Grâce aux alter-votants, des étrangers voteront à la présidentielle

20 avril 2017 / Margaux Desdet (Reporterre)



En France, les étrangers n’ont pas le droit de vote. Le collectif Alter-votants a développé une plateforme mettant en relation des citoyens prêts à s’abstenir et des étrangers désirant participer aux élections. Cette initiative remet la question du droit de vote des étrangers dans le débat public.

« Prenons les urnes. » C’est le slogan d’Alter-votants, un collectif qui propose aux étrangers résidant en France — qui ne disposent pas du droit de vote — de faire entendre leur voix. Depuis le mois de janvier 2017, grâce à sa plateforme en ligne, l’équipe met ainsi en relation des personnes qui ont le droit de vote, mais qui souhaitent s’abstenir, avec des personnes qui voudraient s’exprimer, mais qui ne le peuvent pas. Sur les presque 500 inscrits, une centaine de binômes ont déjà été formés, l’objectif étant qu’avant les élections, tout le monde ait trouvé un partenaire.

Le principe est simple. Il suffit de s’inscrire, soit directement sur le site, soit via la page Facebook. Les alter-votants remplissent alors un formulaire et indiquent s’ils ont le droit de vote ou non et peuvent éventuellement expliquer leurs motivations. « Nous avons des témoignages et des profils très différents. Nous les mettons ensuite en relation, en essayant qu’il y ait compatibilité en fonction de leur message, de leurs intentions, de leurs volontés pour que ça “matche” entre eux », explique Robert, l’un des trois cofondateurs d’Alter-votants. Les « partenaires » échangent ensuite de manière confidentielle pour savoir pour quel candidat ils voteront. « Nous intervenons pour changer les binômes s’il y a une incompatibilité politique ou relationnelle. Pour le moment, nous n’avons eu a gérer que deux cas de désaccord. Globalement, ça se passe très bien », révèle-t-il.

« Avoir le droit de voter, comme celui de s’abstenir » 

Cette idée de plateforme a germé dans la tête des fondateurs à partir de leurs expériences respectives. Dans leur profession ou leur vie personnelle, ils sont tous au contact de résidents étrangers et ont pris conscience que certains vivaient comme une souffrance le fait de ne pas pouvoir exprimer leur opinion et leur vote au moment des élections, notamment aux législatives et à la présidentielle. « En échangeant avec eux, on s’est rendu compte que beaucoup étaient impliqués dans la vie citoyenne, associative, parfois très politisée, avec des opinions tranchées, une volonté et des convictions assez fortes, raison pour laquelle certains ont quitté leur pays pour se réfugier en France. En parallèle, on a constaté que, pour certaines personnes, aller voter avait moins d’importance aujourd’hui, qu’il y avait des indécis ou d’autres qui en avaient marre du système », raconte Robert.

La plateforme internet d’Alter-votants.

Pour lui, pendant la campagne présidentielle, bien qu’apparaissant dans certains programmes, « le droit de vote des étrangers a été mis de côté. Or, nous considérons que c’est un sujet important ». En effet, le but premier d’Alter-votants, ce n’est pas de lutter contre l’abstentionnisme, mais bien de remettre cette question dans le débat public. « Nous n’avons pas de leçon de morale à donner aux abstentionnistes. Certains le font pour des considérations profondes, politiques, de contestation, ou autres. Notre objectif c’est de permettre aux résidents étrangers d’être pris en considération dans la vie démocratique, même s’ils n’ont pas ce droit directement. Pour nous, le jour où les étrangers auront le droit de vote, ils seront considérés comme partie intégrante de la population. Certains résident en France depuis des décennies, ils y travaillent, ils payent des impôts, participent à la vie citoyenne du pays. Ils sont légitimes à s’exprimer et se faire entendre », explique le cofondateur du collectif, qui espère, tout comme le reste de l’équipe, qu’au cours des cinq prochaines années, les étrangers pourront, comme les Français, « avoir le droit de voter, comme celui de s’abstenir ».

« Autant donner sa voix à quelqu’un qui veut s’exprimer » 

« En allant voter à la place de quelqu’un qui souhaite plus que tout pouvoir exercer ce droit, ces personnes peuvent ainsi donner une autre teneur à leur vote », explique Robert. Les alter-votants semblent en effet retrouver du sens à cet acte. Laura, musicienne de 29 ans, donnera sa voix à Amir, comédien de 28 ans, d’origine iranienne et résidant en France depuis quatre ans. Elle se dit « dégoûtée et déçue de la politique ». « Plus jeune, j’étais très intéressée, mais je n’y crois plus. J’aurais été voter à l’élection présidentielle, mais par obligation, et j’aurais sûrement voté blanc. Comme il n’est pas reconnu, autant donner ma voix à quelqu’un qui souhaite s’exprimer et dont l’opinion sera prise en compte », raconte-t-elle, se disant beaucoup plus enthousiaste à l’idée d’aller voter. D’autant plus qu’avec Amir, ils partagent les mêmes convictions. « Je n’aurais pas pu voter pour quelqu’un qui avait des idées trop éloignées des miennes », précise la jeune femme. Pour Amir, « s’exprimer est un acte important ». Le jeune homme a toujours participé à son niveau à la vie politique française, dans son cercle proche, mais cette fois, il est content de pouvoir « voter vraiment ».

Les Alters-votants ont participé à la marche pour la justice et la dignité, le 19 mars, à Paris.

Léopoldine, quant à elle, représentera la voix de Moussa, 25 ans, Mauritanien qui vit en France depuis maintenant deux ans. « Nous ne sommes pas forcément très proches au niveau politique, mais comme j’étais indécise, je me suis dit : autant que mon vote soit utile en laissant la parole à quelqu’un qui est impliqué en France, qui a un avenir ici et une idée précise de ce qu’il veut pour ce pays. Pour moi, c’est très important d’aller voter, on s’est battu pour acquérir ce droit », explique la jeune femme de 24 ans. Après plusieurs échanges téléphoniques, Moussa et Léopoldine ont décidé de se rencontrer pour échanger. « C’était important de se voir, de faire connaissance, de parler de nos motivations. » Le binôme ira même « voter ensemble » dimanche, pour le candidat que Moussa aura indiqué à Léopoldine. Un acte symbolique fort pour le binôme. « C’est une grande première pour moi et une super expérience. Je suis Français, j’aime profondément ce pays et j’y suis impliqué. Je pense vraiment que ma voix peut compter. Ça me donne de l’espoir de me dire que je suis écouté. Les choses vont peut-être évoluer », explique le jeune homme. Pour Amir, c’est également « un bon début ». Cependant, il sait qu’acquérir légalement le droit de vote prendra du temps.

Au-delà de l’aspect politique, les fondateurs de la plateforme Alter-votants se disent satisfaits du côté humain de leur action. « L’intérêt c’est aussi de permettre les échanges d’opinions et de points de vue. Au fil des discussions, certains changent parfois de convictions, comme ils le feraient en parlant avec des amis », précise Robert. Même s’ils n’habitent pas dans la même région, Laura et Amir souhaitent garder le contact. « Nous sommes artistes tous les deux, nous avons les mêmes aspirations. Et le fait de voter ensemble a créé un lien particulier entre nous », confie la jeune femme. Même constat pour Léopoldine et Moussa. « C’est une démarche vraiment singulière de “voter à deux”, nous formons une équipe d’alter-votants », concluent-ils.




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Lire aussi : Ils et elles s’abstiennent. Et expliquent pourquoi

Source :Margaux Desdet pour Reporterre

Photos :
. chapô : Les Alters-votants ont participé à la marche pour la justice et la dignité, le 19 mars, à Paris. Facebook Alter-votants
. manifestant : Facebook Alter-votants

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