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Ennuyeux. La climatologue Valérie Masson-Delmotte soutient l’Expo universelle et l’étalement urbain à Saclay

25 novembre 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Le gouvernement veut organiser l’Exposition universelle en 2025. Thème « La connaissance à partager, la planète à protéger ». Lieu : le plateau de Saclay (Essonne). Problème : une centaine d’hectares de terres agricoles détruites et la stimulation de l’urbanisation. Pas bon pour le climat. Et pourtant, la climatologue Valérie Masson-Delmotte, membre du GIEC, soutient ce projet.

127 mètres de diamètre, le plus grand globe terrestre jamais réalisé. Inspirée d’une idée du géographe libertaire Élisée Reclus, au début du XXe siècle, cette sphère monumentale constitue « le cœur du village global ». Nous sommes en 2025, sur le plateau de Saclay, aux portes sud de la capitale. L’Exposition universelle invite ses 40 millions de visiteurs à découvrir les innovations de demain. Le thème : « La connaissance à partager, la planète à protéger. »

En ce mois de novembre 2017, le globe n’existe que sur les images de synthèse de l’agence Sensual City Studio. Après le dépôt du dossier de candidature auprès du Bureau international des expositions, le 28 septembre dernier, il faut désormais attendre le vote des 170 pays participants en novembre 2018. Mais déjà, la France aiguise ses arguments. Mère patrie de l’Accord de Paris sur le climat, elle entend faire valoir son atout vert : dix ans après la COP21, « cette Exposition universelle permettra de partager l’ensemble des solutions permettant d’atteindre les objectifs du développement durable et de tenir les engagements pris à Paris ».

« L’esplanade d’accueil » du projet d’Exposition universelle à Saclay.

Une raison de choc portée, qui plus est, par une scientifique de renom : Valérie Masson-Delmotte, vice-présidente du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). La chercheuse, rattachée au Laboratoire des sciences du climat du CEA de Saclay, s’est officiellement déclarée favorable à l’Exposition universelle dans une tribune publiée dans le journal Le Monde.

« Une opportunité de créer un événement autrement » 

À Saclay, la pilule verte a du mal à passer. Car ce nouveau projet risque de remuer la pelleteuse dans la plaie des sols fertiles et menacés. Les quelque 2.600 hectares de terres agricoles du plateau ne cessent d’être grignotés par l’urbanisation : la construction d’une « Silicon Valley » à la française], regroupant des dizaines d’établissements de recherche et de l’enseignement supérieur,a déjà englouti près de 250 ha de champs.

Chercheur en pédologie à l’Inra de Grignon, Cyril Girardin se dit ainsi très « perturbé » par cette prise de position de la climatologue : « Comment des scientifiques qui témoignent de la réalité du changement climatique se retrouvent-ils à soutenir des projets démesurés et polluants ? » L’Exposition universelle pourrait bétonner une centaine d’hectares supplémentaires et générer des flux de véhicules très importants (40 millions de visiteurs attendus, dont la moitié d’étrangers). « Le bilan carbone de ce type d’événements n’est jamais bon, estime M. Girardin. Je ne comprends pas que l’on perpétue cette tradition du XIXe siècle, qui n’a plus de sens aujourd’hui au regard des enjeux climatiques. »



Pour le président de la Communauté d’agglomération Paris-Saclay, Michel Bournat, le soutien de la vice-présidente du Giec constitue justement la meilleure garantie de la dimension écologique de l’Expo : « Parmi les porteurs du projet, il y a les plus grands spécialistes du développement durable, comme Valérie Masson-Delmotte. Dire que cette exposition serait nuisible pour l’environnement, c’est lui faire injure », a-t-il affirmé début novembre. Autrement dit, si l’Expo n’était pas écolo, cette écolo convaincue et reconnue ne la défendrait pas. CQFD.

« Les jardins en lisière et les guinguettes » du projet d’Exposition universelle à Saclay.

Jointe par Reporterre, l’intéressée a tenu à justifier son point de vue, tout en refusant de « servir de caution environnementale » : « On peut voir ces Expositions universelles comme des mauvaises idées du siècle précédent, concède-t-elle. Je préfère les voir comme une opportunité de créer un événement autrement, comme un catalyseur de recherches et d’innovations sociales et environnementales. »

À l’image du Train pour le climat, mis en place en amont de la COP21, elle espère que « cet événement exposera les visiteurs à des rencontres et à des échanges inédits et permettra de décloisonner et de renforcer les échanges entre les scientifiques et la société ».

« Une logique du toujours plus qui nous mène droit dans le mur ! » 

Quid de la destruction de terres agricoles ? « L’urbanisation du plateau de Saclay a déjà largement eu lieu, observe-telle. Mais la loi protège la majorité de ces terres, et garantit la vocation agricole du plateau, ce qui est inédit en France. » Un décret de décembre 2013 a en effet créé une zone de protection naturelle, agricole et forestière (ZPNAF) qui protège de l’artificialisation plus de 2.400 ha.

Tout est donc beau sur le plateau ? « Non, Paris-Saclay n’est pas forcément un modèle à suivre, reconnaît-elle, citant pêle-mêle les embouteillages récurrents, le manque d’infrastructures de santé et de logements, les pics d’ozone. Mais si cette Exposition universelle peut accélérer le développement de transports doux et de circuits courts, et servir à créer de nouveaux hébergements pour les étudiants (les bâtiments construits pourraient ensuite être réutilisés comme habitations), ce sera un bienfait pour le territoire ! » Autrement dit, s’il est pensé de manière « concertée et intelligente », l’événement pourrait être une réussite environnementale.

Dans une tribune publiée sur Reporterre, Marc Jachym voit au contraire dans cette Exposition « un moyen pour tenter de relancer la machine du “cluster” Paris-Saclay en déroute, et d’imposer la ligne 18 du Grand Paris, futur et puissant vecteur d’urbanisation supplémentaire ». Même son de cloche chez Claudine Parayre, du collectif Urgence Saclay : « La question n’est pas de savoir si cette Expo sera durable et verte : elle s’inscrit dans une logique du toujours plus qui nous mène droit dans le mur ! »

Pour Cyril Girardin, pas question de tergiverser : les terres de Saclay constituent un « patrimoine commun exceptionnel » qu’il s’agit de préserver. « Ces sols sont constitués d’un limon éolien extrêmement fertile, qui a mis plusieurs dizaines de milliers d’années à se fabriquer, insiste-t-il. C’est encore plus précieux qu’une forêt primaire, mais pourtant, on ne les protège pas aussi bien. »

Et de rappeler que, pour défendre la planète, le mieux est de commencer par conserver les sols. « Ce sont d’immenses réservoirs de matière organique, et donc de carbone, ils en contiennent trois fois plus que ce qu’il y a dans l’atmosphère, explique-t-il. En préservant les terres et en développant de nouvelles pratiques culturales, on pourrait compenser une grande partie des émissions de carbone. »

« Une grande partie des réponses aux défis contemporains vient d’ici » 

Mais ces pratiques agronomiques innovantes ne viendront-elles pas de la recherche qui se concentrera bientôt à Saclay ? C’est ce qu’a défendu Emmanuel Macron lors de sa visite sur le plateau, le 25 octobre dernier : « Une grande partie des réponses aux défis contemporains vient d’ici », a-t-il déclaré. Onze mille enseignants-chercheurs, 76.000 étudiants, 400 brevets par an… à terme, ce « cluster » pourrait représenter entre 15 % et 20 % du potentiel de recherche français.

Un « cœur d’îlot » du projet d’Exposition universelle à Saclay.

Alarmés par l’urgence écologique qu’ils constatent dans leurs travaux, les scientifiques oscillent entre leur volonté de « profiter de tout espace » médiatique ou événementiel pour diffuser leur message, et la nécessaire neutralité vis-à-vis des décisions politiques, dans lesquelles « ils ne s’impliquent pas », comme l’explique Mme Masson-Delmotte. Une position inconfortable que Jean Jouzel a lui aussi expérimentée, lors de sa participation contestée au lancement du plan climat-air-énergie territorial (PCAET) de l’agglomération Paris-Saclay, le 9 novembre dernier.

À l’instar de sa collègue du CEA, le climatologue défend lui aussi l’implication de la communauté scientifique, tout en admettant ne pas toujours s’intéresser au contenu politique des événements auxquels il prend part. À Saclay, le chercheur est ainsi intervenu pour « témoigner de la réalité du changement climatique ». Même s’il n’a pas lu ce PCAET ? « Je comprends qu’on puisse voir mon intervention comme un accord tacite aux projets de l’agglo Paris-Saclay, mais que puis-je y faire ? Mon rôle comme scientifique est de porter des messages, pas de gouverner. On me reprocherait de ne pas intervenir quand cela est possible. »




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Lire aussi : Près de Paris, les terres exceptionnelles du plateau de Saclay menacées par le béton

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Jacques Ferrier Architecture – Manuelle Gautrand Architecture
. chapô : La « sphère d’Élisée Reclus ».
. béton : DR

DOSSIER    Etalement urbain

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