Gustavo Petro, le président colombien qui veut sortir du pétrole par anti-impérialisme
Gustavo Petro le 21 juillet 2025. - © Rodrigo Arangua / AFP
Gustavo Petro le 21 juillet 2025. - © Rodrigo Arangua / AFP
Durée de lecture : 5 minutes
Gustavo Petro, 1er président de gauche de Colombie, veut rompre avec la dépendance aux énergies fossiles et faire du pays un acteur incontournable de la diplomatie climatique. Un anti-impérialisme qui déplaît à Donald Trump.
Bogota (Colombie), correspondance
Tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en pétrole — comme l’assumait Donald Trump après son intervention militaire du 3 janvier au Venezuela —, la Colombie prend le chemin inverse. Depuis son arrivée à la présidence du pays, en 2022, Gustavo Petro a entamé une transition énergétique ambitieuse et n’a pas hésité à contrarier l’allié historique nord-américain. Les velléités expansionnistes de Trump contrastent ainsi avec la politique de l’ancien guérillero qui entend positionner son pays à l’avant-garde de l’écologie et en faire un acteur incontournable de la diplomatie climatique.
Dès le début de sa campagne électorale, le candidat de gauche annonçait vouloir rompre avec une économie fondée sur le charbon et le pétrole. Une fois élu, il a acté l’arrêt de nouveaux contrats d’exploration pétrolière — les plus de 330 contrats déjà existants sont, eux, maintenus. Une décision inédite en Amérique latine. « Le président a fixé des standards très importants en matière de diplomatie environnementale. Ce n’est pas si courant, même parmi les gouvernements les plus progressistes », souligne Laura Bonilla, sous-directrice de la Fondation Paix et Réconciliation.
Lire aussi : 5 raisons de ne pas extraire le pétrole du Venezuela
Après l’opération militaire au Venezuela, Donald Trump a fait planer le doute quant à une intervention similaire en Colombie. Le président de gauche a donc appelé à se rassembler, le 7 janvier, contre l’impérialisme. Cette fermeté a rapidement laissé place à une tentative d’apaisement. Après un échange téléphonique avec Washington, Petro a affirmé, sur X, avoir proposé aux États-Unis une alliance fondée sur « les énergies propres ». Il a évoqué un plan d’investissement de 500 milliards de dollars pour « couvrir 100 % du mix énergétique américain » grâce au « potentiel énergétique propre de l’Amérique latine », afin d’éviter « un effondrement climatique irréversible pour l’humanité ».
« Ce que cherchent aujourd’hui les États-Unis, c’est un retour vers des économies pétrolières, en particulier en Amérique latine, dit Laura Bonilla. Pour les présidents latino-américains, il n’est pas si simple de manœuvrer dans ce climat de pression. »
Reconfigurer les relations Nord-Sud à travers la diplomatie climatique
Fort de ses engagements, le gouvernement colombien multiplie les gestes politiques en ce sens. En novembre, la ministre de l’Environnement Irene Vélez Torres a annoncé, lors de la COP30 au Brésil, que la partie amazonienne du pays serait désormais exempte de toute « activité pétrolière à grande échelle ». En avril 2026, Bogotá accueillera même un sommet intergouvernemental consacré à l’élimination progressive des énergies fossiles.
Pour Carolina Cepeda, politiste spécialisée en relations internationales, cette stratégie dépasse largement la seule posture environnementale. « Il s’agit d’un engagement visant à atténuer le changement climatique, mais aussi à repositionner les pays du Sud face aux pays du Nord et à repenser des relations profondément asymétriques », analyse-t-elle.
La position ouvertement anti-impérialiste de Gustavo Petro ne date pas de l’arrivée de Trump au pouvoir. « Depuis ses débuts au sein du mouvement de la guérilla M-19, il a toujours défendu ce discours, dit Kelly Santamaría, chercheuse à l’université du Rosario. Il a maintenu ça à son arrivée au pouvoir, malgré les relations historiques très étroites avec les États-Unis, notamment en matière de lutte antidrogue et de commerce, c’est inédit pour un président colombien. »
Petro convoque régulièrement le Vénézuélien Simón Bolívar, figure des indépendances latino-américaines et fondateur de la Grande Colombie, pour inscrire sa diplomatie dans une longue histoire de luttes contre les dominations étrangères.
Cette ligne s’est durcie avec le retour, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison Blanche. Face aux expulsions migratoires massives et aux menaces commerciales de Washington, Gustavo Petro publiait sur X : « Nous ne sommes la colonie de personne ! » Une déclaration symbolique dans un pays historiquement considéré comme l’allié le plus docile de Washington en Amérique latine. Depuis, les relations entre les deux chefs d’État se sont tendues, rythmées par des échanges acerbes sur les réseaux sociaux et dans leurs prises de parole en public.
Cette confrontation est largement critiquée par les élites économiques colombiennes et par l’opposition de Gustavo Petro, historiquement très proche de Washington. L’intervention militaire étasunienne au Venezuela, dénoncée par Bogotá comme une escalade impérialiste, a renforcé cette rhétorique souverainiste du président colombien — notamment autour de la question des ressources naturelles.
La transition énergétique comme levier diplomatique ?
Pour Gustavo Petro, la transition énergétique devient ainsi un levier diplomatique autant qu’un outil de souveraineté. « Mais la montée de l’autoritarisme dans le monde, de l’extrême droite, et surtout le poids du capital fossile et des industries qui cherchent à maintenir le statu quo compliquent la transition et les objectifs climatiques », observe Susana Muhamad.
Lire aussi : Réfugié en France, cet activiste colombien a failli mourir pour sauver ses montagnes
Cette équation dépasse le seul cas colombien. Pour Carolina Cepeda, la transition énergétique ne peut être dissociée des rapports Nord-Sud. Elle souligne que les logiques extractivistes se déplacent aujourd’hui vers d’autres ressources dites « vertes », comme le lithium et les minerais stratégiques. « Les coûts environnementaux et sociaux continuent d’être assumés principalement par les pays du Sud. En ce sens, le discours de Petro se heurte à ses propres limites. »
Les élections de 2026 diront si le pays choisit de prolonger cette tentative de rupture historique ou de revenir à un modèle plus familier, au prix d’une dépendance renouvelée.