Il a quitté le « monde capitaliste » pour créer un site gratuit pour les maraîchers bio
- © Étienne Gendrin / Reporterre
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Ancien ingénieur dans les jeux vidéo, Vincent Guth a quitté Paris pour devenir maraîcher bio. Il a créé pour faciliter l’organisation de son travail la plateforme gratuite ouvretaferme.org, désormais adoptée par 500 fermes.
Tallende (Puy-de-Dôme), reportage
Une barquette de fraises fraîchement cueillies à la main, Vincent Guth ouvre l’application ouvretaferme.org (OTF), où il navigue entre les rangs de ses cultures, renseigne sa récolte du jour et les tâches accomplies. Depuis 2019, il consacre ses soirées à ce logiciel libre et gratuit pour les maraîchers installés en bio. Chaque jour, les producteurs y retrouvent une to-do list avec les tâches à effectuer, celles déjà réalisées ainsi que leurs récoltes, les ventes et le temps de travail pour chaque étape.
Par exemple, ce jour-là, il fallait arracher les mauvaises herbes dans les rangs d’épinards. En parcourant l’application, on apprend que dans la serre n° 2, les collègues de Vincent ont récolté 65 bottes de carottes en deux heures et que 7 bottes de betteraves ont été vendues. Que reste-t-il dans les stocks après les ventes ? Est-ce que quelqu’un a arrosé les plants de poivron ? Quel est le prix de revient pour chaque culture ? Le logiciel permet aux maraîchers de centraliser le suivi de leur exploitation.
Pour comprendre les motivations du fondateur, il faut faire machine arrière. Cet ancien ingénieur en informatique, installé auparavant en région parisienne, a travaillé dans les jeux vidéo pendant quinze ans. « J’étais bien à l’aise dans le monde capitaliste », assure le fondateur d’Equideow, un jeu d’élevage de chevaux en ligne qui en a rendu addict plus d’un, comptabilisant jusqu’à 100 millions de visiteurs par jour, incités à payer pour avancer dans le jeu.
Vincent l’assume, il cherchait à amasser sans cesse plus d’argent qu’il n’en avait le jour d’avant. Aujourd’hui, au milieu de ses cultures, vêtu d’un tee-shirt bleu floqué d’un logo Action contre la faim, difficile de l’imaginer bosser douze heures par jour dans un bureau, guidé par l’appât du gain.
« Je me suis demandé à quoi servait tout ça »
Qu’est-ce qui l’a poussé à cette reconversion ? Il a du mal à répondre. « En 2017-2018, je me suis demandé à quoi servait tout ça, et puis j’ai tout réduit. » Il balaye sa vie d’avant du revers de la main, sur la table de pique-nique encore humide des averses de la veille. Désireux de sortir d’une logique purement financière et de tendre vers un mode de vie plus soutenable, il a suivi en 2020 une formation de préparation à l’installation ou au salariat en agriculture. Lui, qui n’avait pas fini ses études d’informaticien, est allé jusqu’au bout pour atterrir dans la petite commune de Tallende, à une quinzaine de kilomètres de Clermont-Ferrand.
« On a mis du temps à trouver des terres, je m’ennuyais, alors j’ai fait ce que j’ai toujours su faire, raconte le maraîcher, qui a mis à profit ses compétences pour créer ouvretaferme.org. À la base, c’était juste pour moi, puis je l’ai montré à 2 ou 3 collègues en bio. » Avec le bouche-à-oreille, d’autres exploitations du coin ont commencé à l’utiliser. Au fil des années, le mot s’est passé et des pairs implantés de Poitiers aux Hautes-Alpes se sont emparé du logiciel.
La charge mentale, le nuisible des maraîchers
Malgré son succès, pas question de gagner de l’argent avec cette activité, insiste Vincent, qui se contente de 800 euros par mois issus de son activité agricole. « Le logiciel sert surtout à réduire la charge mentale des agriculteurs installés en bio. Dans la difficulté du métier, il y a certes les aléas climatiques, mais cette profession n’est pas seulement liée à la culture. Il y a la vente, la communication, la comptabilité, l’administratif, énumère-t-il. C’est un métier qui en rassemble plusieurs, et à cela s’ajoute la pénibilité. »
Soucieux des conditions de travail de cette profession, Vincent part du constat que le maraîchage diversifié est plus complexe que d’autres métiers dans l’agriculture. « Si on compare aux céréales, tu as 50 à 60 cultures différentes. Et tu les plantes plusieurs fois dans l’année. Par exemple, tu as 12 séries de salades, ça te fait 300 légumes à planter ou à semer sur un an. Tu peux avoir 10 séries de haricots, 3 séries de tomates... Les premières années, tu te rates. Bien sûr, si tu as dix ans d’expérience, tu peux faire ça de tête, mais quand tu démarres, si tu oublies d’arroser deux jours d’affilée, ton plant crève. »
« Autant de façons d’utiliser le logiciel que de fermes utilisatrices »
Pour se faciliter la tâche et organiser le travail à la ferme, Vincent a défini trois blocs principaux : la production, la commercialisation et la vente en ligne. Une fois connectés, les producteurs renseignent les espèces qu’ils souhaitent faire pousser et la manière dont ils vont conduire leurs cultures. Si la plateforme propose de suivre un planning avec les tâches, son créateur s’attache à ce que le logiciel ne dicte pas les interventions, mais bien que la gestion relève des exploitants. « Il y a autant de façons d’utiliser le logiciel que de fermes utilisatrices », se réjouit-il.
« Je fais l’inverse de ma vie d’avant : je ne souhaite pas que les agriculteurs deviennent dépendants d’un outil, mais plutôt qu’ils deviennent autonomes et que l’outil s’adapte à eux. » À ce jour, 500 fermes piochent activement ce qui leur semble pertinent, mais seulement 5 ou 6 s’intéressent à l’ensemble des fonctionnalités.
Impossible de se passer du téléphone
À une vingtaine de kilomètres du jardin de Vincent, Thierry Provençal s’est laissé surprendre par l’application en 2023. « On a d’abord utilisé le logiciel pour la saisie de notre temps de travail. Auparavant, on tenait un agenda papier, qu’on mettait au propre sur un tableau Excel, c’était chronophage », constate-t-il.
Même galère lorsqu’il se retrouvait face à ses clients pour vendre ses produits. « Il y avait un gros risque de confusions. La page de commercialisation disponible sur OTF fonctionne très bien. Désormais, on a les données que nous voulions pour surveiller le temps de travail et la comptabilité, ça a simplifié plein de choses. »
Même son de cloche dans le Poitou. Installé avec trois autres agriculteurs, François Soulias cherchait un outil combinant le suivi des cultures et des commandes. Au départ, ils avaient opté pour d’autres logiciels, payants, comme Brinjel et Heirloom. Mais ils se heurtaient à l’impossibilité d’y commercialiser leurs produits en ligne.
« Je trouve ça révolutionnaire. On a tout au même endroit, ça va de la création de paye à la facturation. Quand on est sur le terrain, on a juste à pianoter sur notre téléphone pour rentrer le temps de travail, les récoltes. » En moyenne, François passe une heure par jour sur ouvretaferme.org. « C’est stimulant, quand je vois les améliorations avec les nouvelles mises à jour, c’est comme une petite dose de dopamine. Ouais, je suis un peu addict, mais j’essaye de me calmer », renchérit-il sur un ton blagueur.
Semer, récolter... coder
Devoir passer du temps sur son téléphone pour collecter des données, c’est l’une des limites soulevées par Cassandre Chignec, saisonnière dans l’exploitation de Vincent Guth. L’usage chronophage s’additionnant au recours permanent au smartphone, Vincent sait qu’il se heurte à une dissonance. « Sans faire une généralité, souvent, ce métier est une reconversion. Les gens veulent sortir d’un monde qui ne leur convient pas, où l’on compte tout. Mais si tu veux être performant, il faut compter pour optimiser. On tient ici la limite du logiciel. »
Derrière ses petites lunettes, transparaît une personne rigoureuse et façonnée par un ancien rythme de travail très intense. En tordant le cou à son ancienne routine dictée par 90 heures de bureau par semaine, Vincent passe désormais 10 heures dehors par jour. En plus de son exploitation, cet acharné consacre 35 heures par semaine à développer son logiciel libre. Depuis le canal Discord dédié, il prend en compte les remarques des utilisateurs et peaufine son offre.
La plus grosse mise à jour est en cours de réflexion : le futur de la plateforme. Le maraîcher imagine un projet plus collectif, en invitant, par exemple, des utilisateurs chevronnés à s’emparer du back-office pour y passer moins de temps. Car ce qu’il préfère faire, à 40 ans, « c’est de travailler sur [son] terrain », répète-t-il en parcourant ses rangs d’oignons.