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ReportageForêts tropicales

En Amazonie, ils misent sur la vanille pour contrer l’orpaillage

Veronica Barroso dans la serre du centre d’investigation biologique de Fatima, devant une vanille pompona.

Pour détourner les Équatoriens de l’extraction d’or, véritable fléau dans le pays, des filières émergent. La vanille et le cacao pourraient ainsi devenir une alternative économique durable pour les habitants.

Province de Napo (Équateur), reportage

Étonnant décor que celui qui accueille les visiteurs à l’entrée de la ville de Tena, en Amazonie équatorienne. Des dizaines de pelleteuses rouillées sont entassées sur un parking. Des arbres ont commencé à pousser dans les interstices de leur carrosserie. Que s’est-il passé ? Ces monstres d’acier proviennent de saisies effectuées par l’armée en 2022 pour porter un coup à l’orpaillage illégal. Une partie des engins a été détruite. Le reste, près de 150 pelleteuses, croupit encore sur ce terrain de la municipalité. L’action coup-de-poing n’a cependant pas eu l’effet escompté : ces machines infernales sont revenues plus nombreuses pour éventrer la terre.

L’orpaillage, qu’il soit légal ou non, est l’une des causes majeures de la déforestation dans la province de Napo. [1] Pour protéger le vivant, Pablo Balarezo, membre de l’ONG Fundación Pachamama, estime qu’il faut offrir une alternative économique soutenable et durable aux habitants. « On ne peut pas demander aux communautés locales de conserver les écosystèmes alors que certains n’ont pas accès aux services basiques en termes d’éducation, de santé, d’eau potable... »

Les quelque 150 pelleteuses laissées à l’abandon à l’entrée de Tena. © Anouk Passelac / Reporterre

Pablo Balarezo coordonne le programme de bioéconomie de la Fundación Pachamama, qui vise à « générer une économie en préservant la forêt ». Offrir une alternative aux industries extractivistes paraît illusoire dans un pays où le pétrole représente 12 % du PIB et où l’exportation d’or par des petites entreprises, probablement issu de sources illégales, a explosé en 2024. « Mais au moins, on essaye », oppose Pablo Balarezo au volant du pick-up de l’association. Le travail de l’ONG s’appuie sur les besoins exprimés par les agriculteurs et les communautés indigènes locales avec qui ils travaillent depuis de nombreuses années.

Depuis la fin des confinements, Pablo Balarezo sillonne les trois provinces amazoniennes de Napo, Pastaza et Morona-Santiago pour rechercher, mettre en relation, former et financer tous les acteurs nécessaires à la création de filières : celle du cacao est déjà bien développée avec des principes d’agroforesterie et d’agroécologie, même si la transformation en produits dérivés pourrait se consolider. D’autres chaînes de valeur, comme celle de la vanille, sont encore balbutiantes mais promettent de générer une importante valeur ajoutée.

© Louise Allain / Reporterre

La très rentable vanille

« Au début, je ne savais même pas que la vanille était une orchidée, avoue Pablo Balarezo, et encore moins que l’espèce était endémique de l’Amazonie. » Pour en apprendre davantage, les membres de l’ONG ont fait des allers-retours au Mexique, pays producteur de vanille plus expérimenté. Puis ils ont parcouru l’Amazonie, ont identifié onze espèces différentes et décidé de tester leur culture dans un but commercial.

La voiture se gare au centre d’investigation biologique de la commune de Fatima, dans la province de Pastaza, notamment financé par l’Agence française de développement. Sous l’une des serres faites de filets noirs tendus pour tamiser la lumière, des plans de vanille se déploient en lignes bien droites. L’endroit embaume un parfum délicieux. Quelques élégantes fleurs attendent d’être pollinisées par les mains expertes de Veronica Barroso. À l’aide d’un cure-dent, la technicienne vient prélever le pollen et le déposer sur le stigmate.

Les gousses de vanille de Roseo Rufil ne sont pas encore assez sèches. © Anouk Passelac / Reporterre

Odorata, planifolia, pompona : le laboratoire étudie le comportement de ces trois espèces endémiques, ainsi que de la tahitensis, dans différentes conditions de culture. Dans un bâtiment voisin, le laboratoire teste des formules variées de biofertilisants, insecticides naturels et substrats qui puissent convenir aux vanilles. Elle partage ensuite ses connaissances et découvertes aux résidents de la province de Pastaza, qui souhaitent se lancer dans la production, et les aide à financer leur projet.

À 350 dollars (environ 300 euros) le kilogramme de vanille « gourmet », le marché est prometteur. « C’est la première opportunité durable pour la région, indique Wilfredo Branco, professeur à l’université amazonienne Ikiam, autre partenaire de l’ONG. Elle est très rentable, se cultive sur de très petites surfaces, demande peu d’efforts physiques et la formation des producteurs est assez simple. »

Dans la serre expérimentale du centre, quatre espèces de vanille sont testées en production. © Anouk Passelac / Reporterre

Aides aux producteurs, formation et suivi

La voiture de la Fundación Pachamama redémarre : Pablo Balarezo et l’agronome Wilfredo de la Cruz vont rendre visite à plusieurs producteurs. Une cinquantaine de familles sont accompagnées pour la culture de la vanille, en majorité des femmes.

Chez Roseo Rufil, l’arrivée de l’agronome est attendue avec impatience par toute la famille, réunie pour présenter le fruit de son labeur. Ici aussi, le parfum est exquis… Sur plusieurs tables, environ 200 kg de gousses de vanille sont en phase de séchage. Roseo les montre avec précaution à l’œil expert de Wilfredo. Sont-elles prêtes à la vente ? « Encore 1 mois ou 2 », répond l’agronome. Ici, plutôt que de vendre les gousses vertes, le choix a été fait de tenter la transformation, bien que le processus soit long et nécessite une plus grande habileté.

Wilfredo de la Cruz, technicien agricole, montre comment bien polliniser une fleur à une productrice qui débute. © Anouk Passelac / Reporterre

« Je me passionne un peu plus chaque jour pour la vanille », sourit Roseo. Son mari Cristian y voit beaucoup d’avantages : « On n’a pas eu besoin de déforester, on a installé la serre sur des sols pauvres et on fait pousser les plants dans des lits enrichis avec un substrat naturel qu’on prépare nous-mêmes. » Sans les aides financières qui leur ont permis d’acquérir les plants de vanille, sans leur formation et le suivi, Roseo et Cristian ne se seraient pas lancés dans cette aventure.

« Il faut être patient »

Dans la province de Napo, voisine de Pastaza, pas besoin de serres pour la vanille, tant le soleil brille plus fréquemment. Une autre équipe de la Fundación Pachamama rend visite à plusieurs communautés du peuple kichwa qui perpétuent la tradition de la chakra, un verger tout à la fois alimentaire et médicinal et pilier important de nombreuses cultures amazoniennes.

La fondation soutient le maintien de ces vergers, système ancestral de polyculture en agroforesterie sans intrants chimiques, particulièrement respectueux de la biodiversité et outil d’autonomie alimentaire. L’ambition est de pouvoir commercialiser les excédents de la production pour leur générer un petit pécule.

Dalila a besoin de conseils pour que ses plants de vanille soient productifs. © Anouk Passelac / Reporterre

Dalila reçoit les conseils d’un technicien pour s’occuper de ses plants de vanille laissés à l’abandon, faute de temps. La beauté du lieu où la lumière du soleil perce à travers le feuillage est tragiquement troublé par un vrombissement. De l’autre côté du ruisseau, une montagne de terre grise et de pierres est charriée par une pelleteuse. L’orpaillage illégal ne se cache même pas de la population.

Transformation, labellisation et exportation

Dans la province de Napo, les gousses vertes sont achetées par Kallari. L’entreprise fondée en 2003 travaille avec 850 producteurs de cacao parmi lesquels 400 se sont lancés dans la vanille. Son fonctionnement sans intermédiaires lui permet de rémunérer à un prix raisonnable les familles, toutes kichwas. De là, Kallari exporte ses produits à l’international, principalement en Europe.

La pollinisation de la fleur est un geste délicat et précis. © Anouk Passelac / Reporterre

En plus d’afficher les labels d’agriculture biologique, l’entreprise a un autre argument de vente à travers le label chakra (pour la vanille et le cacao), créé par l’association Corporación Chakra. « On souhaite mettre en avant notre identité amazonienne, ce système de polyculture, sans intrants chimiques, géré par les femmes, transmis de génération en génération », explique Bladimir Dahua, administrateur de Kallari.

En narrant cette histoire, l’idée est aussi de démontrer qu’il s’agit d’un produit de qualité. Si l’Équateur veut continuer d’exporter, c’est sur ce volet qu’il doit jouer et non sur la quantité (à l’instar de ses voisins colombien et péruvien).

Depuis les investigations sur la plante jusqu’à l’exportation d’un produit transformé à haute valeur ajoutée, le chemin est long et tortueux. « Il faut être patient », admet Pablo Balarezo, qui voit enfin ses efforts récompensés, à travers une autre production, celle du fruit du palmier-bâche, un palmier tropical des zones marécageuses. Cette année, le pays a réalisé sa première exportation de pulpe de fruit vers le Pérou. 10 tonnes, et ce n’est qu’un début…



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