Eric Piolle : « L’espace écologiste et de gauche peut rassembler une majorité de Français - s’il se fédère »

7 juin 2017 / Entretien avec Éric Piolle



Eric Piolle est le symbole de l’union de la gauche et des écologistes, qui a remporté la mairie de Grenoble en 2014. Il analyse l’échec prévisible de cet espace politique lors des législatives, en raison de son éclatement. L’avenir est dans un projet politique qui dépasse les partis, estime-t-il.

Éric Piolle est maire de Grenoble depuis 2014.


Reporterre - Comment les élections législatives se présentent-elles à Grenoble ?

Eric Piolle – A peu près comme partout en France, avec l’éclatement d’un espace politique qui était pourtant en capacité de se rassembler, voire de gagner, et qui se retrouve en trois morceaux.

Lesquels ?

La France Insoumise, qui a choisi une logique de camp avec un drapeau. L’espace écologiste, citoyen, humaniste. Et puis un espace qui serait la branche hamoniste du Parti socialiste, ceux qui ont soutenu Benoît Hamon.

Vous-mêmes, qui soutenez-vous ?

J’ai poussé très fortement au rassemblement lors de la campagne présidentielle. Mais le rassemblement aux législatives n’a pas été possible. Je soutiens donc les candidats écologistes et ceux qui ont soutenu Benoît Hamon.

Qu’est-ce qui a bloqué à Grenoble pour ces législatives, alors que la ville est depuis 2014 un exemple de rassemblement ?

La même chose que ce qui a bloqué partout ailleurs. A l’issue d’une excellente campagne présidentielle avec l’excellent score de Jean-Luc Mélenchon, il y a eu une sorte de bascule et la France Insoumise s’est dit que cet espace là était uniquement le sien. Elle a voulu marquer ce camp de son drapeau. Or cet espace qui a voté pour Jean-Luc Mélenchon, et dont j’ai fait partie, est beaucoup plus large que cela. Il ressemble beaucoup plus à ce que nous avons fait en 2014 à Grenoble qu’à celui qu’avait porté en 2012 Jean-Luc Mélenchon. Mais Jean-Luc a laissé faire l’appareil de la France Insoumise, qui souhaitait marquer son territoire partout. L’exemple le plus frappant est sans doute ce qui s’est passé à Grande Synthe (Nord) puisque le mercredi, Jean-Luc Mélenchon a annoncé sur BFM que France Insoumise allait soutenir Damien Carême, et le lendemain, Damien m’a appelé pour me dire que France Insoumise présenterait un candidat contre lui.

Quelles conséquences ce choix global de France insoumise aura-t-il en France comme à Grenoble ?

L’échec de cet espace politique. C’est la première fois qu’il pouvait gagner l’élection présidentielle. Ses candidats étaient extrêmement proches idéologiquement, Benoît Hamon, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon. Si nous avions réussi collectivement à proposer un candidat commun – comme à Grenoble en 2014 -, il aurait pu gagner la présidentielle. Mais ils ont perdu la présidentielle et pour les législatives, ce sera encore pire.

Mais cela ne change en rien l’enjeu pour la suite. Le paysage politique se recompose totalement entre une extrême droite ou une droite très dure, de repli sur soi, agressive, et l’effondrement du bi-partisme. Dans son effondrement, le bipartisme produit un ultime avatar avec la candidature de Macron, qui réunit les libéraux de gauche et de droite. Macron est le candidat ultime de ce monde qui s’effondre. Et puis il y a un espace citoyen, écologiste, humaniste, de gauche, qui peut rassembler une majorité de Français derrière lui. Mais il n’arrive pas à se structurer, à se fédérer. Pour des problèmes d’histoire politique, d’appareil, de mises en avant de divergences dont on fait des points irréconciliables alors qu’elles ne représentent qu’un tout petit bout des propositions. C’est cela que nous avions réussi à dépasser en 2014 à Grenoble.

Dans une dynamique locale, c’est plus facile parce que les liens interpersonnels permettent de créer la confiance. L’enjeu à une échelle nationale est plus compliqué. Mais il est tout aussi possible de gagner si on se réunit.

N’y avait-il pas un enjeu matériel ? Si un parti rassemble un grand nombre de suffrages, il reçoit un versement financier de l’Etat permettant de constituer un appareil durable.

Cela joue forcément un peu pour tous les mouvements politiques. Mais je ne crois pas que ce soit le problème central. Par exemple à Grenoble, on était d’accord et on a évacué les questions de logistique depuis très longtemps. Le problème est plus structurel.

Lequel, alors ?

La logique de camp ne mesure pas que le saut qui s’est produit entre les 11 % de Jean-Luc Mélenchon en 2012 et les 19 % de 2017 n’est pas une progression de cet espace. C’est juste que cet espace a réussi à s’ouvrir. Le choix de beaucoup de gens, sans doute proches des propositions du projet et de l’état d’esprit de Benoît Hamon, a été de voter pour Jean-Luc Mélenchon afin d’avoir un candidat proche de leurs idées au 2e tour.

N’y a-t-il pas des désaccords de fond entre France Insoumise et les écologistes, par exemple sur l’Europe ?

Cela dépend comment on les aborde. Si on saute tout de suite au plan B ‘sortie de l’Europe’, cela crée des différences très fortes avec ceux qui ne sont fondamentalement pas nationalistes, et l’on peut mettre l’accent là-dessus. Mais vous pouvez aussi mettre l’accent sur le fait que l’Europe sert de cheval de Troie du libéralisme, et travailler ensemble. Nous étions côte à côte dans le combat contre les traités de libre échange transatlantique. Donc on peut aussi insister sur le diagnostic partagé, et ensuite discuter des différences de stratégies sur la façon de faire évoluer les choses.
L’analyse est la même en ce qui concerne la situation internationale ou la Russie. On peut toujours dire à l’autre que sa stratégie est insupportable. Mais la question aujourd’hui est : qui a une stratégie efficace ?

Comment imaginez-vous unir ou réunir après les législatives ?

Il nous faudra apprendre de cet échec et se dire que les dynamiques politiques se font sur un espace ouvert, qui n’est pas avec un drapeau planté. Le virage politique doit se prendre en dépassant les étiquettes pour déborder les appareils. Ceux-ci doivent se mettre au service d’un projet qui les dépasse. Même si les partis sont nécessaires pour la permanence des valeurs, pour la formation, pour la logistique. Mais pour qu’ils se laissent déborder et se mettent au service d’un projet qui les dépasse, il faut faire une sorte de collectif sur un projet, et ce sera mon objectif. Nous l’avons fait en 2014 à Grenoble et ça a marché. C’est cela qu’il faut faire pour une élection présidentielle.

Vous-même, serez-vous un acteur de cette recomposition autour d’un projet à redéfinir ?

Oui, j’ai essayé de le faire lors de la présidentielle. Je pars du principe que dans le monde post COP 21, il faut s’appuyer fortement sur les collectivités locales qui sont les plus à même de repousser les lobbies, de trouver des accords d’intérêts objectifs. Il y a une capacité à l’échelle locale de faire ensemble. Et cela désangoisse le monde parce que ce qui nous angoisse aujourd’hui, c’est de repousser à plus tard ce que nous devons faire.

Dans ces élections législatives où les candidats parlent peu d’écologie, une énorme nouvelle est survenue avec la décision de Donald Trump de retirer les Etats-Unis de l’accord de Paris. Comment interprétez-vous cela ?

L’écologie s’impose. On ne peut pas construire un monde de solidarité aujourd’hui ou avec les générations futures sans régler les désordres environnementaux, qui sont les premières causes d’inégalités et qui mettent en danger la paix et la prospérité de tous.

Alors qu’Emmanuel Macron n’en avait pas parlé une minute dans sa campagne, cela s’impose à lui. Même les lobbies qui, d’habitude, passent leur temps à freiner, sont en train de dire, « on est obligés de changer ». Il y a une conscience écologique qui se développe avec les maires de grandes villes, comme en Chine où les dirigeants sont capables de prendre des décisions fortes dans la transition écologique. Donc, tout d’un coup, cela force ceux qui freinaient.

Le fait que Nicolas Hulot soit au gouvernement est-il une chance ou un alibi pour M. Macron ?

C’est une très bonne chose pour l’écologie. Nicolas Hulot ne sert pas de faire-valoir. S’il y va, c’est pour changer les choses. Il l’a montré dans tous ses derniers combats.

Voyez-vous encore un avenir à Europe Ecologie les Verts (EELV) ?

Pourquoi pas. Sa fonction aujourd’hui est d’assurer la permanence d’un parti écologiste avec des valeurs particulières. Mais il doit être capable de se mettre au service d’un projet qui le dépasse à l’occasion des élections. L’intuition extraordinaire de Daniel Cohn-Bendit, quand Europe Ecologie, les Verts s’est constitué, était d’essayer d’intégrer et d’adosser un parti politique à une espèce de sphère collective, d’avoir un parti sans les travers d’un parti. Cela je n’y crois pas. Un parti, il faut lui fixer des missions qu’il puisse assumer. On ne peut pas lui demander d’être plus vertueux qu’il ne peut. Et donc, c’est la capacité à se mettre au service de projets collectifs qui le dépassent qui est importante. C’est ce que j’ai dit à Jean-Luc Mélenchon, aussi, à propos de la volonté de faire de la France Insoumise un parti. Cela sera stérile au bout de deux ans, comme Europe Ecologie a été stérile au bout de deux ans. Il faut faire autre chose.

Que pensez-vous du projet de Benoît Hamon et de Yannick Jadot de constituer un nouveau mouvement en juillet ?

Dans quel état d’esprit ? Avec quel objectif ? Il ne faudrait pas essayer de refaire un grand parti socialiste. Il faut prendre son temps, tranquillement, plutôt que d’essayer de préempter telle ou telle position pour la suite.

Quel message transmettriez aujourd’hui à Jean-Luc Mélenchon dans la perspective de l’avenir ?

Je le lui ai dit directement. Il nous faut sortir de nos espaces, des logiques de contre-pouvoir. Nous avons pendant des décennies eu des espaces qui ne pouvaient pas accéder au pouvoir, et donc étaient des contre-pouvoirs. Il faut sortir de cette logique. On peut accéder au pouvoir. Mais cela nécessite d’assumer des décisions difficiles.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf



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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Th. Chenu

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