Gaz de couche : en Lorraine, un « projet extractiviste du siècle dernier »
La FDE compte bâtir quarante plateformes d'extractions sur l'ancien bassin houiller lorrain. Ce qui pourrait représenter jusqu'à 400 puits de forage comme celui-ci, abandonné, dans le village de Lachambre. - © Franck Dépretz / Reporterre
La FDE compte bâtir quarante plateformes d'extractions sur l'ancien bassin houiller lorrain. Ce qui pourrait représenter jusqu'à 400 puits de forage comme celui-ci, abandonné, dans le village de Lachambre. - © Franck Dépretz / Reporterre
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Contraint par la justice, le ministère de la Transition énergétique a accordé une concession de mines de gaz de couche en Moselle. Ce alors que la poignée de forages exploratoires ont été « un fiasco », dénoncent les opposants.
Folschviller et Lachambre (Moselle), reportage
« Juste avant la COP28, l’État autorise une société cotée en bourse à exploiter une énergie fossile en Lorraine… » Pour Charlotte Leduc, c’est la douche froide. La députée insoumise de Moselle le confie à Reporterre : « Je pensais que ce projet extractiviste du siècle dernier était derrière nous. Visiblement non… »
Le 20 novembre, le ministère de la Transition énergétique a autorisé, par décret, la Française de l’énergie à exploiter le gaz de couche en Moselle jusqu’en 2040. Un gaz constitué du méthane présent dans les couches de charbon non-exploitées.
Couche lorraine
Six ans après avoir déposé sa demande de concession, baptisée « Bleue Lorraine », en préfecture de Moselle, la Française de l’énergie (FDE) se voit octroyer un territoire de 191 km² destiné à accueillir quarante plateformes d’un ou deux hectares chacune, comprenant « dix puits maximum » équipés de deux ou quatre drains pouvant atteindre jusqu’à 2 kilomètres de long.
« Si le projet aboutissait un jour, ce serait très impactant en termes d’artificialisation des sols et d’altération des sous-sols. Les plateformes de forage pourraient se retrouver sur des champs qui étaient préalablement cultivés, des espaces naturels… », commente Anaëlle Lantonnois, habitante de Lachambre et membre de l’Association pour la préservation de l’environnement local, l’Apel 57.
Depuis près de dix ans, la Française de l’énergie, qui exploite aussi le gaz de mine dans le Nord, chiffre le potentiel de ressources énergétiques qu’elle a identifiée en milliards de mètres cubes — tantôt « 272 milliards », tantôt « 400 milliards » — et avance qu’il suffirait de puiser dedans pour assurer « six ans de consommation française », voire même « près de dix ans », selon ses estimations très variables…
Au député mosellan Alexandre Loubet (RN) qui ne comprenait pas pourquoi la France n’exploite pas ces « importants gisements », la secrétaire d’État chargée de l’écologie répondit en dévoilant en janvier ses propres estimations effectuées « sur la zone la mieux connue en termes d’exploration ». Conclusion : la « production hypothétique » (0,5 térawattheure par an sur dix ans) permise par les réserves de gaz de couche en Moselle « est extrêmement faible au regard de la consommation annuelle de gaz en France — de l’ordre de 500 térawattheures ». De quoi couvrir 0,1 % des besoins du pays une décennie.
La Française de l’énergie serait-elle réellement en mesure d’exploiter les gigantesques réserves qu’elle découvre régulièrement ? Les opposants se posent la question. « Ce sont de très bons communicants, d’excellents financiers, reconnaît Anaëlle Lantonnois. Même si leurs projets n’aboutissaient pas, ils multiplient les annonces et font grimper leur valeur boursière ». De fait, le surlendemain de l’octroi de la concession « Bleue Lorraine », l’action de la FDE a flambé de 18,11 %. De 2019 à aujourd’hui, elle est passée de 13 à 47 euros.
Cette concession minière, le ministère de la Transition énergétique l’avait d’abord rejetée. Le 26 avril, son arrêté précisait que « la Française de l’énergie n’a pas démontré ni sa capacité technique à extraire le gaz de couche et ni, par la suite, l’exploitabilité de ce gisement ». L’entreprise mosellane autoproclamée « leader de l’écologie industrielle » a contesté la décision devant le tribunal administratif de Strasbourg et a obtenu l’annulation de l’arrêté le 25 juillet dernier. Le ministère avait alors un délai de trois mois pour autoriser la concession et éviter une astreinte de 500 euros par jour de retard.
« Il faudrait opposer au gaz de couche une volonté claire de se tourner vers de la rénovation thermique massive, des énergies renouvelables, etc., avance Charlotte Leduc, la députée mosellane. Or, l’État s’est contenté de faire appel [devant la Cour administrative d’appel de Nancy] et de publier le décret pour éviter les pénalités. Malheureusement, le ministère est contre ce projet davantage pour des raisons économiques qu’écologiques. »
Sollicité par courriel le 24 novembre, Julien Moulin, le président de la FDE, nous a répondu le 29 qu’il ne pourrait nous accorder un échange que le 4 décembre, soit bien après notre délai de bouclage. L’homme qui se présente dans la presse comme un ancien « investisseur » et « financier dans le domaine de l’énergie » a déjà annoncé que son « projet de valorisation de gaz local » sera « actualisé » et « présenté début 2024 afin d’intégrer l’ensemble des parties prenantes à ce développement ».
« Énergie bas carbone en Lorraine », « gaz en circuit court » développé « sous une forme décentralisée, au plus proche du consommateur » : dans ce communiqué de presse de la Française de l’énergie — comme dans toutes les communications du groupe — les mots « gaz de couche » n’apparaissent nulle part.
Ce gaz non conventionnel, composé essentiellement de méthane fortement émetteur de gaz à effet de serre, se trouve dans les couches de charbon lorrain qui n’ont jamais été exploitées par l’industrie minière. Pour le capter, un forage horizontal est nécessaire. Pour fluidifier la percée des drains horizontaux dans le sous-sol, la FDE utilise un mélange d’eau et de produits chimiques.
Les militants de l’Apel 57 redoutent donc les risques de pollution de l’eau et de fuites de méthane dans l’atmosphère. Le directeur général de la FDE rétorque dans Libération « [qu’]il n’y a eu aucune pollution due aux travaux de la Française de l’énergie, que ce soit au niveau de la nappe phréatique ou en surface ».
En une grosse décennie, de 2006 à 2017, European Gas Limited, la filiale européenne d’une compagnie junior australienne — qui est devenue la Française de l’énergie entre-temps — a lancé cinq forages exploratoires pour concrétiser le captage et la valorisation du gaz de couche mosellan. La commune de Diebling a accueilli le premier d’entre eux. Il a été abandonné au bout de quatre mois lorsque les géologues se sont aperçus que la nappe phréatique avait inondé le puits de forage. « Nous pourrons pomper l’eau durant des années avant de voir sortir du gaz ! » avait déclaré quelques mois après la fin du chantier le manager des opérations forage du groupe.
À Folschviller, deuxième et troisième forages exploratoires, l’ancien chef du service sondage des HBL recruté par l’entreprise pour conduire les premiers forages a constaté une situation similaire. « On pensait qu’on aurait un “soufflard” [une sortie brutale de gaz], mais on n’a pas eu de gaz du tout, que de l’eau » déclarait-il dans un article de 2021 paru dans la revue Natures Sciences Sociétés. « Nous pompions l’océan ! » ajoutait un membre de l’équipe de forage.
« Chacun de ces cinq forages exploratoires a été un fiasco. » Jacques Gabrielle nous emmène sur le dernier d’entre, à Lachambre. « La quantité de gaz que FDE a sorti était ridicule par rapport à ce qu’ils annonçaient », dénonce ce retraité actif au sein de nombreuses associations naturalistes et écolos, dont l’Apel 57.
Face à un champ, le site d’extraction, à l’arrêt depuis six ans, ressemble à un parking. Il y a bien une torchère, un immense tuyau jaune au bout duquel le gaz en excédent est censé brûler temporairement pour réguler la pression. « Mais il n’y a jamais eu de flamme, observe Jacques. Regardez, la peinture est intacte au bout… »
Dans un document d’août 2020 destiné au conseil municipal et à la communauté de communes de Faulquemont, la Française de l’énergie indiquait que la « production de gaz en surface pendant 53 semaines cumulées » a été de « 31 992 mètres cubes » à Lachambre. Cinq ans plus tôt, dans sa demande d’ouverture de travaux miniers, elle espérait obtenir ce rendement de 30 000 mètres cubes, mais en une seule journée.
« Vous vouliez montrer des visages, des militants en lutte, des manifs et je n’ai que des puits abandonnés à vous montrer… » Jacques ressent notre dépit, tandis qu’il se réfugie dans sa voiture, à l’abri des courants d’air glaciaux qui traversent les hauteurs du plateau lorrain. « Avant que ça devienne une affaire de juristes et d’experts, on était plusieurs dizaines, parfois 150, à défiler du centre-ville jusqu’ici, poursuit-il en refermant sa portière… Mais depuis cinq ans, on était tous suspendu à la décision de l’État. Si la FDE venait à réactiver ces forages abandonnés, on saura réactiver nos adhérents et relancer notre mobilisation ! »