123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Pollutions

Explosion d’une usine près de Lyon : les maires alertent sur le désengagement de l’État

L'usine Elkem Silicones de Saint-Fons (Rhône), où une explosion a eu lieu le 22 décembre 2025.

L’explosion dans une usine chimique du Rhône, qui a fait un mort, ravive les débats sur la protection des riverains de ces sites industriels. Les maires, en première ligne, dénoncent le « désengagement de l’État ».

Une nouvelle catastrophe industrielle. Le 22 décembre, une violente déflagration a eu lieu dans l’usine chimique Elkem Silicones, située à Saint-Fons, près de Lyon, faisant trois blessés et un mort, parmi les 570 salariés. Le parquet a ouvert une enquête pour « blessures involontaires par personne morale suivies d’incapacité supérieure à trois mois ».

La déflagration, probablement due à l’émanation d’hydrogène « dans un atelier expérimental », a fait craindre un risque de toxicité pour les zones alentour, notamment le quartier populaire des Clochettes et ses 5 000 habitants. « Des enfants ont été confinés dans des crèches ou des gymnases, mais ces équipements sont-ils en capacité de les garder en sécurité en cas de risque majeur ? » interroge Delphine Favre, directrice générale de l’association Amaris, le réseau national des collectivités exposées aux risques industriels.

De par les substances dangereuses en quantités importantes qui y sont stockées, l’entreprise Elkem Silicones est classée site Seveso seuil haut. Située dans la « vallée de la chimie », au sud de Lyon, elle se place au cœur du territoire ayant la plus forte densité de sites ainsi classés. Près de 800 communes françaises en accueillent sur leur territoire et c’est à elles d’assurer la protection des populations voisines. Une tâche rendue difficile par un « désengagement de l’État », dénoncent des maires.

Une loi en demi-teinte

Ces situations sont pourtant encadrées par la loi du 30 juillet 2003 sur la prévention des risques technologiques. Née après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse — qui a soufflé les fenêtres des habitations alentour, faisant 31 morts, plus de 2 500 blessés et soulignant l’impréparation des pouvoirs publics à de tels accidents industriels —, cette loi a mis en place des plans de prévention des risques technologiques (PPRT) dans les territoires accueillant des installations Seveso seuil haut.

Ils visent à protéger la santé des riverains, notamment en facilitant la réalisation de travaux (filmage du verre de fenêtres, création d’une salle de confinement…), ou en les encourageant à quitter leurs logements.

Vingt ans après l’entrée en vigueur de la loi, plusieurs collectivités dressent un bilan en demi-teinte, voire « un échec » sur plusieurs points, selon un rapport d’Amaris, publié en septembre 2023. Les 378 plans mis en place ont permis une réduction des risques, admet l’association, mais l’incendie de Lubrizol en 2019 a ravivé la mémoire collective et a souligné l’urgence à renforcer la réglementation.

« Les collectivités se sont retrouvées seules »

« Au niveau national, cette politique était très soutenue jusqu’en 2018, puis on a senti un désengagement de l’État se traduisant par un manque de dialogue entre les collectivités, l’État et les industriels, souligne Delphine Favre. Une fois les PPRT approuvés, les collectivités se sont retrouvées seules. »

La «  vallée de la chimie  » près de Lyon, abrite la plus forte concentration de sites Seveso seuil haut en France. C’est dans cette zone qu’a eu lieu l’explosion du 22 décembre. Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0 / Sebleouf

Dans son rapport, Amaris estime que la protection des riverains et de leurs logements — « principal objectif » de la loi de 2003 — est le « principal raté ». Près de 30 000 personnes sont toujours exposées à des risques industriels dans leurs logements, pointe l’association.

Des aides plafonnées

« À peine 37 % des travaux prescrits ont été à ce jour réalisés, avec de grosses disparités régionales », pointe Delphine Favre. La raison ? Des aides relatives : pour réaliser ces travaux, les habitants peuvent bénéficier d’un financement de 90 % constitué de crédit d’impôt, de subventions des industriels et des collectivités territoriales, le reste étant à leur charge. Seulement, le montant total de ces aides est limité à 20 000 euros, ou 10 % de la valeur du bien, un plafond « parfois insuffisant » estiment les collectivités. D’autant qu’en vingt ans, le montant de l’aide n’a jamais été revalorisé.

Ce constat fait dire à Pierre Athanaze, vice-président d’Amaris et élu écologiste à la métropole de Lyon, que « les PPRT créent des inégalités face aux risques ». Parmi les craintes actuelles des élus locaux figure la menace d’une disparition de ce crédit d’impôt fin 2026. « Si la mesure s’arrête, cela va être catastrophique. Les travaux de mise en sécurité deviendront à la charge des personnes qui y vivent », alerte l’élu.

Dans les zones rouges, comme la « vallée de la chimie », où le risque peut être mortel, les PPRT offrent deux possibilités, selon les situations : des expropriations, ou le délaissement, lors duquel le propriétaire peut demander le rachat de son habitation ou effectuer des travaux. Seulement, la loi donne aux habitants un délai de sept ans à partir de la mise en place du plan pour choisir, jugé « trop court » par les collectivités. D’autant que dans ces zones à forts risques, « la réalisation des travaux [...] dépasse largement le montant des aides proposées », souligne le rapport.

« Il est temps que les industriels se sentent concernés »

En première ligne pour gérer ces situations délicates avec les habitants, les collectivités reprochent à l’État une forme d’abandon. En 2020, la destruction d’un lotissement entier autour de la raffinerie de Feyzin, à 5 km de Saint-Fons, a nécessité la mise en place d’une médiation sociale.

Pierre Athanaze pointe un autre « angle mort » de la loi de 2003 : l’absence d’aide aux communes pour protéger les infrastructures publiques riveraines telles que les crèches, les écoles, les gymnases ou les centres sociaux. À Feyzin, le déménagement d’un stade, prévu par le PPRT, se chiffre à 31 millions d’euros.

« Ce financement n’a pas été anticipé et, vu les comptes de plus en plus dans le rouge des collectivités territoriales, elles ne peuvent pas porter cette question seules. Il est temps que les industriels se sentent concernés et que les services de l’État y consacrent du temps », alerte Delphine Favre.

Sans oublier que dans certaines communes, c’est tout le tissu économique local qui est touché. Faute d’accompagnement, des commerces doivent régulièrement mettre la clef sous la porte, laissant des quartiers en déshérence. Au total, seules 39 % des entreprises riveraines ont bénéficié de mesures d’expropriation ou de délaissement.

La création d’un fonds national pour la prévention des risques industriels alimenté par une taxe sur les sites Seveso, la réévaluation des aides accordées et l’intégration des effets du changement climatique dans les études de risques figurent parmi les recommandations de l’association Amaris.

legende