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Calendrier de Reporterre : octobre devient « orchis », le mois des droits des animaux

Un cochon caressé par Cortney, dans le sanctuaire communautaire antispéciste du Mallouestan (Calvados) où il a trouvé le refuge d'une retraite paisible, loin de l'abattoir (mars 2023).

Orchis remplace octobre dans le calendrier révolutionnaire de Reporterre. Placé sous le signe de la défense des droits des animaux, ce mois automnal fait la part belle à l’indomptabilité du vivant.

Ne prononcez plus octobre mais orchis. L’orchis des marais, une espèce d’orchidée terrestre, s’épanouit dans les tourbières et prairies humides en de nombreuses fleurs roses ou pourpres. Classée comme vulnérable, emblématique de la fragilité des zones humides qui se raréfient sous les coups de l’artificialisation et de l’agriculture intensive, elle est le nom de baptême du nouveau mois, dans le calendrier écologique imaginé par Reporterre.

Ce projet de calendrier est une initiative symbolique qui veut contribuer à la nécessaire bataille culturelle. Celle qui ambitionne de changer notre rapport au vivant et notre rapport au temps à l’heure de l’anthropocène. Nous avons dans cette optique renommé solennellement le nom des mois et des jours, en hommage aux espèces menacées et emblématiques des luttes écologiques. Chaque jour célèbre également un moment historique, comme la victoire d’une lutte ou la naissance de personnalités phares de l’écologie. Les évènements mis à l’honneur au mois d’orchis font ressortir une thématique particulière : la défense des droits des animaux.

« On peut juger de la grandeur d’une nation et de ses progrès moraux à la manière dont elle traite ses animaux. » La fameuse phrase de Mohandas Gandhi, né le 2 orchis 1869, est une bonne manière d’introduire le nouveau mois. Cette figure politique et philosophique de l’Inde, leader de la lutte pour l’indépendance de son pays et artisan des mouvements de désobéissance civile de masse, rejoignait sur plusieurs points essentiels certains courants de la pensée écologique.

La notion d’autonomie était notamment cruciale pour Gandhi. Se débarrasser de la domination coloniale nécessitait d’abord de retrouver une capacité autonome dans la production économique. Ce qui impliquait une certaine sobriété et une limitation des besoins, à laquelle appelait de ses vœux l’indépendantiste indien. Critique de la société industrielle, Gandhi s’opposait à une vision du progrès centrée sur la technologie et les machines au détriment de l’humain, rejetant aussi bien le capitalisme que le marxisme productiviste.

La finalité de l’autonomie était aussi d’être politique. Très critique vis-à-vis de l’État, perçu comme un outil d’oppression, Gandhi plaidait pour une réappropriation du pouvoir politique à l’échelon le plus local possible. Une forme d’anarchisme construit autour du pouvoir et de l’autonomie des villages. Une telle organisation fondée sur l’autonomie locale était pour lui la condition de l’instauration de rapports non-violents entre les sociétés, y compris vis-à-vis des animaux. Végétarien et auteur prolifique sur le sujet, Gandhi voyait dans l’absence d’alimentation animale une voie contribuant à la quête d’autonomie économique, mais surtout et avant tout un positionnement moral : le respect dû aux animaux était pour lui indissociable d’une vision globale de non-violence.

Thérolinguistique et défense des éléphants

La lutte animaliste s’est aussi jouée dans le champ de la littérature. Nous célébrons le 21 orchis la naissance d’Ursula K. Le Guin, en 1929. L’illustre autrice de science-fiction a largement exploré les thématiques féministes, anarchistes et les questions de genre à travers ses romans, dont Les dépossédés (Robert Laffont, 1975) et La main gauche de la nuit (Robert Laffont, 1971) figurent parmi les plus connus.

Elle a développé également une pensée écoféministe et un intérêt pour la cause animale. On lui doit, via ses fictions, le concept de thérolinguistique : « la branche de la linguistique qui s’est attachée à étudier et à traduire les productions écrites par des animaux ». Dans le futur, imaginait-elle, les scientifiques travailleraient à traduire la poésie et la littérature produits dans leur langue par les animaux.

Orchis est aussi le mois de la parution des Racines du ciel, en 1956. Le roman de Romain Gary, qui reçut le prix Goncourt la même année, raconte la lutte d’un Français, nommé Morel, contre les massacres d’éléphants, dans l’Afrique équatoriale coloniale des années 1950. Le livre a été décrit par la suite comme « le premier roman “écologique”, le premier appel au secours de notre biosphère menacée ».

« Le temps de l’orgueil est fini »

L’écologie du roman est encore balbutiante et ambiguë : les éléphants y sont défendus avec acharnement mais pour eux-mêmes, sans prise de conscience systémique et écologique des écosystèmes par Morel, qui rejette toute projection plus large ou allégorique derrière le pachyderme. Certains voient toutefois en lui un messager précurseur du militantisme écologiste et antispéciste. Ainsi Morel lance-t-il une pétition qui proclame « que “le temps de l’orgueil est fini”, et que nous devons nous tourner avec beaucoup plus d’humilité et de compréhension vers les autres espèces animales, “différentes, mais non inférieures” ».

En écho à ces plaidoyers littéraires, le monde associatif a enregistré lui aussi quelques avancées symboliques importantes au mois d’orchis : le 5, en 1948, était fondée l’Union internationale pour la conservation de la nature. L’UICN contribue depuis à alerter sur la vulnérabilité de nombreuses espèces à travers le monde, via ses très médiatisées listes rouges d’espèces menacées.

Le 15 orchis, en 1978, était également proclamée la Déclaration universelle du droit de l’animal. « Tous les animaux ont des droits égaux à l’existence dans le cadre des équilibres biologiques. Cette égalité n’occulte pas la diversité des espèces et des individus », dit son article premier. « Toute vie animale a droit au respect », ajoute l’article 2. Relayé par de nombreuses associations de défense des animaux, le texte n’a, à ce jour, aucune portée juridique.

Les leçons du champignon de la fin du monde

Pour œuvrer à de nouvelles relations entre humains et non-humains, on peut, pour finir, invoquer une dernière penseuse à l’affiche ce mois-ci : Anna Tsing, née le 20 orchis 1952. L’anthropologue étasunienne est connue, entre autres, pour son travail autour du matsutake. Dans Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme (La Découverte, 2017), elle s’est intéressée à ce champignon prisé des consommateurs japonais mais réticent à toute mise en culture, et qui a la particularité de pousser dans les sols forestiers dégradés par l’activité humaine.

Les cueilleurs de matsutakes de l’Oregon (États-Unis), des personnes souvent marginales mais qui tirent un revenu de la vente de leurs champignons sur les marchés à l’export pour le Japon, lui inspirèrent une réflexion sur nos marges de manœuvre pour vivre dans les interstices du capitalisme. À l’image de ce champignon, il serait possible de créer des nouveaux enchevêtrements et alliances entre espèces et d’habiter des « ruines vivables ».

Ces êtres qui s’adaptent et vivent « malgré le capitalisme » constituent ce qu’elle appelle une « troisième nature » — après la « seconde nature », celle qui fut transformée, ravagée, par le capitalisme. Cela permet de dégager un horizon, en montrant qu’un au-delà du capitalisme existe et se déploie déjà discrètement.

La leçon du matsutake est aussi que le capitalisme ne peut pas domestiquer et exploiter l’ensemble du vivant : une part de complexité chaotique dans les écosystèmes reste indomptable. Le champignon nous dit, enfin, que la survie dépend du tissage d’alliance entre espèces, à l’instar de celles qu’il noue dans les ruines avec les racines des pins rouges, à travers lesquelles l’arbre et le matsutake échangent des nutriments.

« Survies collaboratives »

Ces symbioses, ces « survies collaboratives » concernent également les humains, pour l’anthropologue. « On ne peut même pas digérer notre nourriture sans des bactéries pour nous y aider  ! », rappelle-t-elle. Il nous faut prendre conscience de notre dépendance aux autres espèces et penser des futurs qui soient viables pour les humains « mais aussi nos compagnons, animaux, plantes, champignons, bactéries », assène-t-elle.

À l’échelle humaine, cultiver ces liens et ces alliances passe pour Anna Tsing par la réinvention des communs, ou des « communs latents », qui permettraient de collaborer entre humains et non-humains autour d’une cause commune. Réapprendre ce respect mutuel et cette cohabitation est urgent : il en va de notre survie dans les ruines du capitalisme.

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