En terres RN, une maison d’éclusier cultive les alternatives et la solidarité
La Prochaine aire est une aire de véloroute et un espace de rencontres dans une maison éclusière à Saint-Aubin-sur-Yonne. - © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre
La Prochaine aire est une aire de véloroute et un espace de rencontres dans une maison éclusière à Saint-Aubin-sur-Yonne. - © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre
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Une ancienne maison d’éclusier inoccupée dans l’Yonne est devenue un tiers-lieu associatif, un café, une épicerie solidaire et même un atelier pour vélos. « Ça fait du bien de voir du monde ! »
Saint-Aubin-sur-Yonne (Yonne), reportage
« C’est sympa, au moins, quand on vient travailler, on se sent moins seul ! » Thomas est éclusier durant l’été. D’ordinaire, c’est un métier en voie de noyade tant les ouvrages d’eau ont vocation à s’automatiser. Pourtant, ce dimanche d’août en fin de journée, Thomas est assailli de questions au passage d’une pénichette. Il répond aux touristes, ébahis par les volumes d’eau qui jouent aux vases communicants dans l’écluse.
Au bord du canal de Bourgogne, à Saint-Aubin-sur-Yonne, La Prochaine aire, un tiers-lieu associatif, a pris racine dans une ancienne maison d’éclusier pour devenir un repère ouvert et chaleureux. On y croise les habitants du village, mais aussi des visages venus d’ailleurs : cyclistes de passage, dégoulinants de sueur et boudinés dans leurs cuissards rembourrés, ou encore des vacanciers qui amarrent leur pénichette pour savourer une pause au bord de l’eau.
Autrefois occupée par l’éclusier des Voies navigables de France (VNF), la maison fut désertée plusieurs années avant de taper dans l’œil de Lise et Bruno, un jeune couple de néoruraux, fan de mobilité douce. À l’époque, en parcourant la France à vélo, passant d’un lieu alternatif à un autre, ils sont tombés sur une BD de Vito, Utopique. Ses crobards enfantins permettent de se figurer un futur idéal « où les cyclistes auraient leur place dans des villes-campagnes traversées de voitures », indique Bruno.
L’idée qui a germé est simple : comme une véloroute allait bientôt remplacer le chemin de halage, la bâtisse décatie pourrait devenir un tiers-lieu associatif, un café, une épicerie solidaire, un atelier vélo, une guinguette pleine de diversité… « Une prochaine aire », raconte Bruno.
Le projet a fait son chemin, à sa propre allure. « Il nous a fallu un an avant qu’une rencontre se fasse », assure Lise. Les maisons éclusières appartiennent à l’État, mais sont gérées par les Voies navigables de France, qui a en charge le domaine public fluvial. L’époque était à la modernisation des chemins de halage et à l’automatisation des ouvrages d’eau. En 2022, près de 600 maisons éclusières vides ont été identifiées en Bourgogne-Franche-Comté.
« Dans un appel à projets intitulé Open Canal, les VNF ont proposé la reprise de 70 maisons inoccupées pour toutes sortes d’activités (tourisme, restauration, culture, etc.) qui pourraient s’insérer le long du canal », dit Elsa Perreau, qui s’occupe de la valorisation des voies d’eau à la branche bourguignonne des VNF. La Prochaine aire était née.
Clowns et tartes salées
Le projet de Lise et Bruno, très vite rejoints par une équipe de bénévoles super motivés, a plu au maire de Saint-Aubin. « Nous avons pris soin de ne pas débarquer comme des conquérants. Très vite, nous avons monté le dossier avec la mairie », se souvient Lise Bouchereau.
Ensemble, ils ont proposé un projet ficelé aux VNF. Une convention a été signée : moyennant une redevance de 3 800 euros annuels, l’association loue la maison et organise des chantiers participatifs. « Il a fallu rénover les espaces pour les bénévoles, planter des tomates, concocter une petite scène, fabriquer un bar-comptoir... Bref, redonner du peps au lieu », explique Franklin, désormais aux manettes du projet avec sa compagne Shiraz. Surtout, il a fallu trouver des bénévoles pour tenir la boutique.
Certains avaient leur maison juste en face, sur la colline. Comme Edith, Aubinoise depuis onze ans et prof de yoga montée sur ressorts. En plus de cours prodigués les jeudis, elle participe à la programmation et découvre une association horizontale.
« Ici, c’est un peu ce dont je rêve depuis toujours. Tout le monde participe ou aide. Le fonctionnement est quasi organique, grâce au principe de la gouvernance partagée. Certes, j’ai dû apprendre à me servir de Canva [un outil de design en ligne], des groupes de discussion, des réseaux sociaux pour faire la com’ du lieu et, au final, j’ai appris énormément de choses. »
Elle revendique une vraie mixité sociale dans ce lieu qui rassemble habitants et jeunes venus d’ailleurs. « Il y a des ateliers sur les insectes, sur la contraception masculine au milieu de concerts de vieilles chansons françaises. »
Ancien géomètre à la retraite, François sert désormais des glaces aux parfums démoniaques à des gens de passage. « Avec mon épouse Michèle, nous ne sommes pas très sociaux, mais quand on a vu ce qui se passait avec la maison éclusière, on s’est proposés. Ça fait du bien de voir du monde ! » Le couple profite quotidiennement des spectacles et du bout de gras à discuter.
Le lieu récolte aussi des bénévoles venus d’ailleurs, comme Sharon, préposée aux fourneaux, qui a atterri ici grâce au réseau Workaway [1]. Elle sautille d’un lieu à un autre en offrant ses services. « Il existe des alternatives de ce genre partout, dites-le à vos lecteurs ! C’est une super façon de découvrir comment les gens s’organisent et coopèrent entre eux. »
Entre deux tartes salées et des brownies débordant de moelleux, elle va régaler le public attendu nombreux pour un concert et un spectacle de clowns. Ici, les artistes sont payés au chapeau. Et se plaisent à performer sur cette scène naturelle, face aux eaux dormantes du canal.
L’originalité de La Prochaine aire est de réussir à dépasser les clivages politiques. Implantée dans un territoire acquis au Rassemblement national (Julien Odoul est député de la 3e circonscription de l’Yonne), La Prochaine aire est d’une obédience politique diamétralement opposée, mais ce n’est pas un sujet.
« Sans être du même bord politique, on peut oeuvrer ensemble. Il y a peut-être des idées ennemies, mais pas des gens », insiste Bruno, à l’origine du projet. « Ah moi, je ne fais pas de politique, veut croire le maire du village de 400 âmes, Jean-Paul Baussart, ce café est une aubaine pour le village. Qu’on vote vert, jaune ou noir, on s’en rend bien compte ! »
Il note cependant que le projet répond bien à ses promesses de campagne, quand, en 2020, il martelait vouloir « agir pour les jeunes du village ». Vice-président de la communauté de communes, il a aussi appuyé l’achat de vélos électriques mis à disposition à la maison éclusière.
Pause inattendue
En ruralité, la greffe ne prend pas toujours entre les néoruraux débordant de projets et d’envies puis les habitants du cru, locaux enracinés dans un territoire connu sur le bout des doigts. Choc des cultures, des idées et des générations ? Peut-être, mais à Saint-Aubin, la greffe semble prendre, car tout a été coconstruit en bonne intelligence (collective).
« De la réponse de l’appel à projets des VNF, à la programmation, il y a eu une concertation avec l’équipe municipale et les habitants, s’enorgueillit le premier élu du village. Bien sûr, tout le village ne vient pas, certains ont même pensé qu’il y aurait un trafic de drogue ou des ennuis de toute sorte. N’importe quoi ! L’association fait des choses formidables, et je vois désormais des habitants qui viennent tranquillement boire leur bière. » Les liens se tissent, peu à peu, comme lors de ce ramassage de déchets avec le comité des fêtes.
Après un an d’existence, La Prochaine aire passe un cap : elle est désormais propulsée au rang d’espace de vie sociale (EVS), un label accordé par les caisses d’allocations familiales. Le site a obtenu une subvention de 25 000 euros afin de continuer à faire gonfler cette bulle de vie sur le chemin de halage. L’objectif étant de rester ouvert toute l’année, hiver compris quand les touristes auront déserté. « L’idée était de créer un lieu favorisant la rencontre entre touristes, cyclistes de passage, habitants, etc. »
En effet, les cyclistes apprécient la halte rafraîchissante et l’effet « vie-sociale-surgie-de-nulle-part » entre deux sections bucoliques, mais monotones de la véloroute. Alexandra et Michel ne s’attendaient pas à se retrouver face à une comédienne déclinant les Exercices de style de Queneau alors qu’ils voulaient simplement « boire un coup » après leur balade à vélo sous le cagnard. Ils en sont « ravis », « ça fait toujours une pause inattendue ».
D’ailleurs, le lieu les inspire au-delà du spectacle. « On aimerait bien décliner l’idée chez nous, à Villeneuve-sur-Yonne, où il existe un grand lavoir que la mairie veut détruire. On ferait mieux d’en faire quelque chose comme ça ! » À cœur vaillant...