« Hollywood sur Béziers », un parc d’attractions géant alarme les écologistes

Durée de lecture : 11 minutes

12 novembre 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Soixante-dix-huit hectares de parcelles agricoles et de garrigues englouties pour laisser place à un gigaparc d’attractions dédié au cinéma. Bétonnage de terres, destruction de la biodiversité… À Béziers, dans l’Hérault, le projet provoque l’ire des écologistes.

  • Béziers (Hérault), reportage

Malgré le couvre-feu, l’ambiance était électrique au Palais des congrès de Béziers, ce 27 octobre. Soigneusement masquées, une cinquantaine de personnes ont assisté à la réunion de clôture de la concertation publique sur les Studios Occitanie Méditerranée. Un « complexe dédié aux industries culturelles et médiatiques », selon le clinquant dossier de présentation. Plus explicites, les photos montrent des montagnes russes, un plateau de tournage, une salle de réalité virtuelle.

Porté par l’homme d’affaires toulousain Bruno Granja, ce projet prévoit la création de studios et d’un parc d’attraction dédié au cinéma, avec des hébergements, des restaurants et tout le tintouin. L’ensemble sera situé sur 78 hectares de parcelles agricoles et de garrigues aujourd’hui propriété du département de l’Hérault et de Béziers.

L’idée est ambitieuse mais cernée de points d’interrogations : d’où proviendront les 370 millions d’investissements nécessaires (voire 700 millions selon les documents de la préfecture) ? Quelles seront les entreprises susceptibles de remplir les studios et de créer le parc à thèmes ? Comment s’assurer que les chiffres (5.000 emplois créés et près de deux millions de visiteurs), affriolants pour une région marquée par le chômage, sont réalistes ?

Le plan du projet.

Lors de la réunion du 27 octobre, M. Granja a esquivé les flous avec talent : les « grandes majors » associées au projet seront « bientôt dévoilées », les études environnementales « seront faites d’ici un an ». Et quand l’animateur, pourtant très conciliant, lui a fait remarquer qu’on pointait souvent le « vide de son projet », l’entrepreneur a rétorqué tout sourire : « La concertation [est] une étape vraiment préalable à la définition d’un projet. Maintenant, on a les éléments […] et on va s’appliquer à trouver des réponses et des solutions aux divers éléments qui ont été soulevés. » La charrue aurait-elle été montée avant même la naissance des bœufs ?

Les participants au débat n’ont pas pu poser de questions, officiellement pour cause de... couvre-feu

C’est une des nombreuses questions que les participants auraient aimé poser, mais une heure à peine après l’ouverture des festivités, peu après 19 h, l’animateur a coupé court à tout débat. Pas d’intervention du public, officiellement pour cause de... couvre-feu. La pilule est amère pour les quelques militants écolos venus des quatre coins du département. « Certains porteurs de projets ont du mal à cacher le mépris qu’ils éprouvent pour le public qui se tient en face d’eux, et n’ont bien souvent aucune culture de la démocratie, qui implique d’être transparent et de se soumettre à la critique du public », a ainsi dénoncé Simon Popy, président de France Nature Environnement, comparant l’ensemble de la concertation à une vaste « campagne de marketing » destinée à crédibiliser le projet.

Le projet prévoit la création de studios et d’un parc d’attraction dédié au cinéma.

Étrange concertation que celle-ci, pourtant garantie par la Commission nationale du débat public. Comme le rappelait la présidente de la commission, Chantal Jouano, en janvier dernier, une telle démarche doit – normalement – permettre de « débattre de l’opportunité du projet, des enjeux socio-économiques et de leurs impacts sur l’environnement, et des solutions alternatives ». Sauf que les ateliers et réunions organisées depuis la rentrée ont posé plus de questions qu’apporté de réponses. « Le dossier environnemental est vide, nous n’avons aucun élément sur lequel nous appuyer pour donner notre avis », explique Simon Popy. Côté cinéma, les acteurs locaux se sont montrés discrets. Mais en coulisses, on explique qu’« on ne veut pas donner caution, en participant aux discussions, à un projet sur lequel on est plus que dubitatif ; on préfère la stratégie de la chaise vide ». Même les collectivités locales, pourtant essentielles au projet, semblent marcher sur des œufs. C’est ainsi que le 27 octobre, le maire de Béziers, Robert Ménard, est venu réitérer son soutien au projet tout en exprimant subtilement ses réserves : « Même s’il n’y a qu’une chance sur 100.000 que ça marche, ce serait suicidaire de ne pas se lancer. La vie, ce sont des paris, et si ça réussit, ce sera un tournant pour tout ce territoire. »

Alain, naturaliste chevronné. Derrière lui, on aperçoit les nouvelles salles de spectacle construites par le département.

Un pari cependant risqué, au vu des conséquences environnementales potentielles du projet. Le domaine de Bayssan, où les studios et le parc devraient s’établir, comprend plusieurs espaces boisés. Lorsque Reporterre a accompagné Alain, membre de FNE, dans une balade de moins d’une heure sur le site, le naturaliste chevronné a observé quantité d’oiseaux : épervier, chardonneret, faucon crécerelle, fauvette mélano-céphale, rollier d’Europe… Une diversité d’espèces confirmée par un prédiagnostic réalisé en 2017 : les effets estimés du projet sur la biodiversité y étaient qualifiés de « forts », et le rapport préconisait des inventaires complémentaires… apparemment toujours en cours.

Près du parc d’attractions, un parc à thèmes, sur une vingtaine d’hectares, est également prévu

Les dommages écologiques pourraient être d’autant plus importants que le projet de M. Granja en borde un autre, porté par le département : les Jardins de la Méditerranée. Outre des parkings, des voiries, une nouvelle salle de spectacles et des parcours sportifs en cours de réalisation, le Conseil général entend construire un nouvel aquarium, un dôme de réalité virtuelle de 200 places et un parc à thèmes sur une vingtaine d’hectares comprenant, entre autres, des installations paysagères avec des essences locales, ainsi qu’un « pavillon viticole » ou une bambouseraie. Objectif : de 300.000 à 500.000 visiteurs par an. Selon Olivier Gourbinot, juriste à France Nature Environnement, « l’ensemble de ces aménagements aurait dû faire l’objet d’un permis d’aménager et être soumis à autorisation environnementale, ce que le département a omis, en saucissonnant le projet ».

Les travaux pour la création des Jardins de la Méditerranée sont imminents.

Le 9 novembre, l’association, considérant que « les procédures de participation du public et d’évaluation des impacts environnementaux ont été bafouées par le département », a saisi le tribunal administratif en urgence pour faire stopper les travaux imminents. Cerise sur le gâteau, bien que mitoyens, les projets du département et des Studios Occitanie Méditerranée sont toujours soigneusement présentés par leurs promoteurs comme complètement distincts. Une manière de ne pas prendre en compte les effets cumulés de telles infrastructures en termes de trafic routier, de destruction des habitats ou de besoins en eau.

L’alimentation en eau du futur parc d’attraction est d’ailleurs un autre des sujets sur lequel M. Granja et son équipe entretiennent le plus grand flou. Dernière trace retrouvée, en avril 2019, le secrétaire général de la préfecture de l’Hérault indiquait : « Malgré notre demande de complément le pétitionnaire n’a pas fourni l’estimation des besoins en eau potable et en eau brute de son projet. »

Extrait du certificat de projet délivré par la préfecture concernant les besoins en eau.

Sollicité par Reporterre, Laurent Rippert, président de l’établissement public territorial du bassin de l’Orb et du Libron, a avancé le chiffre de 500.000 mètres cubes annuels pour les deux projets (jardins et studios) tout en précisant : « On n’a pas plus d’informations que ce qui a été dit lors des ateliers de la concertation. » Car si l’Orb semble largement en mesure de délivrer une telle quantité d’eau, « il ne faudrait pas que les prélèvements pour ces projets viennent fragiliser le bassin versant, qui est notamment en situation critique chaque mois d’août ». Or un parc d’attraction accueille principalement ses visiteurs sur les mois d’été… Et M. Rippert de conclure : « Nous serons très vigilants et regarderons toutes les solutions pour réduire les prélèvements. »

Les principaux milieux naturels présents sur le site d’étude.

Autre point relevé par un connaisseur du sujet, qui préfère rester anonyme, la pollution de l’air. Non seulement le trafic routier généré par deux millions de visiteurs ne paraît pas avoir été examiné, mais la pollution de l’air sur le site de Bayssan – situé en bordure de l’autoroute A9 – n’a pas été prise en compte. Côté cinéma, on peut également s’interroger quant à la pertinence de construire des studios de tournage dans un endroit potentiellement très bruyant — une ligne à grande vitesse pourrait, à moyen terme, longer le site.

Les écologistes pointent l’artificialisation accélérée des terres

Enfin, les écologistes pointent l’artificialisation accélérée des terres – plus d’une centaine d’hectares si toutes les infrastructures sont réalisées – dans une région déjà très bétonnée. Le plan local d’urbanisme (PLU) de Béziers a d’ailleurs fait l’objet de vives critiques de l’Autorité environnementale sur ce point. Le PLU affiche des objectifs ambitieux de réduction de la consommation d’espaces, « mais omet de comptabiliser tous les espaces qu’il prévoit de consommer à des fins économiques et touristiques », selon l’institution. Quant aux Studios Occitanie Méditerranée, ils ne sont tout simplement pas mentionnés par le PLU.

Les Studios Occitanie Méditerranée ainsi que les Jardins de la Méditerranée artificialiseraient des dizaines d’hectares de garrigue.

Pour autant, en dépit des incertitudes et des réserves, le projet avance, par la seule force de sa communication. Étude environnementale en cours, promesse de vente conclue, certificat de projet (étape préalable au lancement des procédures d’autorisation administrative) délivré, battage médiatique dans la presse locale, concertation publique jusqu’au 14 novembre… Afin d’accélérer la manœuvre, messieurs Granja et Ménard envisagent d’ailleurs de passer par une « procédure intégrée à l’immobilier d’entreprises », une des nombreuses mesures de simplification – certains parleront plutôt de dérogation au droit de l’environnement – portées par M. Macron, « dans le but [de] faciliter la mise en œuvre des projets immobiliers de création ou d’extension de locaux d’activités économiques et présentant un caractère d’intérêt général ».

Pour le moment, tout le monde se regarde en chiens de faïence : le tout est d’afficher son soutien sans trop se mouiller, tant que le projet n’est pas confirmé. D’un côté, impossible pour les élus locaux de rechigner devant pareille merveille. Imaginez : une attraction touristique d’envergure internationale, 5.000 emplois, deux millions de visiteurs, sans un euro de fonds publics ! Enfin presque, comme le reconnaissait d’ailleurs le conseiller départemental Philippe Vidal, au début de la concertation publique : « Nous aussi, nous avons contribué à le rendre encore plus attractif, affirmait-il, citant le montant de cent millions d’investissements départementaux à Bayssan. Nous avons développé la rocade autour de la ville et nous sommes en train de construire la piste cyclable qui amène du canal du Midi jusqu’à Bayssan. » Juste ce qu’il faut d’enthousiasme. Car d’un autre côté, il s’agit de rester prêt du ponton, prêts à sauter au cas où les studios prendraient l’eau. Le projet de M. Granja a en effet déjà connu des écueils, notamment non loin de Toulouse ; en cause, des oppositions locales et un financement trop flou de l’opération. L’entrepreneur n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre, pas plus que le département et la municipalité bittéroise.


CONSTRUCTIONS À GOGO SUR LE DOMAINE DE BAYSSAN

Situé à proximité de la sortie Béziers-Ouest de l’A9, le domaine est la propriété du syndicat mixte d’aménagement du domaine de Bayssan détenu à 70 % par le département et 30 % par la commune.

Depuis plusieurs années, le département de l’Hérault a de grandes ambitions pour ce parc arboré d’environ 160 hectares, qui accueillait jusqu’ici bon nombre de spectacles et de festivals. La collectivité a d’ores et déjà lancé la construction d’un nouveau théâtre de 500 places et d’un amphithéâtre en plein air de 1.000 places. Aire de jeux et parcours sportifs sont également en cours de réalisation.

Sur ce même domaine, le département compte créer les Jardins de Méditerranée, sur une trentaine d’hectares, ainsi qu’une grande géode et un nouvel aquarium. Le tout pourrait attirer entre 300.000 et 500.000 visiteurs, avec des travaux s’étalant de 2021 à 2023.

Le gros morceau, c’est donc le parc d’attraction sur le cinéma, porté par l’entreprise Studios Occitanie Méditerranée. Sur une centaine d’hectares, ce nouveau parc accueillera des attractions, un musée, des hôtels, mais aussi des studios.





Lire aussi : Grand Paris : la lutte contre le bétonnage du plateau de Saclay reprend du souffle

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Le parc sera construit derrière les salles de spectacles visibles sur la photo. Studios Occitanie Méditerranée
. Les principaux milieux naturels présents sur le site d’étude. Prédiagnostic 2017
. Alain, naturalisme. © Lorène Lavocat/Reporterre



Documents disponibles

  Lettre de mission. Commission nationale du débat public.   Prédiagnostic. 2017.
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