Et si l’obsolescence, c’était plus compliqué qu’on ne pense ?

26 janvier 2017 / Anahita Grisoni



De l’obsolescence, on a tort de ne retenir que la « programmée », soit la mise à mort planifiée des biens de consommation. Mathias Rollot, dans son essai sur cette notion difficile à définir, l’étend à de nombreux domaines, de la bioéthique à la philosophie en passant par l’architecture. Et montre que l’obsolescence recèle un potentiel pour nous porter vers l’impossible.

Un livre autour d’un concept en devenir. Un ouvrage, court et très bien écrit, facile à lire tout en rendant au terme sa juste complexité, pour dire ce que l’obsolescence est et ce qu’elle n’est pas. La tâche n’est pas aisée, car, comme le souligne l’auteur, l’obsolescence se démarque avant tout par un flou historique autour de sa définition. Il regrette également la multiplicité et le caractère non systématique de ses usages, le plus souvent dans le registre de la dénonciation : « Ici ou là, on l’utilise pour dénoncer les dérives de la consommation, promouvoir un programme de recherche sur les territoires abandonnés, ou encore appuyer un discours sur l’adaptabilité ». Rollot invite à « fonder la notion d’obsolescence » afin de pouvoir en développer les « potentialités critiques ». L’objet de la première partie est d’ailleurs de tracer les contours du terme en le démarquant d’autres mots : démodé, désuet, périmé, hors d’usage. La perspective critique adoptée en seconde partie s’en prend essentiellement au paradoxe de l’obsolescence programmée. La dernière partie, enfin, prend le contrepied de la théorie de l’Obsolescence de l’homme, développée par Günther Anders et plaide pour laisser sa chance au décalage, à l’inadaptation qu’induisent immanquablement un objet ou une attitude obsolètes.

Clarifier les enjeux éthiques et contemporains 

Née dans le contexte d’une thèse de philosophie tournée vers l’architecture, l’obsolescence telle qu’elle est décrite par Mathias Rollot se pose aussi sur des objets bâtis. Un chapitre de la seconde partie est dédié à « l’architecture, art obsolète ». On entre dans l’ouvrage par la grande porte de l’Acropole, narguant les Athéniens du haut de sa splendeur passée. Mais est-elle pour autant obsolète ? Non, car l’usage prend ici sa place dans le contexte politique, économique et social d’une société productiviste et tend à clarifier les enjeux éthiques et contemporains soulevés par ce terme.

La préfacière, Chris Younès, place l’interrogation dans le champ de l’éthique et de l’esthétique. L’auteur, quant à lui, entend adapter son objet à une « grande variété de domaines », de la bioéthique à la philosophie. Permettons-nous ici de le déplacer quelque peu la perspective, en tirant l’objet vers le domaine d’une écologie radicale et sincère. Si l’auteur nous prouve bel et bien que le terme « d’obsolescence programmée » ne correspond que très médiocrement à la mise à mort planifiée et spéculative des biens de consommation, il donne à réfléchir sur la possibilité de trouver un terme plus adéquat. S’ensuit également une réflexion sur le rapport au temps, sur ce qui est durable ou dont l’usage est au contraire éphémère, voire sur la notion d’usage elle-même, qui conduit à s’interroger sur la fabrique des milieux habités.





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Lire aussi : Réparation citoyenne : la parade à l’obsolescence programmée

Source : Anahita Grisoni pour Reporterre

Photo :
. chapô : l’Acropole domine Athènes depuis sa colline et du haut des siècles passés. Elle n’en est pas pour autant obsolète, selon Mathias Rollot. Wikimedia (Christophe Meneboeuf/CC BY-SA 3.0)

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