Ces navigateurs redécouvrent les étoiles pour s’orienter
Un sextant permettant de naviguer avec les étoiles. - © OhMu / Reporterre
Un sextant permettant de naviguer avec les étoiles. - © OhMu / Reporterre
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Les marins sont une poignée à encore calculer la position de leur bateau grâce à la navigation astronomique. Ils comprennent le langage des étoiles pour s’émerveiller toujours.
Les trésors du ciel étoilé [2/4] Astronomes amateurs ou dotés d’un matériel de pointe, à terre ou en mer, ils et elles lèvent chaque jour et soir les yeux vers la voûte céleste pour s’orienter, comprendre les origines de notre planète… ou simplement contempler les merveilles de l’univers.
Large de Concarneau (Finistère), reportage
Le geste plonge instantanément au temps des pirates, des goélettes chargées de trésors et des longues traversées océaniques. Assise sur le pont de La Sereine, voilier septuagénaire tout de chêne et d’acajou, Gladys colle son œil contre la lunette du sextant. Une jolie brise s’engouffre dans les voiles. Seules quelques rides troublent la surface argentée de l’océan.
Une main sur la poignée de l’instrument, l’autre sur la réglette — « l’alidade » — qui permet de manœuvrer le savant jeu de miroirs qui le compose, la jeune femme fixe le soleil. L’objectif : mesurer (en degrés) la hauteur de l’astre sur l’horizon, afin de déterminer avec précision la position du bateau sur l’eau.
L’exercice, pour elle, est une première. En compagnie de cinq autres marins, elle est venue se former aux mystères de la navigation astronomique, dans le cadre d’un stage d’une semaine organisée par l’école de voile associative Les Glénans. « J’aime pouvoir me débrouiller en toute circonstance, explique la navigatrice, qui rêve de faire un tour du monde en bateau-stop. Je voudrais être autonome si jamais les outils électroniques ne fonctionnent pas. » « Plus tu as d’outils dans ta manche, mieux tu es en cas de pépin », abonde Florence, sa compagne.
Des chemins d’étoiles
La pratique vient de loin. En Occident, ses bases ont été posées dès l’Antiquité, lorsque des savants ont commencé à étudier l’évolution de la position des étoiles par rapport au mouvement de la Terre, relate le journaliste et navigateur Olivier Le Carrer dans son ouvrage Trouver le nord (Delachaux et Niestlé, 2016).
À cette époque, il était rare que les bateaux s’aventurent très loin des côtes. Il a fallu attendre le XIVe siècle et l’époque des grandes explorations pour que les techniques de navigation astronomique se formalisent, d’abord avec les inventions du bâton de Jacob et du quartier de Davis, puis de l’octant, et enfin du sextant, dans les années 1730.
Le principe de ces outils est relativement simple : en mesurant l’angle du soleil par rapport à l’horizon, on peut déduire la latitude à laquelle on se trouve. Pour simplifier, plus le soleil est haut sur l’horizon à midi, par exemple, plus l’on est proche de l’équateur ; plus il est bas, plus l’on est proche des pôles. Grâce aux éphémérides, d’austères tableaux détaillant les corrections à apporter à son relevé en fonction du moment exact où on l’a effectué, on peut calculer sa position.
L’Europe n’est pas la seule région du monde à avoir tenté de décrypter le langage des étoiles. Quelques milliers d’années avant notre ère — la fourchette temporelle exacte reste sujette à débat —, un peuple venu d’Indonésie s’est aventuré en pirogue sur l’océan Pacifique. Il a d’abord fendu des milliers de kilomètres d’immensité bleue jusqu’à la Nouvelle-Calédonie, puis a rejoint, quelques siècles plus tard, la Polynésie, et enfin, entre l’an 300 et 900, l’île de Pâques, Hawaï et la Nouvelle-Zélande.
« Naviguer de manière intuitive et approximative, c’est très beau et amusant »
« On ne sait pas vraiment quelle technique ils ont utilisée pour faire ces grandes traversées, raconte à Reporterre Olivier Le Carrer. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils attachaient beaucoup d’importance aux astres. Au niveau local, ils les utilisaient couramment pour aller d’un archipel à l’autre, en suivant des “avei’a”, des chemins d’étoiles : ils savaient que pour rejoindre telle île, il fallait suivre telle étoile, puis telle autre. »
En reo māòhi, la langue tahitienne, le terme « moana » désigne d’ailleurs indifféremment l’océan et la sphère céleste, souligne le journaliste, également auteur du très beau Naviguer sur les sentiers du vent (Actes Sud, 2023).
Plus récemment, en 2003, Emmanuel et Maximilien Berque — des jumeaux férus d’aventure et de minimalisme — ont réussi l’exploit de traverser l’Atlantique sur un navire autoconstruit de 6,50 mètres, sans instrument : ni boussole, ni carte, ni même de montre. Pour s’orienter dans la nuit, ces fins connaisseurs du ciel ont eux aussi utilisé des « chemins d’étoiles », en visant un astre, puis un autre — Sirius, Procyon, Alphard, Régulus, Denebola, etc. — jusqu’à ce que le jour se lève. Et qu’après vingt-huit jours de voyage, l’île guadeloupéenne de La Désirade se profile à leur proue.
C’est aussi grâce à sa maîtrise de la navigation astronomique que la navigatrice Tami Oldham Ashcraft est parvenue, en 1983, à trouver son chemin à travers le Pacifique jusqu’à Hawaï, seule, à bord d’un voilier dévasté par un ouragan d’une violence hallucinante — histoire qu’elle raconte dans son livre À la dérive (Glénat, 2019), qui a inspiré le film du même nom.
Relevés, calculs et ratures
Depuis quelques dizaines d’années et la généralisation du GPS, l’art de la lecture des étoiles est tombé dans l’oubli. Les tablettes tactiles ont pris la place, dans les tables à cartes, des sextants et des compas. « Les gens qui maîtrisent encore le sextant le sortent à l’occasion pour montrer à des amis comment ça marche, dit Olivier Le Carrer. Mais dans les faits, pratiquement personne ne l’utilise. »
Signe de sa déchéance : on ne compte plus aujourd’hui qu’une poignée d’opticiens capables de réparer cet instrument, déplore Bertrand, moniteur aux Glénans et capitaine — pour cette semaine de stage — de La Sereine.
Bonnet enfoncé sur les sourcils, pieds nus et barbe de trois jours, le marin est du genre discret. « J’ai beaucoup de mal à parler de moi », glisse-t-il, vraisemblablement plus à l’aise quand il s’agit de hisser la grand-voile ou de conseiller le barreur que lorsqu’on lui pose des questions. Tout juste confie-t-il l’avoir appris en famille. « J’ai tout de suite eu un sextant dans les mains. »
Après des dizaines d’années de pratique, le navigateur peut trouver sa position au mille nautique près sur une mer agitée ; calculer approximativement la hauteur du soleil en tendant son bras devant lui (« un poing, c’est neuf degrés », explique-t-il) ; s’orienter grâce aux étoiles nocturnes, qui, en raison de leur petite taille et leur faible luminosité, sont particulièrement difficiles à relever… « Mais ça, c’est l’étape d’au-dessus, rassure-t-il devant ses stagiaires. On va déjà commencer avec le soleil et la Lune. »
L’exercice requiert plus de dextérité qu’il n’en a l’air : il faut aller suffisamment vite pour ne pas fatiguer son œil et fausser le résultat, prendre en compte l’effet des vagues, rajouter un filtre optique afin d’éviter de se brûler la cornée… « Oula, ça fait mal », soupire Renée, l’une des stagiaires. Le coup de main finit par venir : « À 13 heures, 37 minutes et 2 secondes, j’ai le soleil à 53 degrés et 46 minutes ! »
Puis vient la seconde étape, encore plus laborieuse. Penchés au-dessus de leur calculette, sourcils froncés, les six apprentis tentent de transformer leurs relevés en longitudes et latitudes, en suivant la copieuse formule mathématique inscrite sur un tableau. Des « ohlala » dépités s’échappent.
« Je suis perdu avec toutes ces valeurs », lâche Mickaël. À ses côtés, Murielle éclate de rire : son calcul situe le voilier au-dessus de l’Écosse, à des centaines de milles nautiques des côtes finistériennes où il se trouve réellement. Bertrand les encourage : « Moi, je n’ai pas le bac, et j’y arrive. » Au bout d’une heure, à force de ratures et de recommencements, la technique commence à rentrer.
Émerveillement
Compte tenu de sa complexité, il est difficile d’imaginer que le sextant puisse un jour remplacer le GPS dans le cœur des marins. « Il ne faut pas perdre ce savoir, pense toutefois Bertrand. Sur l’eau, on nous assiste de plus en plus. Ça rend moins débrouillard, on devient plus bête. »
Au-delà du regain d’autonomie qu’ils permettent, les systèmes « à l’ancienne » peuvent être « un plaisir », souligne Olivier Le Carrer. « Naviguer de manière intuitive et approximative, c’est très beau et amusant. Quand on se contente de suivre une flèche sur un écran, on n’a rien à faire. La navigation perd de son attrait. »
Apprendre à manier le sextant peut aussi être une source d’émerveillement, une manière de « faire corps » avec son environnement, pointe Florence. Pour l’ancienne étudiante en physique des particules, passionnée par les étoiles depuis l’enfance, prêter attention au ciel est une manière de prendre conscience de sa petitesse, de « renouer avec la Nature avec un grand N ». Décrypter les rouages de la mécanique céleste donne une saveur particulière à sa beauté. Placer sa route entre les mains des étoiles y rend aussi plus attentif.
À l’heure bleue, La Sereine change de cap. Le voilier s’enfonce dans les méandres de la rivière de l’Odet pour passer la nuit. Entre les arbres humides, les oiseaux du soir chantent une dernière fois. L’étoile du Berger pointe dans le crépuscule. Avant de la comprendre, d’être capable de tracer un chemin à sa lumière, on devine qu’il faudra encore beaucoup de pratique, des milliers de relevés au sextant et autant de formules mathématiques griffonnées sur des dizaines de carnets de bord. Mais maintenant, au moins, on sait qu’elle parle.