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ReportageClimat

Inondations dans le Nord : l’amertume des habitants contre l’agriculture intensive

Didier Findinier, agriculteur à Campagne-lès-Boulonnais, montre un champ inondé de sa commune.

Les crues historiques ayant touché le Nord ont été d’autant plus importantes que l’agriculture intensive a entraîné la disparition du bocage.

Bourthes (Pas-de-Calais), reportage

Dans l’ouest du Pas-de-Calais, les inondations de novembre ont traumatisé tout un territoire : les crues de la Liane, de la Canche, de la Lys, de la Hem et surtout du fleuve Aa ont affecté 6 000 habitations, engendré des départs précipités de centaines de familles et ruiné des maraîchers — surtout ceux du marais audomarois, près de Saint-Omer. Maintenant que l’eau est redescendue, on cherche à éviter de nouvelles catastrophes.

L’ampleur des dégâts est en effet grande. À Clairmarais, sur les bords du marais emblématique, on aperçoit pêle-mêle des sinistrés revenir dans leur maison inhabitable, des pompiers sillonner les rues, et des agriculteurs nettoyer leurs exploitations. « Mes parents vivent là depuis cinquante ans, jamais ils n’ont eu 40 cm d’eau », soupire Sylvain Dewalle, maraîcher audomarois. Le quadragénaire a perdu ses poireaux et ses mâches dans les inondations, et se sent « sacrifié ». Il pointe le manque d’entretien des canaux, et craint pour la suite : « Ça risque de se reproduire. »

Le marais audomarois (ici à Clairmarais) a débordé sur les champs voisins : de nombreux maraîchers ont perdu l’ensemble de leur récolte. © Mehdi Laïdouni / Reporterre

« La terre n’absorbe plus l’eau »

À 30 kilomètres de Saint-Omer, Bourthes, petit village du Montreuillois où l’Aa prend sa source, panse également ses plaies : une vingtaine d’habitations sont toujours touchées et de nombreux habitants sont relogés chez des proches. « Il n’y a plus d’eau dans Bourthes, dit Estelle Doutriaux, maire du village. Mais les maisons ont besoin d’être asséchées avant d’entamer des travaux. »

Comme ses administrés, Estelle Doutriaux a été surprise par la montée des eaux, alors que le village était préparé aux caprices de l’Aa. « Depuis les inondations de 2002, des ouvrages ont été construits, treize d’entre eux “tamponnent” les eaux. On n’avait plus d’habitations impactées. »

L’Aa n’est donc pas la seule source du problème : situé dans une cuvette, Bourthes reçoit les eaux des communes voisines... parce que la terre n’absorbe plus l’eau comme elle le devrait. « On a une terre inerte, qui n’absorbe plus l’eau, dès qu’on a des fortes pluies, ça ruisselle. Sur Bourthes, on n’est pas forcément embêtés par l’Aa qui sort de son lit, mais plus par des problèmes de ruissellement. »

« L’agriculture est responsable des inondations à 80 % »

La raison est simple. Les régions touchées par les inondations — surtout le Montreuillois et le Boulonnais — ont une longue tradition bocagère, mise en péril par le développement de certaines cultures — comme le soja et le maïs — au détriment de l’élevage, notamment laitier, qui façonnait le paysage. Le lait, moins rentable, est peu à peu délaissé. « Les prairies sont des éponges, c’est ce qui nous permet d’absorber les ruissellements. Beaucoup de prairies ont été retournées, parce que les agriculteurs ne font plus de lait », déplore Estelle Doutriaux.

« Le modèle maïs-soja laisse les terres nues à partir du mois d’octobre. Ici, la terre a aussi accueilli beaucoup d’engrais, et est plus fragile. L’agriculture est responsable des inondations à 80 %. La prévention doit se faire chez nous, ça éviterait à Saint-Omer d’être inondée », dit Didier Findinier, cultivateur de blé ancien bio à Campagne-lès-Boulonnais, village voisin de Bourthes.

Les champs de Didier Findinier ont été peu affectés, grâce à la présence d’arbres et de haies. © Mehdi Laïdouni / Reporterre

L’agriculteur, à rebours de nombre de ses confrères et consœurs, a décidé d’opter pour l’agroforesterie depuis deux décennies. Bien lui en a pris : ses champs de blé et de luzerne ont été épargnés par les inondations. « J’ai planté des haies au début des années 2000, puis remis des bandes d’arbres au milieu des champs. Ça aère le sous-sol, mais il se passe quinze ans entre le plantage des arbres et les premiers effets. »

« On a arraché des haies et artificialisé les sols »

L’agriculteur appelle ses confrères à pratiquer davantage l’agroforesterie : « Il faut tailler les arbres, et cela demande plus de temps. Il y aura 5 à 10 % de terres en moins à cultiver. Mais si la terre cultivable est réduite pour les agriculteurs, la perte de rendement sera compensée par le renforcement du sol. »

Le maire de Bourthes abonde en ce sens : « Il n’y a pas qu’un responsable, on subit les conséquences d’une politique menée depuis plusieurs années. Je suis maire d’une commune rurale, et je ne souhaite pas incriminer les agriculteurs. Mais on a arraché des haies, et on a artificialisé les sols. Les pouvoirs publics essaient d’apporter des solutions, mais pour un retour à une meilleure situation, il faut une prise de conscience collective. »

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