« Il n’y a pas de crise mondiale de l’eau »

Durée de lecture : 7 minutes

20 mars 2015 / Entretien avec Asit K. Biswas

L’Unesco publie aujourd’hui son rapport sur la situation mondiale de l’eau. Mais la dramatisation du problème passe à côté de la plaque. Pour un des meilleurs experts du sujet, Asit Biswas, le problème n’est pas la pénurie d’eau mais la mauvaise gestion des eaux existantes. En arrêtant le gaspillage, « on peut augmenter la quantité réellement disponible de moitié sans eau et sans terres supplémentaires. »

À quelques mois de l’adoption par les Nations Unies des nouveaux Objectifs de développement durable, le Rapport mondial annuel des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, publié le 20 mars 2015 à New Delhi (Inde), à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, conclut qu’il n’est pas possible de continuer à utiliser l’eau au rythme actuel.

Le rapport, intitulé L’eau pour un avenir durable, pointe la hausse de la demande - elle devrait augmenter de 55 % d’ici 2050 - , la pollution et la surexploitation des réserves souterraines, et la mauvaise gouvernance.

Le changement climatique devrait encore accentuer cette pression, causant une plus forte évaporation. Par ailleurs, l’élévation du niveau de la mer risque aussi d’affecter les eaux souterraines des zones côtières. Conclusion du rapport : nous devons changer notre façon d’évaluer, de gérer et d’utiliser cette ressource qui conditionne notre avenir.

Nous avons demandé au Pr Biswas, expert auprès de l’ONU et de dix-sept États, membre de la Commission mondiale sur l’eau, et aussi membre fondateur de l’Association internationale des ressources en eau et du Conseil mondial de l’eau, de nous donner son avis sur la crise de l’eau. Il est le fondateur de l’International Journal of Water Resources Development et a été son rédacteur en chef depuis 1985.

Pour lui, le premier problème n’est pas le manque d’eau mais la gestion des ressources. « Inutile de paniquer sur la quantité d’eau, dit-il, ce n’est qu’une perte de temps et de moyens qui pourraient être utilisés pour résoudre le véritable problème, faire parvenir l’eau aux populations qui en ont besoin. »


Le Pr. Asit K. Biswas

« Je ne crois plus à la crise de l’eau »

- Asit K. Biswas : J’ai cessé de lire les rapports des Nations Unies depuis plusieurs années. Ces rapports sont essentiellement des exercices de relations publiques pour l’ONU. J’y trouve très rarement des choses que j’ignorais. Plus grave encore, ces rapports reprennent les statistiques mondiales des Nations Unies sans même considérer qu’elles pourraient ne pas être exactes, ce qui est souvent le cas.

Je croyais à la crise de l’eau. J’ai entendu tant de fois la Banque mondiale et l’ONU affirmer qu’il y a une crise de l’eau, que, comme tout le monde, j’ai assumé que ces gens savaient ce qu’ils faisaient. Mais quand j’ai commencé à regarder les chiffres globaux qu’ils indiquaient et les hypothèses qu’ils faisaient, je me suis posé des questions.

Leur hypothèse est qu’une ville est dans une crise de pénurie si elle n’a pas au moins 150 mètres cubes d’eau douce par personne, par an. Ce qu’ils oublient, et qui est élémentaire, c’est que l’eau n’est pas comme le pétrole. Personne ne la consomme vraiment entièrement. 99 % de l’eau qui arrive dans une maison part dans les eaux usées.

La question fondamentale est de savoir comment nous gérons nos eaux usées pour pouvoir les utiliser et les réutiliser, ce que fait Singapour. Cette ville dispose de 35 à 40 mètres cubes par personne, par an, et ils n’ont aucun problème d’eau. C’est une question d’efficacité.

J’ai constaté aussi que l’utilisation totale de l’eau en 2005 aux États-Unis est en fait inférieure à ce qu’elle était en 1975, alors qu’il y avait beaucoup moins d’habitants, d’activité économique et de besoins en nourriture. Et les États-Unis ne font que commencer à effleurer la surface sur le plan de l’efficacité.

Le problème le plus important concernant l’eau n’est pas la pénurie

Que ce soit dans les pays développés ou dans les pays en développement, il n’y a pas réellement de pénurie d’eau. Le problème est le manque d’infrastructures, et plus important encore, l’absence de gestion.

Par exemple, à Delhi, en Inde, tout le monde affirmait au Premier Ministre qu’il y avait un problème de rareté de l’eau, mais j’ai été capable de lui donner une nouvelle perspective qu’il n’entendait pas de ses conseillers, ni de l’ONU.

Le vrai problème est le suivant : les gestionnaires du Service de l’eau ne restent en général pas plus de trente mois à leur poste. Et ils ne sont ni experts en ce qui concerne l’eau, ni experts en gestion. Leurs seules qualifications sont leurs bonnes relations avec le Maire. Si vous mettez ce type de personnes dans la position de gérer l’eau, ils regardent ce qui se passe et ils voient un problème horrible auquel ils ne comprennent pas grand chose.

Alors, ils espèrent et ils prient que rien de grave ne se passera pendant qu’ils sont responsables du service, et ils laissent les problèmes à leur successeur. Tout cela n’a rien à voir avec l’eau. Mais ils continuent à répéter que nous manquons d’eau. Ce qui est faux.

Il faut donner un meilleur service

Il y a une erreur d’hypothèse que la plupart des gens ne comprennent pas. Tout le monde, partout, a accès à de l’eau. Tout le monde. Sans eau, on meurt. La question est de savoir si l’eau est propre, potable, et si elle est facile ou difficile à obtenir.

Ainsi, même dans les bidonvilles des pires villes les gens ont accès à l’eau, mais elle n’est pas propre, ils la paient très cher, et l’approvisionnement n’est pas régulier. La question est de leur donner un meilleur service, à un coût beaucoup plus faible et une régularité d’approvisionnement meilleure. Mon point de vue est que tous les trois sont possibles.

L’exemple de Phnom Penh

Prenons le cas de l’approvisionnement en eau de la ville de Phnom Penh au Cambodge. En 1993, l’Autorité des eaux de Phnom Penh n’avait plus un sou et recevait des subventions gouvernementales importantes, mais le service restait inefficace. L’institution était mal gérée, corrompue jusqu’à la moelle, perdait 72 % de l’eau à cause de fuites non répertoriées, au point que même les riches et les puissants, et encore plus les pauvres, n’avaient pas accès à de l’eau potable.

En améliorant ses pratiques de gestion, elle a commencé à pouvoir fournir de l’eau potable sur une base ininterrompue de 24 heures. Cette entreprise du secteur public a même réalisé un bénéfice à partir de 1997, qui a progressivement augmenté année après année depuis.

Les pauvres ont accès à l’eau. En fait, leurs factures d’eau ont été réduites de 70 à 80 % par rapport à ce qu’ils payaient aux vendeurs d’eau antérieurs. En outre, l’eau fournie est propre et potable. L’eau non comptabilisée aujourd’hui à Phnom Penh n’est que de 6,19 %, moins qu’à Londres, et très nettement inférieure à Paris, New York ou Los Angeles.

Contrôler les fuites d’eau, parfois très importantes dans certaines villes

Personne ne sait vraiment. Tout ce que nous savons, c’est qu’une certaine quantité est pompée à partir du réservoir. Et nous savons aussi combien les consommateurs en utilisent. En déduisant la consommation du total, on voit que dans le monde occidental, environ 25 % de l’eau disparaît quelque part. C’est probablement principalement dû à des fuites et à un mauvais entretien.

Dans les pays en développement, c’est pire. Il y a très peu de villes qui ne perdent pas de 45 à 60 % de l’eau. Et nous n’avons aucune idée où elle va. Probablement un tiers sont des fuites. Et le reste va probablement à ceux qui paient pour avoir une connexion non autorisée au système.

La première chose est d’arrêter le gaspillage

C’est la même chose qu’avec la nourriture. Aux États-Unis, 27 % de la nourriture est gâchée, que ce soit dans les magasins, les familles ou les restaurants. 27 % qui va à la poubelle. Dans le monde en développement, c’est encore pire.

L’année dernière, le ministre indien de l’Agriculture a reconnu publiquement qu’un peu plus de 50 % des fruits et légumes produits en Inde n’atteignent jamais le consommateur. Pourquoi ? Parce que la chaîne d’approvisionnement est mauvaise. Manque de réfrigération, mauvaises conditions de transport.

Mon argument est simple. L’Inde n’a ni beaucoup de terres, ni de l’eau à revendre. Alors au lieu d’augmenter le rendement agricole ou de se soucier de l’approvisionnement en eau, nous devrions nous concentrer sur la façon dont nous pouvons nous assurer que ce que nous produisons maintenant atteint le consommateur.

Si nous faisions ça, les quantités récupérées suffiraient à nourrir le Royaume-Uni et la France réunies. Arrêter le gaspillage et les populations auront de la nourriture et de l’eau. On peut augmenter la quantité réellement disponible de moitié sans eau et sans terres supplémentaires.

- Propos recueillis par Elisabeth Schneiter


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Lire aussi : Dans le monde entier, l’eau revient peu à peu sous régie publique

Source : Elisabeth Schneiter pour Reporterre

Asit K. Biswas est conseiller de six Directeurs d’agences des Nations Unies et des gouvernements de 17 pays, il a reçu en 2006 le Stockholm Water Prize.

Photos :
. Chapô : Wikimedia (DFID/CC)
. Puits : Wikipedia (CC)
. Robinet : Wikipedia (Jenny downing/CC)

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