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Grand Paris : la lutte contre le bétonnage du plateau de Saclay reprend du souffle

Durée de lecture : 12 minutes

24 octobre 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Sur le plateau de Saclay, la lutte menée depuis une quinzaine d’années par de multiples collectifs a repris du souffle avec l’installation d’un camp du refus. Les activistes dénoncent l’énorme opération de bétonnage et les terres sacrifiées pour créer une copie de Silicon Valley.

C’est un cluster situé aux portes de Paris, sur les hauteurs du plateau de Saclay, dans l’Essonne. Rassurez-vous : il ne s’agit pas d’un nouveau foyer de contaminations du Covid-19, mais plutôt de ce qui est censé être le berceau de « l’excellence » scientifique et technologique à la française. Le cluster Paris-Saclay est un projet phare du Grand Paris, initié dès 2006 par Jacques Chirac.

À 25 kilomètres au sud de la capitale, une nouvelle Silicon Valley rassemblera la fine fleur des grandes écoles d’ingénieurs et de la startup nation sur 7.700 hectares, répartis entre 27 communes. Moteur de l’industrie nationale pour ses promoteurs, lamentable opération de bétonnage pour ses contempteurs, cette opération divise depuis ses débuts. La lutte, menée depuis une quinzaine d’années par de multiples collectifs, a connu un regain médiatique cette semaine, à la faveur d’une action d’Extinction Rebellion. Les activistes ont tenté lundi 19 octobre de bloquer le chantier de la future ligne 18 du métro et ont installé un camp temporaire dans un champ à Villiers-le-Bâcle (sur la D36). C’est l’occasion de refaire le point sur les raisons de leur combat.

1. Une terre protégée grignotée par la future ligne de métro

Historiquement, le plateau de Saclay est un territoire agricole, grâce à ses excellents limons irrigués par un gigantesque réseau de drainage et de rigoles. Mais les 22 fermes qui cultivent aujourd’hui 2.469 hectares ont été amputées d’une partie de leurs terres ces dernières années, comme celle de la Martinière, qui a perdu 70 hectares. « Cette terre, de très bonne qualité, était dans la famille depuis 1884, regrette Emmanuel Laureau, 52 ans, installé depuis 1986. J’ai bien récupéré 70 hectares ailleurs, mais pleins de cailloux et mal drainés. Les rendements y sont inférieurs de 40 % », expliquait-il à Reporterre.

Actuellement, sur le plateau, 4.115 hectares (incluant les 2.469 de terres agricoles) sont protégés par une ZPNAF : une zone de protection des espaces naturels, agricoles et forestiers. Instaurée en 2013, cette zone créée spécialement pour Saclay possède un statut unique en son genre en France. Ce qui n’est pas de nature à rassurer les opposants. « C’est une charte non contraignante. On aurait pourtant pu faire une vraie zone agricole protégée qui a une existence légale », explique Fabienne Merola, chercheuse à l’institut de chimie physique à Paris Saclay et membre du collectif Urgence Saclay. « Je pense que cette zone va finir par être grignotée et on ne pourra rien y faire », se désole Virginie Couderq, ingénieure chez Thalès et membre du conseil d’administration de l’Amap Les jardins de Cérès. La future ligne de métro 18 risque en effet de balafrer définitivement cette ZPNAF.

Un campement s’est installé le 18 octobre pour défendre les terres du plateau de Saclay.

2. La ligne de métro abondamment critiquée

Longue de 35 kilomètres, elle doit relier Versailles à Orly en passant par le plateau de Saclay, pour un budget de départ de 2,7 milliards d’euros. Elle a été déclarée d’utilité publique en mars 2017 en faisant fi des multiples critiques :

  • celle du Commissariat général à l’investissement qui a émis un avis défavorable en 2015 ;
  • celle de la Cour des comptes qui pointait en 2018 une explosion des coûts, un non-respect des délais et une gouvernance inadaptée aux enjeux. Il a fini par réévaluer le budget à 3.929 milliards d’euros. Notons que le Grand Paris a lui-même fini par réévaluer le montant total de la facture à 4.457 milliards d’euros dans la dernière enquête publique de juillet 2020

Quant à l’association des usagers des transports Fnaut Île-de-France, elle comparait cette ligne à « un métro de prestige déconnecté des besoins réels de déplacements ». L’ingénieur et directeur du Shift Project, Jean-Marc Jancovici, a de son côté fait les comptes : « La ligne 18 ne remboursera jamais son carbone de départ. Il faut l’abandonner elle ne sert à rien. » Enfin, durant l’enquête publique, près de 4.000 avis ont été déposés : 70 % étaient négatifs.

La ligne 18 du métro.

Les opposants ont eux aussi sorti leurs calculettes. « Sur la base de l’ensemble des programmes immobiliers déjà prévus, les études tablent sur 6.000 passagers par heure. Soit cinq fois moins que la capacité de ce métro. C’est pourquoi nous savons déjà qu’ils anticipent une future urbanisation massive du plateau. C’est écrit en tout petit dans les milliers de pages de l’enquête publique », fulmine la chercheuse Fabienne Merola. La densification dans un périmètre de 500 mètres autour des gares, autorisée par le Grand Paris, ouvrira ainsi la voie au bétonnage d’une partie de cette ZPNAF. Le métro va également couper à travers champs, compliquant ainsi l’exploitation des parcelles agricoles. « Beaucoup de gens pensent qu’un métro va leur faciliter la vie. Alors qu’il vaudrait mieux mettre des moyens pour avoir des bus efficaces et investir dans les RER », estime Virginie Couderq. D’autres alternatives ont été également envisagées comme un téléphérique qui permettrait de relier le plateau à la vallée, désenclavant ainsi la zone. Et rendant au passage inutile cette future ligne de métro.

3. AgroParisTech perd son terrain d’étude

Pour occuper le plateau, le centre de recherche d’AgroParisTech/Inra a été déménagé, malgré l’opposition de ses étudiants et chercheurs. Pétitions, tracts et manifestations : tous leurs efforts pour demander le report du déménagement ont été vains. « Nous n’avons eu aucun recours contre ce déménagement qui nous a été imposé », regrette Cyril Girardin, président de l’Amap Les Jardins de Cérès et ingénieur de recherche à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture et l’environnement). Beaucoup de salariés ne pouvant pas se loger à Saclay — l’immobilier y est très cher —, ont décidé de quitter l’institution. Une perte de compétences qu’il sera difficile de compenser. L’école va également abandonner son plus gros terrain d’expérimentation : 300 hectares de terres dans le site de Grignon, situé dans les Yvelines. Après d’âpres négociations, elle n’a réussi à obtenir que sept hectares sur son nouveau site. A quoi s’ajoutent treize hectares avec l’agence des espaces verts d’Île-de-France et 25 hectares sur un autre site, dans le quartier du Moulon. « C’est un non sens total de proclamer qu’on veut lancer de supers projets de recherche tout en amputant notre dispositif existant et en nous privant de nos parcelles expérimentales », déplore Cyril Girardin.

4. Un désastre écologique

Le projet de cluster dans son ensemble s’avère difficile à appréhender d’un simple coup d’œil. Les opposants ont passé des années à décortiquer les milliers de pages des dossiers d’enquête publique pour trouver des réponses à leurs questions. Un travail de fourmi très bien résumé dans le livre Citoyens de terre contre État de fer, coordonné par Claudine Parayre. La fondatrice du collectif Saclay citoyen s’indigne :

Nous avons demandé une étude d’impact global et nous ne l’avons jamais obtenue. Ils ont saucissonné les enquêtes publiques pour qu’on n’y comprenne plus rien. »

L’ensemble du projet a été déclaré « opération d’intérêt national » afin de faire taire toute contestation selon les opposants.

« L’urbanisation se fait par petits bouts. C’est seulement lorsqu’on voit des friches se transformer en bâtiments aussi rapidement que cela pousse les gens à se mobiliser », remarque Florian Baudouin, étudiant en 3e année à l’école nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae). « Cela ne fait qu’une année que je suis engagée dans ce combat », renchérit Virginie Couderq, membre de l’Amap les jardins Cérès. « Jusqu’à présent, je m’en remettais aux autres. Quand tous les recours en justice ont été foulés au pied, j’ai compris le désespoir des collectifs et j’ai décidé de m’engager. »

Comme les autres militants, elle s’interroge sur la pertinence de bétonner toujours plus le plateau — une politique en contradiction avec des objectifs de zéro artificialisation nette promis par le gouvernement. « Ce projet a été pensé dans un autre monde, par des gens qui n’ont absolument aucune conscience de l’enjeu climatique actuel », conclut-elle.

« Il vaudrait mieux mettre des moyens pour avoir des bus efficaces et investir dans les RER. »

5. Un rassemblement universitaire compliqué

Pourquoi une opération d’une telle ampleur a-t-elle été lancée ? Par volonté de regrouper des départements universitaires afin de prendre du galon dans la compétition de recherche universitaire. Le cluster Paris-Saclay espère rassembler les universités et différentes écoles d’ingénieurs afin d’atteindre une taille critique lui permettant de se hisser à la tête des classements universitaires internationaux. Dans les faits, la réalité est plus compliquée. En 2017, la Cour des comptes constatait que, malgré les cinq milliards d’euros engagés, le projet peinait à se concrétiser, butant sur plusieurs désaccords. « Tout cela a été torpillé par Polytechnique qui refusait de se mettre avec la fac d’Orsay, qui n’a pas de concours à l’entrée et qui serait donc moins sélective », explique Florian Baudouin, dont l’école a emménagé sur le plateau il y a quatre ans. « À l’époque, il n’y avait pas de commerces. Les bâtiments ont été mal construits avec des défauts et des fuites d’eau. L’ambiance était particulière. Et surtout, il n’y avait pas assez de place pour loger tous les étudiants. Ceux qui étaient en 3e année devaient se débrouiller. Pourtant, les promoteurs savaient pertinemment combien d’étudiants allaient venir s’installer. »

Malgré tous ces couacs, la nouvelle université Paris-Saclay semble avoir atteint ses objectifs : apparaître en haut du classement de Shanghaï, le Graal de l’enseignement supérieur. Elle s’est hissée cette année à la quatorzième place mondiale toutes disciplines confondues, à la première place en Europe dans le domaine de la physique et la première place mondiale en mathématiques.

La recherche française a-t-elle réellement pris du galon grâce au cluster ? « Avant le regroupement, l’université Paris Sud était en trentième position du classement », concède Fabienne Merola, chercheuse à l’institut de chimie physique à Paris Saclay. « Mais tous ces établissements et tous ces chercheurs prestigieux regroupés ensemble créent un effet de masse. Nous pouvons aligner un nombre de publications plus important. Mais nous n’avons rien créé de nouveau, simplement concentré l’existant. » Elle signale que, depuis le rassemblement des facs, les budgets pour les graduate schools — des écoles universitaires de recherche [1] — sont en baisse de 25 %. « On nous explique désormais que Paris-Saclay est une marque, qu’il faut faire du marketing et l’utiliser pour aller décrocher des contrats. »

6. Le grand gagnant de l’opération : le lobby du BTP

Des terres agricoles en sursis, un rapprochement universitaire chaotique, des étudiants et enseignants mécontents : la naissance de la Silicon Valley française s’avère douloureuse. Un secteur semble toutefois largement en profiter : celui des promoteurs immobiliers. Prenons l’exemple du campus d’AgroParisTech, confié à Vinci pour un coût de conception et de construction s’élevant à 190 millions d’euros et des coûts d’exploitation et maintenance représentant 75 millions d’euros sur trente ans.

Action de protestation d’Extinction Rebellion contre la bétonisation du plateau. Octobre 2020.

« Comme ils réduisent le nombre de sites, il y aura forcément des économies. Mais nous allons quitter des bâtiments dans lesquels nos laboratoires étaient très modernes, avec des équipements qu’on devra parfois laisser sur place car ils coûtent trop cher à déménager. On n’aura pas les moyens de reconstruire à l’identique. C’est un peu du gâchis d’abandonner cet outil. Nous aurions préféré avoir plus de moyens dans nos laboratoires pour engager des nouveaux chercheurs ou acheter des nouveaux instruments plutôt que ce déménagement qui ne nous apportera rien au quotidien », constate Cyril Girardin de l’Inra.

Le marché pour la construction de la ligne 18 a été confié à un groupement composé de Vinci, Spie Batignolles ou encore Dodin Campenon Bernard. « Cette urbanisation est une gigantesque opération de spéculation immobilière. L’État vend des lieux où le prix du m² est important, comme par exemple les sites d’AgroParisTech à Paris, pour s’installer sur de la terre agricole expropriée à quatre euros le m². C’est également une belle opération pour les promoteurs qui vont construire l’ensemble des installations », complète Laurent Sainte Fare Garnot, gérant de Terres fertiles et membre de Saclay Citoyen.

Ce samedi 24 octobre, à Villiers-le-Bâcle, après une semaine de mobilisation, les militants se retrouvent pour une « assemblée écologique et sociale ». L’occasion de réunir la vingtaine de collectifs en lutte sur le plateau. L’occupation ne devrait pas se poursuivre car il est temps de remettre en culture le champ prêté par les agriculteurs sympathisants. En attendant, les activistes comptent bien profiter de l’hiver pour renouer des liens, travailler ensemble et réfléchir à la suite. De quoi revenir encore plus fort au printemps.





[1Les graduate schools à la française rassemblent universités, écoles et organismes de recherche, selon le site l’Etudiant.


Lire aussi : La réforme de la recherche « ne nous incite pas à prendre soin du monde dans lequel on vit »

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
. chapô : Le 20 octobre, campement. © Hervé Kempf/Reporterre
. Manifestation fin octobre contre la bétonisation des terres du plateau de Saclay. Page Facebook Extinction Rebellion
. Ligne 18. Société du Grand paris express
. Arrivée à l’Institut d’Optique Graduate School par le bus 91-06. © Hugo Noulin / Université Paris-Saclay

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