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Économie

« Fier de payer » : ces riches qui veulent payer plus d’impôts

Marlene Engelhorn, héritière d'un géant chimique, va confier à des gens tirés au sort la redistribution de sa fortune.

Des millionnaires ont envoyé une lettre aux dirigeants participant au Forum économique mondial de Davos, en Suisse. Ils réclament d’être davantage taxés pour redistribuer les richesses. Les États font la sourde oreille.

« Quand allez-vous taxer l’extrême richesse ? » Cette question n’est pas extraite d’un tract d’extrême-gauche mais d’une lettre signée par près de 260 millionnaires et milliardaires de dix-sept pays différents. Elle a été adressée aux dirigeants politiques participant au Forum économique mondial qui se tient à Davos en Suisse jusqu’au vendredi 19 janvier.

Cette missive hébergée sur un site baptisé « fier de payer plus » est claire : parmi les personnes les plus riches de la planète, certaines voudraient payer plus d’impôts. Un sondage [1] réalisé par la branche britannique de l’ONG Patriotic Millionnaires, auquel ont répondu 2 300 milliardaires et millionnaires, montre que 74 % sont favorables à une augmentation des impôts sur la fortune afin d’aider à faire face à la crise du coût de la vie et à améliorer les services publics. 54 % pensent que l’extrême richesse représente une menace pour la démocratie.

« Les millionnaires voient bien qu’on a atteint des niveaux d’inégalité trop importants et qu’il faut de l’argent pour financer les services publics et la transition écologique », constate Alexandre Poidatz, responsable de plaidoyer climat, secteur privé et finance chez Oxfam. « Il y a une sorte de lucidité mais à présent, il faut passer de la parole aux actes. »

L’héritière d’un géant chimique en tête de proue

Ce n’est pas la première fois que les plus aisés réclament d’être davantage taxés. Patriotic Millionaires, organisation regroupant 250 Étasuniens dont les revenus annuels dépassent 1 million de dollars, a été créée en 2010. Ses membres estiment que la concentration des richesses est « déstabilisante » et peut conduire à la violence. Ils avaient lancé une pétition demandant à Barack Obama d’augmenter leurs impôts. Sans succès. Entre les années 1930 et jusqu’au début des années 1980, le taux supérieur de l’impôt sur le revenu a oscillé de 70 % à 94 % pour les ménages les plus aisés, explique Libération. En 2013, il était retombé à 39,6 % pour la tranche de revenus supérieure à 480 000 dollars (contre 70 % trente-deux ans plus tôt).

Lire aussi : Pour sauver le climat, taxer les riches

En Europe, c’est une jeune femme qui porte le sujet. Marlene Engelhorn, 31 ans, est germano-autrichienne et récente héritière du géant chimique BASF. Faute de taxe sur les successions dans son pays, elle a annoncé vouloir redistribuer « au moins 90 % » de son héritage à cinquante citoyens autrichiens tirés au sort. « Ils devront réfléchir à la façon de dépenser 25 millions d’euros de mon héritage pour améliorer la redistribution en Autriche et en Allemagne. Je n’aurai aucun droit de regard, aucun veto », explique-t-elle dans L’Obs. « Si les politiciens ne font pas leur travail et ne redistribuent pas, alors je dois redistribuer moi-même mes richesses », a-t-elle annoncé dans un communiqué.

Les milliardaires français ne se mouillent guère

« Certains détenteurs de grandes fortunes, même si cela reste une minorité, comprennent que s’ils ne contribuent pas un peu plus aux impôts, c’est l’ensemble de nos systèmes démocratiques qui pourrait s’effondrer », explique à Reporterre Lucas Chancel, économiste au laboratoire sur les inégalités mondiales à l’école d’économie de Paris.

En France, les milliardaires sont étonnamment discrets sur le sujet. Dans la lettre envoyée à Davos, on trouve seulement quatre signataires français : Eugénie Desforges, Henri Ducellier, Victor Geissel et le financier Guillaume Rambourg.

Aucune trace de Bernard Arnault, président fondateur de LVMH ou de Françoise Bettencourt Meyers, héritière de l’empire L’Oréal, les deux plus grandes fortunes de l’Hexagone. Pourquoi ? « On oppose souvent les arguments traditionnels, comme celui de dire que si on taxe les riches, ils vont fuir le pays », dit Alexandre Poidatz. « On sait pourtant que l’impact des taux d’imposition est marginal dans les expatriations. » Un rapport de la Cour des comptes montre que l’exil fiscal des contribuables soumis à l’impôt de solidarité sur la fortune a été inférieur à 0,3 % par an entre 2004 et 2014.

La France est « un paradis fiscal pour milliardaires »

L’année dernière, lorsque certains milliardaires avaient envoyé une lettre similaire aux participants de Davos, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, leur avait proposé de s’installer en France : « Nous saurons vous taxer. » « C’est un élément de langage politique, ce n’est pas la réalité. Nous sommes plutôt dans un paradis fiscal pour les milliardaires », observe Alexandre Poidatz. Selon un rapport de l’institut des politiques publiques de juin 2023, les 378 ménages les plus aisés en France ne payent que 2 % d’impôts.

Contrairement à Bruno Le Maire, certains responsables politiques sont conscients que ces injustices fiscales doivent cesser. Après le rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry, qui proposait de mettre en place un « impôt sur la fortune vert », soit un prélèvement de 5 % sur le patrimoine financier des 10 % des ménages les plus aisés pour financer les projets de transition écologique, beaucoup ont réagi. Pierre Moscovici, le président de la Cour des comptes, avait demandé un débat sur la question : « Je ne suis pas en train de préconiser une imposition, je dis “Ayons ce débat complètement et sans tabou” ».

Récupérer de l’argent pour la transition écologique

Christophe Béchu, le ministre de la Transition écologique, avait déclaré que ce sujet ne devait effectivement pas être « tabou ». Tout en précisant : « À un moment, il faut bien mesurer que cette transition à un coût », et « ne va pas se financer toute seule ».

Taxer les plus riches ne les priverait pas d’acheter un nouveau yacht ou une villa sur la Riviera. En revanche, cela permettrait de récupérer de l’argent pour la transition écologique et les services publics. « Aujourd’hui, on devrait investir 5 000 milliards de dollars dans la transition chaque année, soit 4 à 5 % du PIB mondial. On arrive à investir seulement 1 000 à 1 200 milliards, il faudrait multiplier ce chiffre par trois ou quatre. On aura besoin d’argent public », déclarait sur France Inter Lucas Chancel.

Lors d’une marche pour le climat à Paris, en 2018. Cette année-là, M. Macron avait supprimé l’ISF et l’avait remplacé par un impôt sur le patrimoine immobilier (IFI). © AFP / Jacques Demarthon

L’économiste était présent à Davos afin d’inciter les participants à ouvrir des négociations sur cette taxation, ainsi que sur l’augmentation du taux minimum payé par les multinationales. « J’ai aussi insisté sur le fait que de nombreux États peuvent faire cela sans attendre un accord international », déclare à Reporterre Lucas Chancel.

A-t-il été écouté ? « Il est trop tôt pour le savoir. Ce qui se passe en dehors de Davos est probablement plus important que ce qui ce passe à l’intérieur de cette bulle. Les élections américaines à venir, par exemple, ou les élections européennes sont de puissants leviers pour faire avancer ce type de propositions. »

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