Face au réchauffement climatique, pour une science ouverte à tous

Durée de lecture : 12 minutes

5 décembre 2019 / NoFeeScience

Les scientifiques sont de plus en plus nombreux à se mobiliser en faveur de l’action contre le changement climatique. Pourtant, comme l’expliquent les auteurs de cette tribune, le savoir scientifique reste largement inaccessible au plus grand nombre car soumis à une tarification enrichissant des entreprises privées.

NoFeeScience est né de l’initiative de jeunes chercheu.r.se.s qui visent une profonde réforme culturelle en sciences, surtout en ce qui concerne les barrières économiques du modèle actuel de l’édition scientifique. Son manifeste réunit maintenant des scientifiques de tous les domaines et de tous les niveaux travaillant ou ayant travaillé sur le terrain français ou francophone.


Le 5 novembre, 11.000 scientifiques de 150 pays ont signé une tribune publiée dans la revue BioScience pour « lancer l’alerte sur l’urgence climatique ». Cette information, communiquée en même temps par Reporterre et par des centaines d’autres médias partout dans le monde, s’appuie sur l’urgence de notre situation planétaire actuelle afin de nous rappeler une énième fois et sans ambiguïté que « nous devons changer nos modes de vie », impliquant « des transformations majeures dans la manière dont fonctionne notre société mondiale et dont elle interagit avec les écosystèmes naturels ». Nous sommes on ne peut plus d’accord avec cette conclusion et avec cette injonction à l’action radicale.

Or, à y regarder de plus près, il y a quelque chose qui cloche entre cet appel à un basculement du fonctionnement de notre société mondiale et le fonctionnement des sciences vis-à-vis de cette même société : bien que la tribune elle-même soit librement accessible à tout le monde, plus de la moitié des études en science du climat issues des revues scientifiques qu’elle cite sont verrouillées derrière des péages de lecture numérique.

Ce constat fait de cette tribune un exemple paradigmatique de la mascarade qui hante la communication de la production scientifique depuis au moins l’avènement d’Internet : un.e citoyen.ne lit la tribune, veut en savoir plus, se reporte naturellement aux études citées et se retrouve aussitôt face à un péage de lecture numérique qui l’empêche d’avancer dans sa quête de connaissances scientifiques à moins de débourser entre 9 $ et 30 $ pour accéder à seulement l’un des articles.

Ces maisons d’édition sont de véritables « pompes à fric public » 

Dans cet exemple, il s’agit d’un.e citoyen.ne qui veut s’informer sur la science du climat, mais la même situation se reproduit avec des revues en sciences biomédicales, en physique, en chimie, en sciences humaines, etc. Et pour chaque domaine, on peut imaginer des raisons pour lesquelles un.e citoyen.ne aurait envie d’aller directement à la source des connaissances scientifiques (que ce soit par la simple et louable curiosité humaine ou parce que, par exemple, on veut se tenir au courant des dernières découvertes à propos d’une maladie rare dont l’un de nos proches est atteint). Trop souvent, il/elle ne pourra pas y aboutir ; on calcule le taux d’articles académiques qui ne sont pas ouverts à la lecture à environ 70 %.

Dans les faits, la communauté des scientifiques nous communique un message d’urgence à l’égard des actions nécessaires pour sauver notre environnement. Or, l’édifice scientifique, quant à lui, persiste à transmettre au public l’image d’une logique de marché où il est question d’actions d’une toute autre nature : les actions en bourse. Parce que, sur ce point, il faut démentir l’idée que beaucoup de non-scientifiques tiennent au sujet des tarifs pour accéder aux publications scientifiques : qu’il s’agit d’argent qui finira par financer la production et la communication scientifiques. Dans la très grande majorité des cas, c’est faux. Les maisons d’édition académiques telles que Elsevier, Springer-Nature, Wiley, etc., sont parmi les entreprises les plus rentables au monde, avec des marges de profit — destiné aux intérêts privés de leurs actionnaires — qui vont jusqu’à 37 %.

Effectivement, ces maisons d’édition sont de véritables « pompes à fric public » du fait que le produit qu’elles vendent (le savoir scientifique) ne leur coûte quasiment rien à produire. Les études scientifiques sont financées par des tiers — très souvent par de l’argent public — ; et la révision des articles par des pairs (ce qui fait la définition d’une « revue à comité de lecture ») s’intègre dans le devoir des scientifiques et se fait, à ce titre, gratuitement. Or, ensuite, pour que ces mêmes scientifiques puissent avoir accès aux publications scientifiques quand elles sont publiées dans ces revues, il faut que leurs instituts (instituts de recherche, bibliothèques universitaires, etc.) paient des abonnements exorbitants puisés dans leurs budgets. À titre d’exemple, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) paie autour de 15 millions d’euros en abonnements par an, dont, nous l’avons déjà dit, jusqu’à 37 % est du pur profit. Pire, beaucoup des bibliothèques universitaires, même en France, n’ont en fait pas les moyens de payer les abonnements pour le corps étudiant. Ainsi, quand on parle du « public » qui n’y a pas libre accès, aussi bizarre que cela puisse paraître, il faut aussi compter les étudiants en science dans le lot. Pour les pays en développement, même les chercheurs n’ont pas ces moyens.

La question qui se forme naturellement à la lecture de tels faits ne peut être autre que « Mais pourquoi cette situation persiste-t-elle ? Pourquoi les scientifiques ne conçoivent-ils pas des moyens plus démocratiques pour communiquer leurs données ? » À la deuxième question, on peut répondre avec enthousiasme qu’il y a des scientifiques qui ont effectivement conçu d’autres moyens de communication, à la fois plus démocratiques et moins coûteux (laissant plus d’argent disponible pour financer d’autres projets de recherche). Mais à la première question, il faut que la communauté scientifique avoue sa honte, parce qu’il s’agit là d’une simple question de résistance conservatrice composée en grande partie par l’envie, voire, aujourd’hui, le besoin de prestige des chercheurs.

Un savoir ouvert à toutes et à tous est une nécessité pour une société qui se veut démocratique 

À ce propos, on peut se référer à l’initiative massive annoncée en 2018 par un collectif de financeurs de projets scientifiques européens, cOAlition S (où le « OA » est un acronyme pour « open access ») ; l’ainsi nommé « Plan S ». Il s’agissait au départ de provoquer un électrochoc ( « S » égale « shock ») afin que les résultats des projets scientifiques financés par les membres de cOAlition S (dont l’Agence nationale de la recherche [ANR] au niveau français et le Conseil européen de la recherche [ERC] au niveau européen) soient publiés dès le départ dans des revues en libre accès à tout public. La date prévue pour ce changement démocratisant énorme ? Le 1er janvier 2020.

Or, malheureusement, dans le meilleur des mondes, on a estimé que ce qui était de toute évidence la meilleure chose pour le public ne l’était pas pour les scientifiques et le Plan S s’est vu non seulement dilué au nom de la « liberté académique » des chercheurs à publier où ils voulaient (à savoir, dans les revues qui coûtent tellement cher aux contribuables) mais aussi repoussé d’un an, jusqu’au 1er janvier 2021. Mais dès le départ, le Plan S était surtout conçu pour changer le canal par lequel on versait de l’argent public aux intérêts privés ; à la place des frais d’abonnement, il s’agirait alors d’un tarif pouvant s’élever à plusieurs milliers d’euros — aux frais de l’auteur ou de son financeur — pour publier en libre accès dans le même genre de revues qui sont aujourd’hui sous abonnement.

Néanmoins, au niveau institutionnel, la France peut se vanter d’être en avance par rapport à beaucoup d’autres pays au niveau de la science ouverte. La loi pour une République numérique et le Comité pour la science ouverte sont deux belles initiatives qui font beaucoup pour frayer la voie vers un savoir démocratisé. Ce qui manque, justement, c’est un consensus parmi les scientifiques eux-mêmes, un consensus en acte, pour dire qu’un savoir ouvert à toutes et à tous est une nécessité pour une société qui se veut démocratique. L’absence de ce consensus, surtout à l’ère numérique, n’aide point à restaurer la confiance que le public devrait spontanément avoir dans les savants. Pour cette raison, foule de chercheuses et chercheurs partout dans le monde agissent afin d’y aboutir au plus tôt.

Nous avons à cet effet rédigé un manifeste, signé jusque là par plus de 100 chercheuses et chercheurs affiliés aux pays francophones, dont le but est de s’engager envers le public afin de rendre l’ensemble du savoir scientifique librement accessible à toutes et à tous, et ceci par des moyens qui vont enrichir la recherche future au nom de l’intérêt public plutôt que de celui des grandes entreprises aux intérêts privés. C’est-à-dire, un engagement à changer nos modes de vie scientifiques pour le bien de l’humanité entière et de notre environnement commun. Nous vous invitons à lire cet engagement ici.


Liste des signataires de l’engagement des scientifiques
1. Stevens, Christopher James - Doctorant en neurosciences et philosophie
2. Medrano, Mari-Carmen - Docteur en pharmacie
3. Garcia-Rivas, Vernon - Chercheur post-doctoral en neurosciences
4. Clément, Tifenn - Doctorante en neurosciences
5. Melser, Su - Chercheur en biologie cellulaire
6. Malezieux, Meryl - Chercheur post-doctorante en neurosciences
7. Joly, Quentin - Ingénieur de recherche clinique
8. Wards, Yohan - Doctorant en neurosciences
9. Dorrego-Rivas, Ana - Doctorante en neurosciences
10. Piccin, Alessandro - Chercheur post-doctoral en neurosciences
11. Bittar, Thibault - Doctorant en neurosciences
12. Pelaez-Brenes, Mari Carmen - Doctorante en neurosciences
13. Clément, Floriane - Chercheure en géographie humaine
14. Lavielle, Oriana - Doctorante en neurosciences
15. Georgilis, Evangelos - Doctorant en chimie
16. Lambert, Laura - Doctorante en neurosciences
17. Ichkova, Aleksandra - Chercheur post-doctorante en neurosciences
18. Rei, Damien - Chercheur post-doctorant en neurosciences
19. Descamps, Lucie Aziza Linda - Doctorante en neurosciences
20. Morales Navas, Miguel - Doctorant en psychologie
21. Jouvencel, Aurore - Étudiante en neurosciences
22. Richard, Peter-Mikhaël - Physicien théorique et logicien
23. Lavergne, Pauline - Étudiante en neurosciences
24. Kerloch, Thomas - Chercheur post-doctorant en neurosciences
25. Chadney, Oscar - Doctorant en neurosciences
26. Chabot, J. - Mastérien en neurosciences
27. Del Pino, Isabel - Chef d’équipe en neurobiologie
28. Simmonet, Cyril - Étudiant en neurosciences et sciences cognitives
29. Goswami, Rohit - “Senior Project Associate” en chimie computationnelle
30. Breuneval, Fanny - Ingénieur en sciences cognitives
31. Goswami, Amrita - Doctorant en génie chimique
32. Durand, Mathieu - Ingénieur en hydraulique urbaine
33. Darki, Ophir - Chercheur en sciences humaines
34. Hoste Colomer, Roser - Docteur en géologie
35. Carreno, Maria Isabel - Chercheure post-doctorant en neurosciences
36. Masachs Janoher, Nuria - Chercheure post-doctorant en neurosciences
37. Ducourneau, Eva-Gunnel - Chercheur post-doctorante en neurosciences
38. Hunt, Jason - Citoyen chercheur en santé alimentation
39. Sandre, Olivier - Chercheur et Président du conseil scientifique de l’Institut de Chimie du CNRS
40. Santolini, Jérôme - Chercheur en biochimie
41. Maures, Mathieu - Doctorant en électronique
42. Reby, Kevin - Doctorant en informatique
43. Thakur, Siddharatha - Doctorant en physique
44. Galland, Aline - Doctorante en préhistoire
45. Lac, Louis - Doctorant en signal et image
46. Frambéry-Iacobone, Alexandre - Doctorant en histoire du droit
47. Grau, Etienne - Maître de conférences en chimie
48. Nédélec, Elise - Doctorante en anthropologie
49. Alcocer, Mario - Doctorant en physique
50. Durand, Amaury - Doctorant en mathématiques pures, théorie de l’information
51. Laporte-Fauret, Baptiste - Doctorant en électronique, traitement du signal
52. Gallien, Marine - Doctorante en chimie de l’environnement
53. Leannec-Rialland, Valentin - Doctorant en microbiologie
54. Fortin, Vincent - Doctorant en physique
55. Vianello, Stefano - Assistant doctorant en biologie du développement
56. Portelas, Rémy - Doctorant en intelligence artificielle
57. Bonabal, Simon - Doctorant en génétique
58. Kaser, Simon - Doctorant en chimie des matériaux
59. Andron, Inès - Doctorant en chimie
60. André, François - Chercheur en biologie structurale
61. Mick, Sébastien - Doctorant en sciences cognitives
62. Roumy, Mathieu - Doctorant en science physique pour l’ingénieur
63. Borowczyk, Coraline - Doctorante en biologie cellulaire, immunologie et ingénierie des anticorps
64. Szymanski, Robin - Doctorant en physique (photovoltaïque organique)
65. Villeneuve, Quentin - Doctorant en archéologie préhistorique
66. Tanguy, Manuel - Doctorant en climatologie
67. Coulibaly, Moussa - Doctorant en sciences économiques
68. Bernard, Anthony - Doctorant en génétique quantitative
69. Simonazzi, Nicolas - Doctorant en cognitique
70. Bourbon, Nicolas - Doctorant en génie civile / énergétique
71. Roc, Aline - Doctorante en informatique
72. Delmotte, Fanambinana - Doctorant en acoustique physique
73. Simon, Claudia - Doctorant en droit
74. Viamonte, Andréa - Doctorante en chimie
75. Stemmelen, Alex - Doctorant en écologie
76. Hachet, Dorian - Doctorant en science des matériaux
77. Fourcade, Hugo - Doctorant CIFRE en science de l’éducation
78. Girard, Benoît - Chercheur en neurosciences computationnelles
79. Mille, Charles - Doctorant en réalité virtuelle et ergonomie
80. Basset, Jean - Doctorant en informatique
81. Nascimento, Clarissa - Post-doc en immunologie
82. Soccalingame, Lata - Post-doc en physique, chimie, matériaux
83. Lannoy, Valérie - Doctorante en biologie cellulaire
84. Le Barillier, Léa - Post-doc en neurosciences
85. Tesson, Marine - Doctorante en histoire
86. Chevallier, Sylvain - Enseignant-chercheur en traitement du signal
87. Bourgeois, Alexandre - Doctorant en neurobiologie
88. Pozzi, Adrien - Post-doc en écologie microbienne
89. Coulaud, Benjamin - Chercheur en mathématiques
90. Zenych, Alina - Doctorante en nanomédecine
91. Lecomte, Léa - Doctorante en économie
92. Roman, Alexis - Docteur en neurosciences
93. Lafuente, Cécile - Doctorant en psychopathologie
94. Abou-Hassan, Ali - Maître de conférences en chimie
95. Sanz, Álvaro - Post-doc en neurosciences
96. Allemand, Denis - Chercheur, Professeur, Directeur de labo
97. Brege, Antoine - Doctorant en chimie
98. Picco, Vincent - Chercheur en cancérologie
99. Daher, Boutaina - Doctorant en biologie cellulaire
100. Courtin, Irène - Doctorante en sociologie
101. Gandrillon, Olivier - Chercheur en biologie systémique
102. Dailly, Antoine - Post-doc en informatique
103. De Vadder, Filipe - Post-doc en biologie et physiologie
104. Guillet, Alexandre - Doctorant en biophysique
105. Cecchini, Vincent - Doctorant en physique
106. Rentier, Bernard - Chercheur retraité en virologie et immunologie
107. Hermans, Michel - Professeur en science politique
108. Tupin, Florian - Étudiant en ingénierie
109. Cmn, Sabna - Post-doc en biologie moléculaire



Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : restauration de la Bibliothèque nationale (fin du XVIIIe siècle). Wikimedia (CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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