Face à l’opposition, EDF déplace son projet de déchets nucléaires de Belleville-sur-Loire à La Hague

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3 juillet 2020 / Émilie Massemin (Reporterre)



EDF voulait construire une nouvelle piscine de déchets radioactifs à Belleville-sur-Loire, comme l’avait révélé Reporterre. Coup de théâtre : le projet pourrait finalement se faire… près de La Hague, dans le Cotentin, une des régions les plus nucléarisées de France. Le problème : les déchets nucléaires continuent de s’accumuler.

C’est un rebondissement de taille dans la stratégie de gestion des combustibles nucléaires usés en France. Lundi 29 juin, le quotidien régional Le Berry républicain a annoncé qu’EDF renonçait à installer ses nouvelles piscines d’entreposage dans la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (Cher). Reporterre avait révélé ce projet en février 2018. EDF dit s’intéresser désormais à l’usine Orano (ex-Areva) de retraitement de La Hague (Manche). Mercredi 1er juillet, EDF a confirmé l’information à Reporterre : « L’étude de faisabilité pour l’implantation d’une nouvelle piscine d’entreposage à La Hague (Manche) sera remise à EDF fin 2020. Sur la base de ces éléments, EDF prendra la décision du lieu d’implantation final. » « Si [cette piscine] se faisait à La Hague, ce serait une très bonne nouvelle pour le territoire avec de l’activité économique en plus, a de son côté écrit Orano à Reporterre mercredi. En effet, le site Orano de La Hague a l’expertise industrielle pour l’entreposage et le retraitement des combustibles nucléaires usés, en vue de recycler des matières valorisables. Orano La Hague dispose d’espace disponible sur son site pour l’implantation de la piscine en cas de décision favorable d’EDF. »

Les bassins de La Hague pourraient arriver à saturation entre 2025 et 2035

De quoi parle-t-on exactement ? Les cinquante-six réacteurs nucléaires français en fonctionnement [1] produisent de l’énergie à partir d’assemblages de combustible à base d’uranium naturel ou de Mox [2] utilisables pendant trois à cinq ans. Une fois usés, ils sont extraits de la cuve du réacteur et entreposés quelques années dans des piscines situées dans l’enceinte même des centrales nucléaires, le temps de refroidir suffisamment pour être transportables. Ils sont ensuite transférés à l’usine Orano de La Hague où ils sont à nouveau immergés dans des bassins d’entreposage avant de connaître, selon leur nature, des destins différents : les combustibles uranium usés sont retraités pour en extraire de l’uranium issu du retraitement et du plutonium, ce dernier servant à la fabrication du Mox ; les combustibles Mox usés, eux, sont directement immergés dans les piscines et conservés là jusqu’à nouvel ordre, dans l’optique d’être peut-être réutilisés un jour — même si aucune piste sérieuse de réemploi n’existe pour le moment [3].

Problème, il entre plus de combustible nucléaire usé à La Hague qu’il n’en sort, et les quatre bassins de l’usine, d’une capacité de 17.600 tonnes de métal lourd irradié, se remplissent inexorablement. Selon l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), ils pourraient arriver à saturation entre 2025 et 2035. « L’ASN a identifié dès 2010 le besoin de disposer de nouvelles capacités d’entreposage de combustibles usés à l’horizon 2030 », écrit le gendarme du nucléaire dans une note d’information publiée mercredi. D’où le projet initial d’EDF de construire à Belleville-sur-Loire deux nouveaux bassins d’une capacité totale de 10.000 tonnes de métal lourd irradié, d’une durée de fonctionnement de cent ans, où seraient stockés principalement les assemblages de Mox usés. Le temps presse ; l’ASN avait d’ailleurs demandé à EDF de déposer une demande d’autorisation de création auprès du ministre chargé de la sûreté nucléaire, en l’occurrence la ministre de la Transition écologique, Élisabeth Borne, avant le 31 décembre 2020.

Une des salles de commande de l’usine de retraitement de La Hague en juin 2018.

Le transfert du projet de nouvelles capacités d’entreposage de Belleville-sur-Loire à La Hague vient donc bouleverser un calendrier qui avait déjà pris du retard. L’ASN a d’ailleurs alerté EDF à plusieurs reprises à ce sujet. « Constatant que l’échéance fixée à la fin de l’année 2020 ne serait pas tenue, le collège de l’ASN a souhaité auditionner le directeur de la DPNT [direction du parc nucléaire et thermique] pour qu’il lui présente la stratégie d’EDF pour répondre au besoin d’augmentation des capacités d’entreposage, les mesures envisagées, y compris en matière d’aléa, et leur calendrier prévisionnel de mise en œuvre, a écrit l’ASN dans sa note. Le collège de l’ASN a rappelé à EDF la dimension stratégique de ce projet de piscine d’entreposage centralisé pour la sûreté globale des installations nucléaires. Il a insisté sur l’importance de l’anticipation des besoins et de la maîtrise d’ouvrage de ce projet, afin qu’il soit conçu et réalisé dans le respect des exigences de sûreté et de radioprotection et des délais maîtrisés. EDF devra par ailleurs préciser les parades qu’elle compte mettre en œuvre pour pallier le retard du projet de piscine d’entreposage centralisé. »

« Peut-être EDF a-t-il compris que construire de nouvelles piscines dans les délais impartis, en présence d’une opposition montante et organisée, allait être très compliqué »

Avec ce transfert, EDF espère-t-il gagner du temps en contournant l’opposition grandissante à son projet ? C’est ce qu’a laissé entendre dans un communiqué François Bonneau, le président de la région Centre, lundi 29 juin : « Grâce à une grande mobilisation, au combat des associations, des habitants et des élus locaux, et car nous n’aurions su accepter que notre si belle région devienne la poubelle nucléaire de la France, la décision de ne pas implanter cette piscine d’entreposage de déchets nucléaires en Centre-Val de Loire m’a été annoncée ce lundi 29 juin 2020. » C’est aussi l’hypothèse de Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace. « Ce qui est très étrange, c’est qu’il avait été établi aussi bien dans le dossier d’options de sûreté que dans les réunions que cette nouvelle piscine allait être construite sur un site appartenant à EDF. L’usine de La Hague n’avait jamais été évoquée, indique-t-il à Reporterre. Peut-être EDF a-t-il compris que construire de nouvelles piscines dans les délais impartis, en présence d’une opposition montante et organisée et malgré le refus de nombreux élus, allait être très compliqué. Le site de La Hague, lui, présente plusieurs avantages : les compétences nucléaires sont déjà là et il y a déjà tellement de combustibles nucléaires entreposés que les riverains, sans être acquis à la cause, pourraient se dire “un peu plus, un peu moins…” et ne pas réagir avec force. »

Depuis lundi soir, quelques voix se sont quand même élevées contre ce nouveau projet d’implantation. « Pour EELV, que ce soit à Belleville ou à la Hague, ce projet est un non-sens. Les déchets débordent à La Hague, l’usine n’a pas les capacités de stockage des combustibles irradiés au-delà de 2025 ou 2030 selon les sources averties, le Cotentin est déjà surnucléarisé, il faut arrêter les frais !!! » s’est indigné le groupe Europe Écologie-Les Verts-Normandie dans un communiqué. « Alors que les ruisseaux de la Hague témoignent de pollutions radioactives dites “conformes” aux valeurs limites, alors que les déchets nucléaires “historiques” abandonnés sur le site se rappellent à nous, l’heure n’est pas à l’accumulation des déchets entreposés à La Hague pour l’éternité faute de solution viable. (…) Le Cotentin mérite un meilleur avenir », a protesté le Crilan (Comité de réflexion, d’information et de lutte antinucléaire). Comme alternative au projet, ces deux organisations réclament la sortie progressive et immédiate du nucléaire pour « fermer le robinet » des combustibles nucléaires usés.

Mais, de fait, l’option des nouveaux bassins à La Hague n’est pas une bonne nouvelle pour les antinucléaires, largement opposés à l’entreposage sous eau jugé beaucoup plus dangereux et accidentogène que l’entreposage à sec. « D’un point de vue logistique et industriel, implanter les nouvelles piscines là-bas est logique. EDF pourra présenter des arguments, notamment de sûreté, contre lesquels il sera plus difficile de lutter — même si nous maintenons évidemment notre opposition politique à ce projet », reconnaît Yannick Rousselet. Surtout, en agrandissant l’usine de La Hague, elle conforterait la filière de retraitement du combustible nucléaire usée pourtant régulièrement pointée du doigt comme dangereuse, inefficace et coûteuse par les associations antinucléaires, ainsi que certains scientifiques et parlementaires. « Vider La Hague et déplacer certains combustibles usés inutilisés à Belleville aurait égratigné ce mythe du retraitement, analyse le chargé de campagne nucléaire à Greenpeace. S’ils restaient en piscine à La Hague, cela permettrait à la filière d’entretenir son discours selon lequel ils resserviront un jour. »





[1Les deux réacteurs nucléaires de Fessenheim (Haut-Rhin) ont été définitivement arrêtés les 22 février et 29 juin 2020.

[2Un mélange d’uranium appauvri et de plutonium issu du retraitement du combustible uranium naturel retraité.

[3La seule perspective de réutilisation pour les Mox usés est l’utilisation comme combustible dans une nouvelle génération de réacteurs dits « à neutrons rapides ». Las, le seul prototype français de réacteur de ce type, baptisé Astrid et porté par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a été suspendu en 2019 « au moins jusqu’à la deuxième moitié du siècle ».


Lire aussi : Déchets nucléaires : la grande pagaille

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
. chapô : piscine d’entreposage D de l’usine de retraitement de La Hague (8 mètres de long, 9 mètres d’épaisseur d’eau, eau borée à 35 °C).

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