tractopelles, les camions-poubelles, les ambulances… Nous, on voulait voir les renards et les chouettes. Et, en fait, on a remarqué qu’en quittant la ville, on quitte l’anonymat. La ville est une coopération entre plein d’individus anonymes. Mais à la campagne, on retombe dans des modes coopératifs fonctionnant sur la réputation. On voulait aussi apprendre à faire un potager, à prendre un peu d’autonomie pour savoir manger en cas de rupture du système alimentaire. On est assez maladroits ais on commence à y parvenir. Et puis, on est arrivé et les gens nous ont tout de suite spontanément aidés. On est dans la montagne et plus on monte dans les montagnes, plus il y a d’entraide spontanée parce que le milieu est difficile. On retrouve cela dans tout le monde vivant : plus le milieu connaît la pénurie, plus l’entraide émerge. Tu y es obligé, sinon tu meurs.

« J’ai envie de vivre la suite, de trouver ma mission de vie, à quoi je sers, qui je veux être, comment relier les gens pour avoir moins de souffrance… »

Dans vos conférences, j’imagine que les gens vous demandent toujours : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » Que leur répondez-vous ?

Que je ne sais pas trop. Nous, on donne des outils conceptuels, pour que les gens déploient leur imagination et leur « que faire » selon leurs sensibilités.

Après, dans la vie de tous les jours, une des clés pour nous a été de dépenser moins pour pouvoir travailler moins et nous libérer du temps. Aujourd’hui, on a un habitat léger, pas de loyer, pas de prêt à la banque, on n’a plus de crèche, les enfants sont à l’école. On n’a plus de choses à payer tous les mois et ça nous a fait un bien fou. On est arrivé dans une sorte, petit à petit, de dépouillement qui nous rend plus vulnérables. On a moins de puissance d’action mais en même temps, il y a des relations plus faciles de réciprocité avec les autres. C’est mon parcours, je ne dis pas que tout le monde doit le faire.



Vous avez des enfants, tout en annonçant l’effondrement. N’avez-vous pas peur du monde que vous allez leur laisser ?

J’ai un peu peur, mais pas que. Je suis aussi triste. J’ai de la joie, de la colère. Avec Gauthier [Chapelle] et Raphaël [Stevens], on a eu tous les trois des enfants après avoir fait ces constats sur l’effondrement. Cela participe d’un élan vital, c’est le même élan qui m’empêche de me suicider. J’ai envie de vivre la suite, de trouver ma mission de vie, à quoi je sers, qui je veux être, comment relier les gens pour avoir moins de souffrance… Peut-être que ce n’est pas la solution de faire des enfants. Moi, ça m’a nourri dans mon parcours. Ça m’a ancré, m’a amené vers le sauvage, vers les émotions. Ça m’a fait sortir la colère et ils savent trop bien appuyer sur le bouton colère. Ça m’a aidé à trouver une posture pour les tempêtes, les catastrophes et l’effondrement.



Lors de notre interview sur « Comment tout peut s’effondrer », vous aviez dit qu’eux seraient mieux préparés que nous. Le pensez-vous toujours ?

Oui, et je remarque ça dans le public aussi. C’est intéressant de voir qu’il y a des différences de réception du message en fonction des âges. Par exemple, chez les vieux je vois beaucoup de cynisme, de « je serai mort dans 10 ans, donc je m’en fous ». Cette posture, on l’a très rarement chez les femmes ou les hommes qui ont un bébé. Ils ne peuvent pas se permettre, ils sont dans un élan de vie. Et chez les encore plus jeunes, les ados, les enfants, il y a une plasticité. Ils sont nés dans l’effondrement. C’est leur normalité, depuis la naissance, on leur a dit que les oiseaux et les abeilles mouraient en masse. Donc, ils peuvent se mettre en mouvement plus facilement que les vieux écolos qui sont déjà avertis depuis 60 ans mais qui sont un peu usés, un peu cristallisés, un peu durcis.

  • Propos recueillis par Marie Astier et Alexandre-Reza Kokabi


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[1« L’effondrement vient ». Dans la série Games of Thrones, la phrase originale est « Winter is coming », « l’hiver vient ».


Lire aussi : Quand les temps deviennent difficiles, une seule solution : l’entraide

Source : Marie Astier et Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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