123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

PortraitLuttes

Réfugié en France, cet activiste colombien a failli mourir pour sauver ses montagnes

L'activiste autochtone Juan Pablo Gutierrez s'est notamment opposé aux ravages des mines de charbon en Colombie.

Engagé contre l’exploitation minière en Colombie, l’activiste autochtone Juan Pablo Gutierrez a survécu à deux tentatives d’assassinat. Exilé en France, il rêve d’un « mouvement des mouvements » pour défendre le vivant.

Paris, reportage

« Ba ba ba ba ba ba ! » Les lèvres de Juan Pablo Gutierrez claquent, reproduisant le bruit des balles. Seize, exactement, ont troué la carcasse brune de sa Volkswagen Amarok un soir d’automne en 2015. Avec sa mémoire quasi photographique, cet activiste décolonial rejoue la scène de sa deuxième tentative d’assassinat. Assis à la terrasse d’un café, le long du bassin de la Villette à Paris, tout en lui tremble d’indignation, replongeant dans l’horreur de ces quelques secondes.

Cette nuit-là, une brume épaisse enveloppait la cordillère Orientale. Alors qu’il empruntait une route sinueuse pour rentrer chez lui à la périphérie de Bogotá, deux motards surgirent dans son rétroviseur. L’un le dépassa par la droite, l’autre par la gauche. Un pistolet apparut. « C’est donc le moment où ils vont me tuer », se dit-il. Il mime le volant, recréant son réflexe d’alors : se baisser et freiner brusquement. Il pousse un cri, imitant celui des pneus qui crissent et d’un moteur qui hurle. Puis, ce fut la rafale de balles. Il perdit brièvement le contrôle du véhicule. « J’ai heurté quelque chose : les motos ? Les motards ? Je ne le saurai jamais. » Il accéléra jusqu’au commissariat le plus proche. Sans se retourner.

«  Dès que ma fille aura 18 ans [dans dix ans], je prévois de retourner en Colombie  », dit l’activiste. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Cette tentative d’assassinat n’est que l’une des nombreuses menaces qui ont visé ce militant pour le vivant, qui s’est notamment opposé aux ravages des mines de charbon en Colombie. Aujourd’hui réfugié en France, il est entre autres assistant parlementaire de l’eurodéputée allemande Carola Rackete. Quelques jours après notre rencontre, il retournait — pour un temps et sous bonne garde — dans son pays natal pour la COP16 biodiversité.

© Louise Allain / Reporterre

Il a échappé aux semeurs de mort. Mais une balle de plus, et son nom aurait rejoint la longue liste des militants assassinés en Colombie, le pays le plus dangereux au monde pour celles et ceux qui osent défendre le vivant. « Voilà ce que ça coûte, là-bas, de s’opposer aux puissants », lâche-t-il, plongeant ses doigts dans une pochette remplie de feuilles de coca. Il les mâche lentement, et une petite boule se forme contre sa joue. « La coca me donne la palabra : la parole douce, harmonisée », explique-t-il.

Exilés de l’intérieur

Juan Pablo Gutierrez porte son histoire sur ses épaules. Le jour de notre rencontre, il a les cheveux poivre et sel attachés dans un chignon. Un poncho en laine noire drape ses épaules, symbole de son lien profond avec la terre. Autour de son cou, il arbore un collier de protection tissé par des guérisseurs de son peuple, un talisman contre les forces destructrices qu’il affronte depuis tant d’années. À son côté, une besace colorée qu’il n’a pas quittée durant notre entretien. « C’est une mochila », précise-t-il, décorée de symboles de la cosmovision andine : les rivières, le soleil, les montagnes. À l’intérieur, il conserve des artefacts sacrés : une griffe d’ours, une dent de jaguar, et des petites graines qu’il qualifie de « protection superpuissante ».

Né en 1981 à Bogotá, Juan Pablo n’a jamais échappé à la violence. Son père, syndicaliste engagé auprès des travailleurs de la terre, a été assassiné par des tueurs à gages. Juan Pablo avait trois ans. « Un jour, il était là, l’autre, il ne l’était plus. Ce vide que mon père a laissé, je ne l’ai jamais comblé », soupire-t-il.

Dans sa mochila, il conserve des artefacts sacrés : une griffe d’ours, une dent de jaguar, et des petites graines qu’il qualifie de «  protection superpuissante  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre

Sa mère, issue du peuple yukpa, l’une des 115 communautés autochtones de Colombie, avait dû fuir la Serranía del Perijá, épine dorsale des Andes où les nuages font escale avant de poursuivre leur chemin vers le Venezuela. Avant la Constitution de 1991, les peuples indigènes n’étaient guère plus que des sous-citoyens : persécution, marginalisation et pauvreté étaient leur lot. Réfugiée à Bogotá, sa mère s’efforçait de dissimuler leurs origines pour les protéger. « Nous étions des déracinés, des exilés de l’intérieur », se souvient Juan Pablo, qui sentait déjà qu’il était différent.

À l’école, il était systématiquement le dernier à être choisi pour jouer à la lleva, une sorte de chat perché. Ses camarades le surnommaient avec dédain le Guahibo, en référence à un autre peuple indigène de l’est de la Colombie.

« Nos montagnes sont déchirées pour leur charbon »

Ses souvenirs les plus chers restent ceux des visites secrètes à la Serranía del Perijá — des voyages « en cachette » pour éviter de susciter la méfiance en ville. Là-haut, tout semblait plus doux, comme ce moment où le soleil déclinait derrière les crêtes, tandis que la lumière changeait à chaque seconde. Chez les Yukpa, la vie était collective : « Il n’y avait pas d’argent, on partageait tout. » Ces instants de communion avec ses racines contrastent violemment avec les valeurs capitalistes qu’il abhorre. Son paradis, gravé dans sa chair, était déjà menacé.

Exploitation minière

« Nos montagnes sont déchirées pour leur charbon », s’indigne Juan Pablo. Les coupables : Glencore, une entreprise suisse, et Drummond, une société étasunienne. Le charbon extrait est exporté en Europe pour produire de l’électricité, tandis que les terres yukpa sont laissées en ruines, stériles et contaminées. Des membres de la famille de Juan Pablo ont été déplacés à cause d’El Descanso, un gigantesque site minier deux fois plus grand que Paris.

De retour en Colombie après des études en France, en sciences humaines et sociales, Juan Pablo s’est engagé dans un combat acharné contre ces ravages. « En Allemagne, l’exploitation de nos ressources permet d’allumer la lumière. Chez nous, elle signifie l’extermination », dit-il amèrement. « Dans nos villages, on se couche tôt, mais à partir de minuit commence la symphonie des pleurs des enfants qui se réveillent de faim », raconte-t-il. Ces cris hantent encore ses nuits. Depuis le début de l’exploitation des mines, quarante enfants yukpa sont morts chaque année des conséquences des maladies respiratoires liées à l’extraction du charbon. « Nous vivons dans un pays où tout pourrait pousser à partir d’un simple pépin, mais cette richesse devient une malédiction pour ceux qui la protègent. »

En tant que membre de l’Organización Nacional Indígena de Colombia (Onic), Juan Pablo a pris la tête en 2010 de campagnes nationales et internationales contre les politiques coloniales et extractivistes. © NnoMan Cadoret / Reporterre

En tant que membre de l’Organización Nacional Indígena de Colombia (Onic), Juan Pablo a pris la tête en 2010 de campagnes nationales et internationales contre les politiques coloniales et extractivistes. Il s’est investi dans l’organisation des mingas, vastes mobilisations sociales et indigènes pour défendre la vie, le territoire et la souveraineté des peuples. « C’était l’union, pour la première fois, des mouvements sociaux, des peuples autochtones et des communautés afrodescendantes et paysannes. On a fait un bras de fer de dingue avec le gouvernement. »

Des mégabassines aux mines allemandes

Cet engagement a un prix. Le groupe paramilitaire Las Aguilas negras (Les Aigles noirs), l’un des plus sanguinaires, l’a ciblé. En 2011, il a reçu une première menace. Une lettre l’accusait d’être un guérillero, un « Farc déguisé en autochtone ». « En Colombie, c’est la preuve que tu fais du bon travail », ironise-t-il. En août 2014, il a échappé de justesse à un attentat. Deux balles se logèrent dans la portière passager d’une voiture qu’il s’apprêtait à emprunter après un événement de l’Onic. Malgré la deuxième tentative, un an plus tard, il est resté. En novembre 2016, six mois après la naissance de sa fille Inti, une nouvelle missive l’a convaincu de fuir. Il est persuadé que « si elle n’était pas née, je serais déjà six pieds sous terre ». Il laisse passer un silence, perdu dans ses pensées. « Mais je ne voulais pas que ma fille grandisse, elle aussi, avec le vide laissé par la mort d’un père. »

Dévasté, il a migré en France. La dépression l’a saisi, car son âme tanguait entre deux rives. Des milliers de kilomètres le séparent de sa vie d’autrefois. « J’avais le sentiment de me désintégrer. » Il évoque avec désillusion l’une des premières questions qui lui étaient posées : « Comment vas-tu gagner ta vie ? » Ce à quoi il répond : « J’ai toujours gagné ma vie, depuis mes premiers souffles. Ce qu’on me demande vraiment, c’est plutôt comment je vais me soumettre au système. » Pendant un an, pour payer son loyer, il a turbiné dans une célèbre enseigne de magasin, dont il préfère taire le nom.

En Europe, plus près des centres de décision des multinationales qui défigurent ses terres sacrées, Juan Pablo a retrouvé « sa vocation » : l’activisme. Au prix d’une précarité financière. « J’ai choisi d’être pauvre, mais riche de la cohérence que je veux donner à ma vie. Il s’agit de servir mon temps avec dignité et engagement », explique-t-il. Il s’est joint aux luttes écologistes européennes, que ce soit contre les mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ou les mines de charbon à Lützerath, en Allemagne. A prêté son soutien public — et celui des peuples autochtones de Colombie — aux Soulèvements de la Terre, alors menacés de dissolution. Assisté aux COP sur le climat et la biodiversité, tout en tissant des liens entre les mouvements du Sud global et ceux d’Europe.

Union des résistances

Pour lui, l’avenir de l’humanité dépend de l’union de ces résistances. Il appelle de ses vœux un « mouvement des mouvements », une révolution des multitudes, capable de résister à la destruction du vivant. « Une force collective inarrêtable, comme l’eau. »

C’est à Marseille, lors d’un évènement organisé par Survival International, qu’il a croisé la route de Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch. Le courant est passé tout de suite. « De son parcours, Juan Pablo puise une grande force de résistance. Il a, auprès des individus et des mouvements, la faculté de s’exprimer avec une douceur radicale, et de créer des ponts là où il pourrait y avoir des barrières », confie-t-elle à Reporterre, par téléphone. Devenue eurodéputée pour le parti allemand Die Linke, elle lui a proposé de rejoindre son équipe, en tant que « chargé des relations avec les mouvements sociaux et populaires du Sud global ». « Nous sommes des alliés de l’intérieur, pour mettre les instruments du Parlement européen au service des mouvements sociaux d’Europe et d’ailleurs », dit Juan Pablo.

« J’ai choisi d’être pauvre, mais de servir mon temps avec dignité »

Un jour, Carola Rackete a invité Juan Pablo en Allemagne, pour le connecter avec le mouvement anticharbon local. Lors d’une première rencontre, ils ont manqué leur arrêt de train et se sont retrouvés dans une gare déserte. « Si cela se passait en Colombie, je serais terrifié », lui a avoué Juan Pablo, en référence aux violences omniprésentes dans les zones reculées de son pays. Plus tard, enfin arrivés près de la mine, la capitaine lui a proposé de s’y rendre discrètement la nuit et de s’aventurer au bord du cratère, malgré l’interdiction d’accès. Juan Pablo était surpris qu’il n’y ait ni clôtures, ni chiens, ni gardes.

En Colombie, une telle proximité avec une mine serait impensable. Juan Pablo a observé les énormes machines, ces excavateurs géants qui retirent le sable pour atteindre les couches de charbon en dessous. Ce spectacle l’a frappé, lui rappelant la destruction des terres yukpa, mais avec une différence de taille : ici, personne ne meurt pour cette exploitation.

Aujourd’hui réfugié en France, il est assistant parlementaire de l’eurodéputée allemande Carola Rackete. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Depuis notre café, Juan Pablo est reparti pour la Colombie, avec son passeport français, pour participer à la COP16 biodiversité qui se terminera le 1er novembre. Malgré son implication en Europe, la France reste pour lui une parenthèse. « Dès que ma fille aura 18 ans [dans dix ans], je prévois de retourner en Colombie », souffle-t-il, une flamme d’espoir dansant dans ses yeux. Inti connait ce rêve, et ensemble, ils imaginent leurs futures plantations, les animaux qu’ils élèveront, les arbres qu’ils feront pousser.

En attendant ce jour, il continue à se battre, convaincu que la clé pour changer le cours de l’histoire réside dans l’union des peuples et des mouvements sociaux, par-delà les frontières.

legende