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Ils et elles s’abstiennent. Et expliquent pourquoi

12 avril 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



L’élection présidentielle pourrait battre un record d’abstention. Pourtant, tous les abstentionnistes ne rejettent pas, loin de là, l’engagement politique, qui revêt de nouvelles formes, comme avec Nuit debout.

Dégoût, ras-le-bol, défiance. Vous êtes nombreux à avoir répondu à notre appel à témoignage sur l’abstention. Et à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, vous êtes nombreux à osciller du scepticisme à l’écœurement, et à hésiter : voter ou pas. À l’instar de Nina, qui observe « le cirque de cette campagne » avec désillusion : « Ce n’est pas que cela ne m’intéresse pas ou que je n’y comprends rien, mais tout ce qui se passe n’est que poudre aux yeux, écrit-elle. On nous fait croire qu’on a le choix, mais le choix entre des machines bien huilées qui, en lieu et place d’un projet politique nourri de réflexions, nous proposent des phrases comme des slogans publicitaires pour décrocher quelques voix… je n’appelle pas ça un choix, j’appelle ça une mascarade. »

Même son de cloche fêlée chez Fabienne, 33 ans, qui a participé à la plupart des élections, mais qui s’abstiendra le 23 avril par manque de confiance : « En tant que féministe et écologiste, je garde en travers de la gorge le ralliement d’Eva Joly à François Hollande en 2012, un candidat qui se révélera une catastrophe pour l’écologie. » Elle dit ne faire ni confiance à Jean-Luc Mélenchon, « écolo par tendance », ni à Benoît Hamon, « pur produit du PS ». « Marre de faire des chèques en blanc et de cautionner un système qui donne les pleins pouvoirs pour cinq ans sans qu’il y ait de comptes à rendre. »

Eva Joly, François Hollande et Cécile Duflot pendant la campagne présidentielle, le 27 avril 2012, à Limoges.

Pour ces futurs abstentionnistes, les engagements des candidats de gauche et écologistes — Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon — ne suffisent pas à raviver la flamme. Ils sont suspectés soit d’impotence (car les ficelles du pouvoir ne sont pas entre leurs mains), soit d’hypocrisie (Hamon par sa proximité avec l’appareil socialiste, Mélenchon par son passé productiviste, ses positions internationales, et l’hyperpersonnalisation de sa campagne). D’après les derniers sondages de l’institut Ifop, le taux d’abstention au premier tour de la présidentielle, se situerait entre 30 et 40 % : on se dirigerait donc vers un nouveau record pour cette élection, qui est d’habitude celle en France où la participation est la plus élevée. Le précédent pic, d’abstention, le 21 avril 2002, s’établissait à 28,40 %. En 2012, seuls 20,5 % des électeurs n’étaient pas allés voter.

« L’horreur du système démocratique contemporain » 

D’après Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof, les sympathisants de gauche et écologistes sont plus enclins à l’abstention, car, « dans la culture de l’écologie politique, il y a l’idée d’un autre modèle de société, d’où un regard critique et distancié vis-à-vis du fonctionnement de nos institutions ». Ce désaveu généralisé s’explique, selon lui, en partie par le contexte électoral particulier : « Le retrait de Yannick Jadot a donné l’impression, une fois de plus, que les logiques d’appareil prévalaient sur les convictions. De plus, le spectacle donné par cette campagne, avec l’affaire Fillon en particulier, a semé stupéfaction et désarroi. Enfin, le mécontentement social autour de la loi Travail a mis encore plus à jour le gouffre entre les citoyens et leurs représentants, entre les promesses faites et le pragmatisme de mise une fois arrivé au pouvoir. »

Un avis partagé par Sami, « qui n’a loupé aucune élection depuis qu’[il] a le droit de vote »… jusqu’aux dernières régionales, « quand Hollande a prouvé, avec la loi dite “travail” que le vote ne garantissait pas la démocratie, au contraire ». « Les promesses des prétendants au pouvoir n’ont aucune valeur juridique, ce qui rend les différents débats sur les programmes inutiles, puisque fondés sur des propositions qui n’ont aucune réalité. Le vote était pour moi un véritable choix de programme, mais il est clair aujourd’hui qu’il ne s’agit que de choisir son maître et lui donner le pouvoir de nous trahir. »

C’est en se rendant à Nuit debout que Freya, comédienne, a mis des mots sur son désintérêt pour les scrutins. « Au théâtre, le jeu et la mise en scène sont des constructions artificielles visant à faire vrai, pour que le public accepte de croire que ce qui se passe sur la scène est réel. C’est ce qui fait la beauté du théâtre, mais l’horreur du système démocratique contemporain. Nous, citoyens, sommes devenus des spectateurs à qui il faut raconter une belle histoire. » Or Freya ne peut plus faire confiance et se prêter au jeu électoral : le recours au 49.3 par Manuel Valls, les affaires de corruption… « Einstein disait que la folie, c’est de répéter inlassablement les mêmes actions en s’attendant à un résultat différent », cite-t-elle. Autrement dit, continuer à voter en pensant que cela va changer les choses.

« Je préfère m’abstenir que voter pour le moins pire » 

Pour Tristan, 28 ans, « Nuit debout et l’émergence du cortège de tête ont montré que d’autres formes de mobilisation — hors du cadre des partis et des organisations classiques comme les syndicats — pouvaient faire avancer les choses », bien plus qu’un vote. Sa participation au mouvement social du printemps 2016 l’a renforcé dans son choix de l’abstention : « Avant les urnes, c’est dans la rue que se mène le combat social. Pour moi, se contenter d’aller voter tous les cinq ans, c’est une autre forme d’abstention, c’est se désinvestir de la vie de la cité. »

Lors d’une soirée de Nuit debout à Rennes.

« L’abstention ne peut plus être interprétée seulement comme une indifférence, une panne de civisme, un déficit, analyse la chercheuse Anne Muxel, dans un article intitulé « Abstention : déficit démocratique ou vitalité politique ? » publié en 2007. Les électeurs sont de plus en plus critiques envers les institutions et développent des formes de participation plus protestataires : la participation politique se fait aujourd’hui à partir de plusieurs scènes d’expression citoyennes et de plusieurs répertoires d’action », au-delà du vote.

Les actions protestataires, comme les manifestations, les occupations, les pétitions, ont gagné en influence. Le vote n’est plus qu’un outil parmi d’autres, à utiliser en fonction de l’offre politique et de la conjoncture. « Je ne vote que par adhésion, explique ainsi Tristan. Si aucun programme, aucun candidat ne me correspond, je préfère m’abstenir que voter pour le moins pire. » Ainsi, certains iront voter au premier tour pour Jean-Luc Mélenchon, mais s’abstiendront au second tour. D’autres, à l’inverse, n’iront pas aux urnes le 23 avril, mais « feront barrage à l’extrême droite » le 7 mai. Les chercheurs nomment ce phénomène l’abstention intermittente, à l’opposé de l’abstention systématique, qui ne concernerait qu’un Français sur cinq. C’est bien la preuve, pour Anne Muxel, que « le fait de ne pas voter revêt un sens politique ».

« Certains peuvent se sentir davantage citoyens et plus engagés en participant à des actions [hors cadre électoral] qu’au travers de l’usage classique de la médiation politique des partis et de la délégation de mandat octroyé par leur vote. » La politologue fait ainsi la distinction entre deux types d’abstentionnistes : les « hors jeu », qui se placent en dehors du jeu politique et se recrutent parmi les catégories en difficulté d’insertion sociale, et les « dans le jeu », qui restent politisés par ailleurs. Pour eux, l’abstention relève plus du boycott : elle est un acte politique de rejet du système électoral et institutionnel.

« Nous ne sommes ni des pêcheurs du dimanche ni des fainéants » 

C’est ce que nous explique Bertille, 29 ans, dans son courriel : « Ça faisait des années que je me demandais à quoi je servais en tant qu’électrice. Et, en fait, j’ai compris : je sers à maintenir le système en place. En votant, je dis que je suis d’accord avec le système représentatif. Alors que non, je ne suis pas d’accord ! » Aujourd’hui, « plutôt que de voter pour être représentée », elle préfère monter sa ferme, s’investir dans des associations, soutenir des initiatives locales. « Si personne n’allait plus voter, le système s’effondrerait, enchérit Haï. Un acte citoyen ne s’effectue pas tous les cinq ans pour choisir entre le marteau et l’enclume, dans un système corrompu par les banques ; il s’effectue tous les jours. »

« Chez les abstentionnistes “dans le jeu”, on retrouve deux types de revendications sous-jacentes : une aspiration à plus de démocratie participative, et une aspiration plus secrète à ce que les politiques leur fichent la paix, avec cette idée qu’en changeant et en agissant chacun dans son coin, on sera plus efficace », note Bruno Cautrès. D’après lui, l’abstention dans le jeu concerne particulièrement les jeunes, qui après une expérimentation du vote à 18 ans, « se mettent dans une sorte de jachère électorale, où ils participent aux scrutins de manière intermittente et s’engagent dans d’autres types d’actions. Ils se remettent à voter de manière stable au fur et à mesure qu’ils s’intègrent à la société ». Cette nouvelle génération d’électeurs intermittents préfère les engagements de court terme au sein de mouvements très politiques pour défendre des causes ponctuelles (loi Travail, Zad) à une adhésion de longue durée à une organisation partisane ou syndicale. « Ils refusent les clivages partisans et le système électoral, mais ils ne sont pas dépolitisés. »

C’est d’ailleurs pour promouvoir la force politique du non-vote que Frank, abstentionniste depuis toujours, a décidé de créer des bureaux d’abstention le 23 avril prochain. « Nous sommes aussi des citoyens, nous ne sommes ni des pêcheurs du dimanche ni des fainéants. Nous ne comptons pas pour du beurre ! » Son idée, lancée en décembre dernier, a fait des petits partout sur le territoire : 1.200 bureaux devraient être tenus, dans des camions ou sur les places. « Jusqu’ici, les abstentionnistes restaient très isolés, chacun dans leur coin. Si l’on se réunit tous pour faire valoir notre position et dénoncer cette oligarchie, nous pouvons être une force politique… et peser en faveur d’une véritable démocratie. »




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Lire aussi : Non, l’abstention ne favorise pas le Front national

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Bureau d’Abstention 2017
. Joly et Hollande : Flickr (Benjamin Géminel/CC BY-NC-ND 2.0)
. Nuit debout Rennes : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre

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