Quand la lutte contre le pétrole renforce le combat féministe
Certaines participantes vivent déjà de la vente de céramiques et viennent pour perfectionner leur technique - © Anouk Passelac / Reporterre
Certaines participantes vivent déjà de la vente de céramiques et viennent pour perfectionner leur technique - © Anouk Passelac / Reporterre
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Enfermées dans une société sexiste qui les cantonne au foyer, des femmes autochtones de l’Équateur ont réussi à s’émanciper. Ce, grâce au passé militant de leur communauté, qui a fait plier l’industrie pétrolière.
Communauté d’Etsa (Équateur), reportage
Attablées avec de l’argile grise dans leurs mains, rapportée de la rivière, des femmes « tissent la boue », autrement dit : elles façonnent des céramiques. Elles enroulent un à un les colombins d’argile pour former les bols, les pots et les jarres qui contiendront la chicha, une boisson traditionnelle fermentée à base de manioc, de maïs ou de palmier-pêche. « Il y a quinze ans, on n’aurait pas pu voir cet atelier », affirme Yadira Sharupi, femme shuar de la communauté de Consuelo : les maris « jaloux et possessifs » n’auraient jamais accepté que leur femme délaisse ses tâches ménagères.
Une vingtaine de femmes indigènes shuar participent à cet atelier d’une semaine dans la communauté d’Etsa, dans la province équatoriale de Pastaza. Objectif : s’émanciper des hommes, notamment en développant leur lien fort à la terre. « C’est bien de se former à cette technique [de modelage], ça nous permettra de gagner un peu d’argent en vendant nos productions. En même temps, on réapprend un savoir-faire pour sauver notre culture », explique Yadira Sharupi.
La vie des femmes indigènes est encore trop souvent marquée par le machisme. « Les femmes ont un lien quotidien avec le territoire, tandis que les hommes sont plus souvent absents, car ils vont davantage étudier ou travailler en ville », analyse l’anthropologue Sofia Cevallos, qui travaille avec les femmes de la communauté kichwa Pakayaku. La répartition des tâches tend à les assigner au foyer, à l’éducation des enfants, à la cuisine, aux tâches ménagères et à l’entretien du jardin alimentaire (la « chakra ») ; un prétexte pour certains pour les empêcher de sortir de la maison, de parler à d’autres hommes, voire d’aller en ville. Certaines subissent des violences verbales, physiques, sexuelles dont elles ont du mal à parler du fait de leur isolement.
Dans l’atelier de céramique, au fur et à mesure que la journée avance, les femmes issues des onze communautés du pays apprennent à se connaître. La timidité cède la place aux rires, les langues se délient. Yadira Sharupi s’exprime sans peur. « Les hommes se rendent compte qu’on peut aussi participer à l’économie familiale en vendant notre artisanat. L’argent servira à payer les études de nos enfants », explique celle qui tient les cordons de la bourse familiale. Les hommes, eux, sont souvent critiqués pour dépenser toute leur paie dans les bars.
« Quand les femmes autochtones parlent, ce n’est jamais sur leur cas individuel. Il y a toujours une vision collective », explique l’anthropologue Sofia Cevallos. Elles agissent pour leurs enfants, mais aussi au nom des générations précédentes. « Elles se réfèrent aux violences subies par leurs ancêtres et cela induit une forme de résistance. »
« On me disait que je devais rester soumise »
Là aussi réside le but de l’atelier : « Se rapprocher des femmes dans les communautés reculées, leur offrir un espace de confiance et libérer la parole », explique Tania Unkucham, responsable de la section femmes, genre et famille de la Fédération de nationalité shuar de Pastaza (Fenash-P).
La fédération organise divers ateliers comme celui-ci à destination des femmes pour leur permettre de s’émanciper, dénoncer les violences intrafamiliales et le machisme, voire leur apprendre à devenir leader ou porte-parole de leur communauté, un rôle jusqu’ici très souvent occupé par un homme.
La mère de Tania Unkucham, Bernardita, et sa grand-mère, Catalina, ont elles aussi exercé des fonctions au sein de la fédération. Catalina Chumbi, 75 ans aujourd’hui, a été la première femme présidente de l’organisation, malgré l’hostilité affichée par une partie des hommes. « On me disait que je devais rester soumise… Mais j’ai été réélue deux fois, je n’étais contre personne », dit la doyenne, dont le regard perçant est adouci par des boucles d’oreilles de plumes.
Catalina Chumbi a aussi porté la voix des peuples d’Amazonie lors de la COP28 aux Émirats arabes unis, en 2023, « pour défendre nos vies, nos droits, notre territoire, nos rivières ». Elle souligne, fièrement : « Jusqu’à aujourd’hui, l’extractivisme n’a pas pénétré nos terres. »
Un passé militant
Cette quête d’égalité des genres découle directement de leur lutte contre l’extractivisme. Contrairement à d’autres provinces amazoniennes, celle de Pastaza est relativement épargnée par l’extraction pétrolière, elle compte « seulement » une exploitation active sur les seize blocs pétroliers cartographiés par l’État. Une situation que la chercheuse Sofia Cevallos explique par le passé militant de ses habitants.
Dans les années 2000, la bataille victorieuse de la communauté kichwa de Sarayaku contre l’entreprise pétrolière CGC a fait annuler un projet d’exploitation. Par la suite, les communautés voisines se sont opposées à des projets similaires. La forte mobilisation de Sarayaku et des communautés alentour a donné naissance au collectif Mujeres amazonicas (Femmes amazoniennes), un groupe multiethnique de protection de la nature, de défense des droits des femmes, dénonçant l’extractivisme pétrolier. La voix de certaines d’entre elles est médiatisée à l’international.
Cette résistance aux pressions du monde extractiviste est d’autant plus cruciale que les femmes en sont particulièrement victimes. Sofia Cevallos a travaillé avec des communautés victimes de l’extraction pétrolière dans le parc national de Yasuni, dans le nord du pays. Elles subissent les effets de la pollution en allant chercher l’eau à la rivière, sont touchées par des maladies liées à cette contamination. Elles souffrent aussi de la militarisation du territoire (visant à protéger les infrastructures pétrolières), qui crée « une menace permanente sur le corps des femmes » décrite par l’anthropologue Astrid Ulloa. Le forage d’un puits pétrolier a engendré aussi la création de petits commerces pour les travailleurs, dont une discothèque. La prostitution a fait son arrivée, des femmes sont tombées enceintes puis ont été abandonnées. L’alcoolisme fait aussi des ravages.
Autant de dommages qui incitent les femmes de Pastaza à résister. « C’est une lutte de tous les jours, insiste Sofia Cevallos. Tous les jours resurgit le débat sur l’entrée des pétroliers dans le territoire », faisant miroiter des retombées économiques pour les communautés. Mais les exemples des provinces voisines montrent que l’extraction pétrolière n’apporte que destruction et pollution. Les femmes de Pastaza continuent donc de se former pour s’émanciper et résister.
Faire avancer l’égalité
Le dialogue a été nécessaire pour faire avancer l’égalité entre les genres. « Sinon, comment changer les choses si ton mari ne le permet pas, quand il ne connaît ou n’accepte pas les droits de sa femme ? » explique Abigail Gualinga, jeune femme kichwa, ancienne leadeuse des jeunes de la communauté Sarayaku.
Attention, nuance-t-elle toutefois, « il ne faut pas croire que ces organisations de femmes sont la norme ». « Les femmes ont fortement appuyé la défense du territoire, mais ce n’est pas si facile quand ton rôle de mère, ton travail ou tes études ne te donnent pas beaucoup de temps libre. » Et encore faut-il qu’elles soient autorisées par leur mari à sortir de la maison… « Le machisme n’est pas culturel [aux peuples indigènes], il faut le dépasser », insiste cette mère de 29 ans.
L’éducation a ainsi été fondamentale, celle des enfants comme celle des plus grands. Abigail Gualinga a elle-même pour la première fois entendu parler d’égalité de genre et de sexualité à 21 ans, en suivant une formation proposée par l’ONG de défense des droits humains Inredh. Elle avait rencontré un jeune homme mais avait refusé de se marier immédiatement avec lui, « pour voir si [leur] couple allait fonctionner et ne pas faire des enfants pour [s]e retrouver seule à les élever », comme 44 % des mères équatoriennes.
Aujourd’hui, elle coordonne l’école Runa Yachay, qui forme hommes et femmes à la défense de leur territoire, en abordant divers sujets : changement climatique, défense culturelle, droits humains et égalité des genres.
Non loin d’Etsa, près de Puyo, une autre école aide à l’équité dans les onze cultures autochtones du pays. L’établissement vise à former les futurs leadeuses et leaders indigènes qui diffuseront les connaissances ancestrales de leur peuple et lutteront pour la défense de l’environnement jusque dans les instances internationales.
Mais chez les Anduas, les Saparas et les Waoranis, trouver des femmes volontaires a été difficile. « On a organisé des réunions dans les communautés pour présenter l’école. Aucune femme ne souhaitait assumer cette responsabilité de devenir ensuite leader », explique Maria Andy, coordinatrice académique de la Confédération des nationalités indigènes de l’Amazonie équatorienne (Confeniae). Certaines ont finalement accepté : « Ça a été une grande joie de voir ces femmes qui n’osaient pas s’exprimer parler devant toute une audience de leurs idées et leurs rêves pour leur communauté. »
Le « sumak kawsay »
Le « bien-vivre » (« sumak kawsay » en kichwa), concept autochtone, implique un vivre-ensemble en harmonie avec tous les êtres, humains comme non-humains, de la forêt. « Sans territoire, pas de peuple et sans peuple pas de territoire », résume l’anthropologue équatorienne Sofia Cevallos.
« On vit de la terre et elle vit grâce à nous. En forêt, si on tombe sur un bosquet de palmiers-pêche, on n’y touche pas pour que les animaux puissent continuer de s’y nourrir et on va cultiver notre jardin un peu plus loin », explique Yadira Sharupi.
Elle constate cependant les effets du changement climatique sur son mode de vie : « La terre est plus sèche, elle ne produit plus autant, le manioc est plus petit et les animaux que l’on chasse se font plus rares », dit la quadragénaire tout en polissant son bol en terre crue à l’aide d’un éclat de calebasse. Un constat qui motive son envie de s’engager pour défendre sa culture.
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