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Reportage — Migrations

Femmes exilées en Turquie, elles apprennent l’électricité solaire

Esther, 26 ans, apprend à souder des circuits.

Dans l’ouest de la Turquie, une ONG dispense des cours d’électricité solaire à des femmes réfugiées. Une première étape vers l’autonomie financière dans une région qui concentre de plus en plus d’exilés.

Izmir (Turquie), reportage

Elles sont cinq, ce matin, à démarrer l’initiation à l’électricité dispensée par l’ONG Imece. Cinq Africaines ayant fui les conflits dans leur pays. Arrivées à Istanbul avec un visa de tourisme valable 15 jours, elles sont aujourd’hui sans papiers et sans aucune ressource.

Anelka, petite trentaine et un emploi d’esthéticienne à Kinshasa (République Démocratique du Congo), a quitté en catastrophe son pays, laissant là-bas ses deux jeunes enfants. Hébergée chez sa sœur à Izmir, elle est là pour apprendre un métier et retrouver « une vie comme tout le monde ».

Mine, la formatrice, apprend à bien utiliser le fer à souder. © Florence Quille / Reporterre

Maria, elle, était infirmière à l’hôpital. « J’avais une belle vie là-bas, avec mes trois enfants », confie-t-elle avec une pointe de lassitude. Menacée par des factions armées, elle a dû fuir Kinshasa avec sa famille, en octobre. Depuis, elle vivote dans un petit appartement de Basmane, le quartier cosmopolite d’Izmir où convergent tous les exilés, avec pour seule perspective d’emploi des heures de ménage sous-payées. Cette formation pratique à l’électricité lui donne l’espoir de se bâtir une nouvelle vie, loin du conflit qui meurtrit son pays.

Soudure et vocabulaire turc

Ce matin, le programme est ardu : il s’agit d’apprendre à reconnaître tous les outils… et retenir leur nom en turc. Pince coupante, pince à dénuder, multimètre… Les stagiaires énumèrent chacune leur tour la longue liste de mots inscrits au tableau. En français puis en turc. Elles ont une semaine pour assimiler le vocabulaire et les techniques de soudure et câblage avant d’aborder l’ingénierie solaire et le travail en atelier.

Voilà trois ans qu’Imece (« Solidarité » en turc) a lancé ce programme Solar Age à destination des femmes réfugiées. Née au lendemain de la guerre de Syrie, cette petite ONG turque assurait des distributions alimentaires aux exilés syriens en attente de traversée vers la Grèce. La proximité des îles égéennes agissant comme un aimant auprès de ces candidats à la migration clandestine, ils étaient des milliers à se masser sur le littoral turc dans l’espoir de rejoindre l’Europe.

Anelka apprend à utiliser le multimètre. © Florence Quille / Reporterre

L’accord signé entre l’Union européenne et la Turquie en 2016 a mis fin à ce rêve. Désormais, les migrants qui abordent les côtes grecques devaient obtenir une autorisation administrative avant de poursuivre leur route en Europe, procédure qui peut demander jusqu’à deux années de délai.

Du jour au lendemain, des milliers de Syriens se sont trouvés bloqués en Turquie. Selon le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU, ils sont aujourd’hui 4 millions établis dans le pays, rejoints depuis peu par les Afghans et Africains fuyant la guerre dans leur pays.

« Il faut donner aux femmes les moyens d’être autonomes financièrement »

Seuls 5 % de ces personnes déplacées sont enregistrées officiellement et pris en charge par des ONG. Les autres vivotent dans des camps informels, faits de squats et d’abris de fortune. Parmi eux, une majorité de femmes et d’enfants, sans aucune ressource.

« Face à cette situation, les distributions alimentaires ne suffisent plus, convient Ali Güray Yalvacli, fondateur d’Imece. Il faut donner aux femmes les moyens d’être autonomes financièrement, et pour cela, les former à un métier. » En 2019, l’ONG a lancé deux programmes de formation : une initiation à la permaculture pour apprendre à cultiver ses propres légumes, et le programme Solar Age, formation à l’ingénierie solaire.

Maria, infirmière à Kinshasa, a troqué la seringue pour le fer à souder. © Florence Quille / Reporterre

Pour apprendre à les former, une jeune femme turque de 35 ans a été envoyée au Barefoot College (« collège aux pieds nus ») au Rajasthan, une école qui dispense une formation d’ingénieur solaire à des femmes du monde entier. Aucune compétence particulière n’est requise pour intégrer cette école. La pédagogie basée sur les illustrations et les couleurs permet à toutes les femmes d’accéder aux savoirs.

« Nous étions une soixantaine de femmes venues de 12 pays différents et parlant des langues différentes, confie Mine Boztas qui n’avait jamais quitté sa région auparavant. Beaucoup ne savaient ni lire ni écrire mais toutes ont assimilé l’enseignement. L’électricité est un métier assez simple qui demande surtout de la précision et des qualités manuelles. » Outre l’énergie solaire, les femmes se familiarisent avec la permaculture, l’utilisation d’un four, l’équilibre alimentaire et la santé, autant de connaissances destinées à les rendre autonomes.

Rafif, Syrienne de 54 ans et son amie Safah, toutes deux originaires d’Alep. © Florence Quille / Reporterre

De retour en Turquie, Mine Boztas fait sa première rentrée comme professeure. Ses élèves : une dizaine de femmes syriennes de tous âges, totalement incultes en matière d’électricité mais déterminées à apprendre un métier. Rafif fait partie de ces premières « solar ladies ». Originaire d’Alep, elle a tenu quatre ans sous les bombes avant de prendre la fuite pour trouver refuge en Turquie avec ses trois filles majeures. Installée à Izmir depuis 7 ans, Rafif n’a accès à aucune aide, ses enfants ayant plus de 18 ans. Elle ne peut donc compter que sur elle-même. « Il n’y a pas d’entraide entre réfugiés. Nous sommes tous dans le même dénuement. C’est chacun pour soi  », confie-t-elle avec lassitude. Cette ancienne professeure d’université met en pratique les cours de permaculture appris sur les bancs d’Imece : elle se lance dans la culture de champignons sur sa terrasse. Quant à sa formation en électricité, elle n’a pas encore débouché sur un emploi salarié, à son grand regret.

Des emplois salariés difficiles à décrocher

« Sans être enregistré officiellement comme réfugié, il est très compliqué de décrocher un emploi salarié, déplore Lucie Gamond-Rius, jeune française de 28 ans qui pilote le projet Solar Age. Les seules offres de travail disponibles sont souvent des postes de femmes de ménage avec des amplitudes horaires énormes, incompatibles avec leur vie de famille. »

Pour contourner cet obstacle, l’ONG a décidé de proposer elle-même un emploi à ces femmes réfugiées. Elle négocie avec les entreprises locales des contrats de fabrication d’appareillage électrique — confection d’ampoules ou d’interrupteurs — qu’elle confie aux « solar ladies ».

EFE, la batterie solaire à la fois lampe et chargeur universel. © Florence Quille / Reporterre

Celles qui le souhaitent peuvent également intégrer l’atelier de fabrication de batteries solaires monté par l’ONG. Conçues par le fondateur d’Imece, ces batteries baptisées EFE Energy for Everyone (ou Robin des Bois en turc) et alimentées par un panneau solaire servent à la fois de lampe de poche et de chargeur universel de téléphone. « Les personnes déplacées restent parfois plusieurs semaines sans accès à l’électricité. Avec EFE, elles sont assurées d’avoir toujours un minimum de batterie sur leur téléphone pour appeler au secours en cas d’urgence  », explique Lucie Gamond-Rius. Les réfugiées qui produisent les batteries perçoivent 10 % du prix de revient.

Présenté à la COP26 de Glasgow, le projet Solar Age qui a déjà formé 200 réfugiées a été primé dans la catégorie « Solution Genre et Climat ». De quoi donner un nouvel élan au programme. Prochain objectif : décrocher la certification européenne qui lui ouvrira les portes du marché européen. À cette occasion, Imece aimerait lancer une opération de parrainage : chaque acheteur d’une batterie se verrait proposer le financement d’une seconde batterie offerte à une femme sur la route de l’exil. Une façon de soutenir le programme Solar Age.

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