Explosion des inégalités et folie capitaliste : le best-seller de Piketty adapté à l’écran

Durée de lecture : 5 minutes

26 juin 2020 / Élisabeth Schneiter (Reporterre)



Le documentaire Le Capital au XXIe siècle concentre les mille pages du succès d’édition de l’économiste français Thomas Piketty en 1h40. Résultat : un documentaire rapide, vivant, rythmé, efficace, qui démontre l’accroissement considérable des inégalités de patrimoine et de revenus partout dans le monde.

Contrairement aux nombreux autres documentaires sur le même sujet avec leur déluges de statistiques, de graphiques et de chiffres, le film Le Capital au XXIe siècle raconte le capitalisme comme une histoire, celle de la mécanique infernale qui creuse les inégalités, balayant au passage l’espoir humaniste et la démocratie.

Réalisé par le Néo-Zélandais Justin Pemberton, il concentre les mille pages du best-seller éponyme (édité au Seuil en 2013) de l’économiste français Thomas Piketty en une heure et quarante minutes rapides, vivantes, rythmées, efficaces.

Le livre démontre, de manière parfaitement documentée, l’accroissement considérable des inégalités de patrimoine et de revenus partout dans le monde, avec des citations de Balzac ou de Jane Austen. Le film enchaîne des extraits de mélos, sitcoms, archives et chansons, qui illustrent les propos de grands économistes, journalistes ou analystes financiers – l’économiste américain Joseph Stiglitz, l’historien de l’économie à l’université de Columbia Suresh Naidu, l’analyste économique Rana Foroohar, le professeur d’économie politique Francis Fukuyama, la directrice du groupe de réflexion britannique Class Faiza Shaheen, Piketty lui-même et plusieurs autres – qui apportent chacun un éclairage sur l’histoire du capital, du XVIIIe siècle à aujourd’hui.

« Nous vivons plongés dans le capitalisme et pourtant, nous ne le voyons pas, explique la journaliste et écrivaine britannique Gillian Tett, présidente du comité de rédaction du Financial Times et anthropologue de formation, au début du film. Les élites se maintiennent au pouvoir et transmettent leurs privilèges en contrôlant la richesse et les moyens de production. Elles façonnent nos idées. » Avec pour conséquence des inégalités qui se perpétuent et influent sur les comportements. Paul Piff, chercheur de l’Université de Berkeley en Californie, organise des parties de Monopoly truquées : un tirage au sort avantage certains joueurs qui reçoivent 2.000 dollars et deux dés en début de partie, alors que les autres n’ont que 1.000 dollars et un seul dé. Les joueurs avantagés, qui gagnent, oublient très vite les origines de leur réussites et se convainquent d’être les meilleurs. Ils adoptent une attitude dominante vis-à-vis des joueurs moins fortunés qui deviennent timides, hésitants et renfermés, observe le scientifique.



Au XVIIIe siècle, le capital était constitué d’argent, de terres et de propriétés foncières qui appartenaient à des nobles – 1 % de la population — qui s’en servaient pour garder leurs privilèges. L’arrivée des usines a créé de nouvelles formes de richesses et le besoin de changer le système féodal, ce qu’ont fait les Révolutions française et américaine, mais elles n’ont pas mis en place les institutions nécessaires pour améliorer la vie des pauvres. La montée de l’industrialisation au 19e siècle a engendré de nouvelles formes d’exploitation : l’oppression des ouvriers, notamment en Angleterre où des lois leur interdisaient de cesser de travailler, le colonialisme, l’esclavage.

La crise de 1929, preuve que le capitalisme peut augmenter la richesse globale sans améliorer le niveau de vie des citoyens

En 1914 à Paris, les 1 % possédaient toujours 70 % des richesses, et les deux tiers de la population mourraient avec rien. Ce déséquilibre extrême a nourri de nouvelles idées socialistes et communistes qui ont affolé les plus riches. La Première guerre mondiale n’a rien arrangé, puis la crise de 1929 a violemment démontré que le capitalisme pouvait augmenter la richesse globale sans améliorer le niveau de vie des citoyens. La pauvreté était telle après la Dépression qu’aux États-Unis le président Roosevelt a fait voter un New Deal et une réglementation stricte des activités financières. En Allemagne, l’inflation monstrueuse et la grande pauvreté de l’après-Première Guerre mondiale ont ouvert la voie à un national-socialisme belliqueux. La seconde grande guerre a été une manne pour ceux qui possédaient les usines « car il fallait produire beaucoup et vite », explique Suresh Naidu.

« Les guerres détruisent le capital, dit la voix de Piketty commentant de terribles images de ruines, mais ce n’est pas nécessairement mauvais car cela peut transformer les rapports de pouvoirs dans la société ». Francis Fukuyama ajoute : « L’existence de l’alternative communiste a effrayé les capitalistes qui ont eu peur de tout perdre. »

Pendant les trente ans qui ont suivi la guerre, de 1946 à 1975, ils ont donc pris en compte les revendications d’équité sociale de ceux qui avaient travaillé dans les usines et qui s’étaient battus. Pendant cette période, de nouvelles lois ont protégé les travailleurs et une classe moyenne est apparue, qui a cru que les promesses capitalistes se réalisaient enfin.

Les années 1980, la contre-attaque capitaliste

Mais les élections de Margaret Thatcher en 1979 au Royaume-Uni et de Ronald Reagan en 1981 aux États-Unis marquent le début de la contre-attaque capitaliste. Tous deux se font les évangélistes d’un même mythe : le ruissellement des richesses, qui permettrait la mobilité sociale. Thatcher et Reagan baissent donc les impôts des plus riches... sans que rien ne ruisselle. La part des classes moyennes s’amenuise aux États-Unis, puis en Europe. En 1989, l’implosion des régimes communistes vient opportunément renforcer la foi dans la dérégulation fiscale et sacraliser les droits associés à la propriété privée.

Pour Thomas Piketty, cette incapacité des dirigeants politiques à taxer les milliardaires et les multinationales et à contrôler le capitalisme international nourrit de nouveaux replis identitaires. Il propose des solutions de bon ton, comme un impôt progressif sur le capital et une limite au droit de propriété. Sans malheureusement évoquer les autres victimes du capitalisme – l’environnement, la biodiversité, le climat et leurs défenseurs – dont la dévastation nous menace autant que le creusement des inégalités.

  • Le Capital au XXIe siècle, de Justin Pemberton écrit avec Matthew Metcalfe et Thomas Piketty. Au cinéma depuis le 22 juin.




Lire aussi : VIDÉO - Thomas Piketty : « Il va y avoir des crises sociales extrêmement violentes »

Source : Élisabeth Schneiter pour Reporterre

Photo :
. chapô : Monopoly. Pxhere

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