En Amazonie, des paysans replantent les terres déforestées pour la cocaïne
Un guérillero patrouille près des cultures de coca dans le canyon de Micay, l'une des principales zones de production de cocaïne de Colombie, le 24 mars 2024. - © Raul Arboleda / AFP
Un guérillero patrouille près des cultures de coca dans le canyon de Micay, l'une des principales zones de production de cocaïne de Colombie, le 24 mars 2024. - © Raul Arboleda / AFP
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Au sud de la Colombie, dans un contexte de conflit armé et de culture très lucrative de la coca, une communauté paysanne lutte pour vivre dignement du fruit de son travail.
[L’Amazonie au point de bascule] La plus grande forêt tropicale du monde s’approche dangereusement du point de non-retour, à partir duquel elle pourrait se transformer en savane. Accaparement des terres, agriculture, trafics... À deux mois de la COP30 au Brésil, et après une enquête de sept mois dans sept zones clés, Reporterre fait un état des lieux des difficultés et des projets locaux bâtissant un avenir désirable.
Puerto Asís (Colombie), reportage
Si l’on veut se rendre en Amazonie, mieux vaut avoir du temps. Depuis Bogotá, capitale de la Colombie, il faut dix-neuf heures de bus pour se rendre à Puerto Asís, petite ville de 70 000 habitants au sud du pays, située au bord de la rivière Putumayo. Chaleur étouffante, vendeurs ambulants d’ananas, tyrans à ventre d’or perchés sur les fils électriques… C’est ici que Jani Silva est désormais contrainte de vivre. Elle ne sort de sa maison que sous escorte, tant sa vie est menacée.
Ce qu’on lui reproche ? « Encourager les paysans à penser par eux-mêmes », explique la présidente de l’association de paysans Adispa. Assise dans le patio de sa maison par une journée de chaleur accablante, empirée par la tôle du toit, elle raconte avoir notamment aidé certains jeunes à se détourner de la guérilla et de l’armée. « D’un côté comme de l’autre, ce sont les pauvres, les paysans qui sont enrôlés. On se tue entre nous. Je suis contre la violence et pour la vie, sous toutes ses formes. » Son opposition ferme à l’exploitation de puits de pétrole au sein de la communauté paysanne lui vaut aussi d’être dans le viseur des groupes armés.
Ce sont eux qui continuent de faire la loi dans certaines régions du pays, malgré la signature d’un accord de paix en 2016 avec les Farc, les Forces armées révolutionnaires de Colombie. Dans le Putumayo, ce sont les Commandos de la frontière qui ont le contrôle et se financent par le narcotrafic.
Lire aussi : Déforestation : l’Amazonie a atteint son point de bascule
Au cœur de leur business : la culture illégale de la coca, dont les feuilles sont transformées en cocaïne. C’est l’une des principales causes de la déforestation en Amazonie colombienne. Le Putumayo accumule ainsi de tristes records : entre 2021 et 2022, la surface cultivée de la plante est passée de 28 000 à 48 000 hectares, selon un rapport de l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime (ONUDC).
« Garantir une bonne qualité de vie »
C’est dans ce contexte délicat que travaille l’association Adispa, chargée de la gestion de La Perle amazonienne, une zone de réserve paysanne (ZRC) [1] au sud de Puerto Asís.
L’objectif de cette zone qui s’étend sur 22 000 hectares : défendre les droits des 600 familles qui y vivent, et lutter contre l’accaparement des terres dû notamment à l’agriculture extensive. « On veut garantir une bonne qualité de vie aux habitants et aux générations futures, en harmonie avec la nature », résume Jani Silva.
Pour se rendre à La Perle amazonienne, Sebastian Miranda prend son bateau. La forêt luxuriante défile devant la petite embarcation, qui remonte doucement le cours d’un affluent du Putumayo. L’ingénieur de l’environnement est accompagné par Saul Luna et Carmen Quiroga, deux paysans qui font partie des 45 « promoteurs » de la zone. Ces référents sont formés dans plusieurs domaines (apiculture, maraîchage, suivi des projets) et viennent régulièrement aider leurs voisins.
En cette période de fortes pluies, ils rendent visite à deux fermes pour vérifier l’état de ruches installées par l’association. Ils soulèvent le toit de chaque ruche d’abeilles mélipones, des espèces natives d’Amazonie plus petites que les mellifères.
« Avant, si on tombait sur une colonie d’abeilles en forêt, on la détruisait pour récupérer le miel ou on brûlait le nid, parce qu’il dérangeait. Aujourd’hui, on se rend compte du service qu’elles nous rendent. S’il n’y a pas de pollinisateur, il n’y a pas de récolte », dit Carmen Quiroga, entre deux vérifications de ruches.
Et d’ajouter : « On s’entraide, on partage nos expériences. La connaissance, c’est la plus grande richesse qu’on puisse avoir. » Tout le monde est encouragé à proposer des projets, participer à ceux des autres et à des groupes d’échange comme celui des femmes ou des jeunes pour s’exprimer sur ses difficultés, qu’elles soient personnelles ou professionnelles. « Le but est d’améliorer la gouvernance territoriale, sociale et environnementale », explique Sebastian Miranda.
Fruits et espèces rares
La culture illégale de la coca et l’élevage de bétail s’étant intensifiés dans la zone, l’association s’est attelée à restaurer ces espaces déforestés. Pour cela, elle a mis en place un projet de plantation d’arbres en 2019, afin d’améliorer les pratiques agricoles et recréer des corridors écologiques pour la faune et la flore. Ce, avec le soutien du programme des Nations unies Amazonie pour la paix, et l’Institut amazonien de recherches scientifiques (Sinchi), qui a recensé les besoins des paysans (agroforesterie, sylvopastoralisme, restauration, conservation des forêts et aires sensibles). 160 familles se sont engagées dans l’expérience.
Des arbres fruitiers, des essences devenues rares et des espèces utilisées pour le bois de construction ont été plantés. La pépinière communautaire a été améliorée et les paysans ont été mis à contribution pour récolter les graines et en faire des semis. En tout, 150 000 arbres ont été plantés, puis 50 000 autres l’année suivante pour pallier les pertes liées au transport — certaines essences étant acheminées depuis d’autres départements en camion, puis en bateau et à dos de cheval.
Jani Silva a dû batailler pour que ce programme soit façonné en fonction des besoins de chacun : « Le Sinchi et les Nations unies avaient des idées préconçues sur comment nous aider. Ils voulaient par exemple fournir une pelle, une machette et du fil barbelé à tous, mais certains ont déjà ce matériel. J’ai fait pression pour que le matériel et les aides soient pensés au cas par cas. » Elle a aussi insisté pour le recrutement d’habitants de la zone de réserve paysanne. « Ce sont eux qui ont l’expérience du terrain, qui ont grandi à la ferme, pas des ingénieurs venus d’ailleurs. »
Le nerf de la guerre : trouver une alternative à la coca
Aujourd’hui, le Sinchi suit l’évolution des arbres plantés et étudie la possibilité de valoriser les fruits du chuchana, une espèce de plante à fleurs de la famille des palmiers à feuilles pennées, présente en grand nombre au sein de la zone de réserve paysanne. Trouver des productions rentables reste un très gros défi pour La Perle amazonienne.
« Un régime de bananes se vend à 5 000 pesos [environ 1 euro] au bord du fleuve, alors qu’à Puerto Asís il est revendu à 25 000 pesos [plus de 5 euros]. Le trajet en bateau, lui, coûte 10 000 pesos [2 euros]. Les familles laissent pourrir les cultures ! » explique Erika Fajardo, coordinatrice du projet pour le Sinchi et fille de paysans.
La coca, elle, se vend à bien meilleur prix : 2,6 millions de pesos le kilo d’« oxido » (la plante passée par certains traitements chimiques), l’équivalent de 565 euros. D’où la difficulté des agriculteurs à s’en passer.
« Mes années d’université ont été financées par la coca »
« Presque tout le monde a une petite parcelle, confirme Rubén Pastrana, fils de paysans qui fait partie de l’équipe d’Adispa. C’est ça qui nous donne un coup de pouce financier : mes années d’université ont été financées par la coca », admet-il sans détour. [2] Et de préciser : « On ne le fait pas par plaisir. La coca demande beaucoup de travail, de produits chimiques et de prendre part au conflit. »
Ses parents, comme beaucoup d’autres agriculteurs de La Perle amazonienne, veulent aujourd’hui se tourner vers le cacao biologique, dont la production est plus facile et le prix intéressant. Cela demande toutefois un certain investissement avant que les rendements soient concluants.
Dans sa ferme pilote, l’Adispa a mis en place des parcelles de cacao en agroforesterie pour étudier l’adaptation de la plante au territoire. Le soutien financier du gouvernement colombien a également été officialisé mais se fait attendre. Surtout, l’association continue de rassembler, sensibiliser et former toutes les générations dans le but de transmettre ce « sentiment d’appartenance au territoire », selon Jani Silva, indispensable pour pouvoir le défendre et le protéger face au narcotrafic et aux autres intérêts étrangers.
L’Amazonie pourrait se transformer en savane
La plus grande forêt tropicale du monde est une grande source de richesses. Ses 550 millions d’hectares traversent huit pays (dont la Guyane française) et abritent 34 millions d’habitants, dont des centaines de groupes indigènes.
Cet écosystème, pourtant, se fragilise : l’accaparement des terres, l’agriculture, la construction d’infrastructures et les trafics en tout genre entraînent une déforestation majeure. 18 % de la forêt ont déjà été rasés (et 20 % endommagés), entraînant des sécheresses accrues, des incendies record et accélérant le bouleversement climatique mondial. Selon les scientifiques, la région aurait atteint un point qui pourrait la faire basculer vers une « savanisation » progressive.
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