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HK : « Terroristes et fachos sont les meilleurs ennemis du monde »

12 novembre 2016 / Entretien avec Kaddour Hadadi



Kaddour Hadadi a le sourire franc et le tutoiement facile. À peine descendu de son train en provenance de Dordogne, sa terre d’adoption, le chanteur du groupe HK et les Saltimbanks s’installe sur une chaise dans le hall de la gare Montparnasse, un café crème à la main. Avec une énergie ébouriffante, mélange d’indignation et d’optimisme chevronné, il déballe ses idées et ses espoirs, raconte sa vision des attentats de Paris, à un rythme effréné.

Kaddour Hadadi, né en 1976 à Roubaix, est un auteur-chanteur, ancien membre de Ministère des affaires populaires (MAP) et initiateur de HK et les Saltimbanks. Sa chanson « On lâche rien » est devenu un hymne des mouvements alternatifs.



Reporterre — Il y a un an, Paris subissait des attentats revendiqués par le groupe terroriste Daech. Vous avez à cette époque réalisé une chanson, « Ce soir, nous irons au bal ». Comment est venue l’idée de faire ce clip ?

HK À la base, c’était une poésie en réaction aux attentats. J’écris rarement en réaction, j’ai fait mien ce slogan de Mai 68 : l’action ne doit pas être une réaction mais une création. Dans les jours qui ont suivi les attentats, une amie, la réalisatrice Sandrine Herman, sourde de naissance, m’a envoyé un message. Elle m’a expliqué comment la communauté sourde a été mise à l’écart des événements, car il n’y avait aucune information en langage des signes. Et elle m’a proposé de répondre aux attaques par une création collective.

Moi, je tenais ce texte que j’avais écrit dès le lendemain. Parce que, pour moi, il y avait quelque chose de clair dans ces événements. D’un côté, ces terroristes qui n’ont qu’un seul objectif : nous diviser du premier jusqu’au dernier. Et de l’autre côté, les fachos, les xénophobes. Ce sont les deux faces d’une même pièce : quand l’un prospère, l’autre progresse, et vice versa. Ce sont les meilleurs ennemis du monde.

Pour moi, la réponse absolue, c’est de garder l’envie de danser ensemble. C’est fondamental dans une société, et c’est infiniment plus fort que l’idée de vivre ensemble. Parce qu’on peut vivre ensemble, se tolérer vaguement, vivre les uns à côté des autres, voire vivre les uns dos aux autres.

Au lendemain des attentats, on nous a dit, restez chez vous ! Avec quelques autres fous, on a appelé à se retrouver place de la République, avec un mot d’ordre : se retrouver, c’est ça l’urgence. Face aux forces qui nous poussaient à l’isolement, face à la logique sécuritaire et guerrière, on a voulu résister, à notre manière. Et c’est toujours vrai aujourd’hui.

Depuis un an, on n’entend que parler de guerre. C’est le leitmotiv du gouvernement : faire valoir la France comme un pays guerrier. Ses soldats, ses missiles, ses avions, ses Rafale… c’est ça, l’honneur de la France ? On les met en avant, eux et les policiers. Mais les enseignants, les infirmiers, les pompiers, les chercheurs, les ouvriers, les gens qui travaillent la terre, et tous les autres… les intellectuels, les philosophes, les écrivains… eux, ils n’existent pas ? S’il y a bien quelque chose qui peut faire l’honneur de la France dans son histoire, c’est son intelligence collective, même si elle est aujourd’hui étouffée, mise sous étau. Regardez qui on nous sert à la télévision : Zemmour et Morano ! Il y a une médiocrité, quelque chose qui nous tire vers le bas, intellectuellement et socialement, et qui nous divise.


Un an plus tard, comment vois-tu les choses ? les terroristes ont-ils gagné ?

Les terroristes ET les xénophobes. Non, ils n’ont pas gagné, car on est encore là, on n’est pas spectateur, passif ; même si on manque d’audience, on fait notre part. Par contre, oui, ils prospèrent, tous ceux qui vivent de nos divisions. Les contrats d’avions Rafale s’envolent, l’état d’urgence se poursuit, les attentats continent à travers le monde, Le Pen et compagnie ne se sont jamais aussi bien portés, Trump est élu… la vie est belle !

Mais chacun de nous continue à faire ce qu’il a à faire, aussi bien qu’il peut, à son échelle. Suite au 13 Novembre, j’ai fait un truc bien dans ma vie : j’ai jeté ma télé. Depuis, je me sens beaucoup mieux (rires). C’est pas que je vis dans mon petit monde déconnecté, non, c’est exactement le contraire. Quand tu éteins la télé, tu cesses de donner du pouvoir à ces Zemmour en les écoutant, en les regardant. Quand tu éteins et que tu sors pour parler à tes voisins, et bien, ce n’est peut-être pas le paradis, mais on est très loin du tableau de guerre civile qu’on nous dépeint. Les gens vivent les uns avec les autres, les gens échangent, communient. Il se passe beaucoup de choses, simples et belles, dans nos vies. Je pense que ces événements m’ont appris l’humilité : chez moi, et autour de chez moi, je peux faire des choses. Bien sûr, j’ai cette chance par la musique de pouvoir écrire une chanson, porter un message, mais il y a plein d’autres choses à faire, tout aussi importantes.


En parlant d’autres choses, tu vas sortir un livre en début d’année prochaine, Le cœur à l’outrage, sur le thème des attentats…

C’est un roman, une histoire d’amour entre un homme franco-tunisien et une femme franco-française, quelque chose de très banal finalement dans nos sociétés. Et la question centrale du livre — qui est aussi celle de cette époque faite d’attentats, de grandes crises migratoires, de révolutions —, c’est celle de notre réaction à ces violences : rejet ou fraternité ? Face à ces événements, vont-ils se séparer, se déchirer, ou est-ce qu’au contraire, ils vont resserrer leurs liens… bref, cette histoire poétique me permet de dire des choses qui me paraissent importantes. On vit une époque assez folle qui nous questionne chaque jour sur nous, notre rôle, notre humanité profonde.

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« Suite au 13 Novembre, j’ai fait un truc bien dans ma vie : j’ai jeté ma télé. Depuis, je me sens beaucoup mieux ! »


Pourquoi as-tu voulu écrire ce livre, la musique ne suffisait plus ?

Oui… Il n’y a pas que les attentats, il y a tout ce qui va autour. La religion, l’état d’urgence. Il y a aussi cette question de l’indignation parfois sélective. Quand une attaque se passe chez nous à Paris, évidemment on est tous meurtris. Mais le 12 novembre, c’était la même à Beyrouth. Et quand il y a eu ce drame au large de Lampedusa, plusieurs centaines de migrants noyés, on n’est pas sorti dans la rue avec des panneaux « je suis réfugié ». On ne s’est pas rassemblé par milliers sur une place pour crier notre indignation. On l’a pas fait, on n’a même pas eu le début de l’idée de le faire.

Ça doit nous interpeller. Ce qui nous manque, c’est de la bienveillance, de la fraternité. Ce sont des mots très cons, mais qu’on a perdus, notamment ici, en France. Est-ce qu’on a envie de faire famille ? Nous, chacun de nous, tels qu’on est, avec nos différences, avec nos divergences. Le dimanche, quand on est à table avec les oncles, les tantes et les parents, personne ne pense la même chose, on va se chamailler, on va même se bagarrer, mais on est frère et sœur, on sait ce qui nous unit. Mais y a-t-il quelque chose de cet ordre-là dans nos sociétés ? Difficile à percevoir, mais il en existe des bribes, des esquisses, dans nos quartiers, dans nos villages. Il faut œuvrer pour que ça se développe !


Que peut l’écologie dans ce contexte ?

Je ne sais pas ce que peut l’écologie, mais quand on voit les crises migratoires… (Silence) Il faudrait pouvoir vivre le quotidien d’un de ces villageois qui voit les eaux monter sur son île. On a du mal à comprendre ça, en France : cet exode irréversible. On est bien ici, bien au chaud. La vie est belle pour nous.

Face à ces drames, il y a deux logiques. Première logique, Trump, Le Pen : on érige des murs. Quoi qu’il se passe autour de nous, et quand bien même ce serait notre faute, on s’en fout. S’enfermer dans des forteresses… le titre de mon prochain album, c’est d’ailleurs L’Empire de papier. Le papier, c’est le petit billet vert. Ça renvoie à ces forteresses qu’on crée pour protéger nos biens, nos emplois ou notre sacro sainte croissance. Mais il existe une autre logique, celle qui considère qu’on est tous lié, et que ce qui nous arrive, les crises migratoires, écologiques, sociales, sont interconnectées.


Cette logique d’interconnexion, c’est justement celle que l’écologie…

Pour moi, l’écologie, le social… ce sont les mêmes combats. Que je sois avec les copains d’Alternatiba et d’ANV-COP21 sur le climat, ou dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile, il n’y a pas de différence. Car c’est le même monde qui créé ces déséquilibres. Ce système consumériste, capitaliste, productiviste est un système totalement déséquilibrant. Déséquilibres sociaux, écologiques, déséquilibres en ce qui concerne la répartition des richesses. Ils sont mortels, ils nous mettent en danger et ils sont autant de raisons de relever nos manches !

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« Ce qui nous manque, c’est de la bienveillance, de la fraternité. Ce sont des mots très cons, mais qu’on a perdus, notamment ici, en France. »


Les mouvements comme Alternatiba ou ANV-COP21, dont tu es proche, sont-ils le signe d’une prise de conscience, d’une réaction — ou plutôt d’une action — de la société civile ?

Ces mouvements apportent une idée qui me plaît beaucoup : celle d’une alternative. Aujourd’hui, on doit être dans cette posture-là. On ne peut plus être dans la contestation, dans la réaction : il nous faut créer, imaginer autre chose, chacun à notre niveau, en se connectant les uns aux autres. On y est pas, mais c’est là le chemin pour inverser le rapport de force.

Je partage aussi avec eux l’idée de désobéissance civile directe et non violente. C’est une conviction profonde. Quand tu te bats contre la violence d’un système, la meilleure réponse, c’est la non-violence. Je ne dis pas que c’est facile. Mais si tu veux porter une alternative, tu dois incarner autre chose. Le jour où tu entres dans un cycle de violence, c’est déjà une première défaite. Donc, l’idée, c’est de repousser dès que c’est possible, à chaque fois que ce sera possible, tant que ce sera possible, cette première défaite. Et si tu arrives à l’éviter, ce sera ta première grande victoire.

Mais même d’un point de vue stratégique, la non-violence est une solution. Le système politico-médiatique n’est pas en notre faveur. Les médias ne parlent jamais de ces ouvriers qui se suicident parce que trop de pressions au boulot. Par contre, si un manifestant jette une pierre sur une vitre, ça fait les gros titres. On sait le rôle qu’ils veulent nous donner : ce rôle de marginaux, de violents, de gens pas organisés. À un moment, on a le droit d’être malin, et de ne pas aller exactement là où ils veulent qu’on aille.

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« L’Empire de papier », le prochain album d’HK, sortira en février.


Chacun peut faire sa part, as-tu dit. Quelle est la part que peut faire le musicien, l’artiste ?

Chacun prend part au combat en faisant ce qu’il sait faire. Moi, je sais faire de la musique, je sais faire danser les gens ensemble. C’est mon but : dire des choses pas trop bêtes dans mes chansons, des paroles qui ont un peu de sens, que les gens les entendent, partagent. La musique reste un vecteur sans comparaison de diffusion d’idées, de valeurs.


L’artiste est-il forcément engagé ?

Non. J’adore les chansons d’amour, les morceaux de Brel… mais mon idole absolue, c’est Bob Marley. Lui qui chantait One love et War. Il se révoltait contre les injustices, avec War, et en même temps, il chantait One love, parce que c’est ce qu’il était, un artiste plein d’amour. Il ne faut jamais oublier ces deux piliers. On ne se bat pas tant contre quelque chose qui nous tue à petit feu que pour des idées, des gens qui nous rendent heureux, joyeux, pleins de vie, d’envies et d’entrain ! Chanter la beauté, l’amour, c’est une partie essentielle de l’engagement.


Lundi 14 novembre, on devrait connaître le sort réservé à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Une bonne nouvelle ?

Oui, une bonne nouvelle qu’on doit aux grenouilles ! (sourire) Mais il y a plein de bonnes nouvelles. Chaque jour apporte son lot de petites victoires, chaque régularisation de sans-papiers est à célébrer. Bien sûr, on aimerait qu’il y en ait plus, des plus grandes, des plus symboliques comme à Notre-Dame-des-Landes, parce que oui, ça donne du cœur à l’outrage !

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat



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Lire aussi : Keny Arkana : « Sans un effort de bienveillance, la guerre civile nous attend »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre

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