Interdiction de la pêche au saumon dans le Sud-Ouest : « Une victoire au goût amer »
Pêche de saumons. (Photo d'illustration) - © Taketo Oishi / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP
Pêche de saumons. (Photo d'illustration) - © Taketo Oishi / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP
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La préfecture de Nouvelle-Aquitaine a interdit pour 2025 la pêche au saumon sur le bassin de l’Adour, et sur les côtes landaises et basques. Une mesure trop tardive, dénonce l’association Défense des milieux aquatiques.
Les saumons disparaissent dans le sud-ouest de la France. Une raréfaction qui a forcé la préfecture de Nouvelle-Aquitaine à interdire sa pêche sur l’ensemble du bassin de l’Adour, ainsi que sur les côtes landaises et basques, pour toute l’année 2025. L’interdiction pourrait devenir définitive en 2026.
Depuis une dizaine d’années, la migration des saumons s’avère difficile et de moins en moins de poissons reviennent dans ces eaux. Étant des anadromes, les saumons commencent leur vie dans les eaux douces des rivières avant de migrer durant un an dans les mers du Nord, et de retourner dans leur cours d’eau natal pour s’y reproduire et y mourir. Un cycle de vie relativement court puisque le saumon ne vit qu’entre 3 et 5 ans.
Dans le bassin de l’Adour en 2022, alors qu’un seuil de 320 000 saumons juvéniles avait été fixé, seulement 60 000 naissances ont été comptées, et 2 500 saumons sont revenus y finir leur vie. Un constat alarmant pour l’association Défense des milieux aquatiques. Pour Philippe Garcia, président de l’association, la mesure prise par la préfecture de Nouvelle-Aquitaine est tardive et insuffisante.
Reporterre — Pourquoi l’interdiction en 2025 de la pêche au saumon sur le bassin de l’Adour, et le long des côtes landaises et basques, était-elle nécessaire ?
Philippe Garcia — Les effectifs de saumons sont en chute libre depuis au moins trois ans dans le secteur : il n’y a pas assez de jeunes pour faire des adultes, et d’adultes pour se reproduire. Dans l’Adour, les limites de conservation établies pour le saumon ont été dépassées tous les trois ans durant la dernière décennie, notamment sur les cinq dernières années. Et l’année 2024 s’annonce pire que les précédentes. Les experts alertent l’administration depuis des années. Pourtant, la préfecture n’a rien fait. Le taux de retour des saumons dans le Sud-Ouest a été divisé par deux en vingt ans, passant de 1 saumon sur 10 revenus, à 1 sur 20 aujourd’hui.
Cette interdiction est une victoire au goût amer, elle ne concerne que la pêche ciblée, ou intentionnelle, des saumons. Elle n’aura donc aucun effet pour annuler les captures de saumons par les filets de pêche déployés pour capturer les espèces marines commerciales habituelles, c’est-à-dire les bars, les bonites, les marbres ou les poissons plats. Bien que le saumon soit vendu au même titre que les autres espèces, la pêche du saumon n’est pas considérée comme commerciale. En effet, celle-ci n’est autorisée qu’aux pêcheurs porteurs d’une licence spéciale, dite CMEA, qui est accordée aux seuls marins pêcheurs estuariens. Les marins pêcheurs côtiers ont en principe l’interdiction de commercialiser du saumon. S’ils en attrapent avec leurs filets, ils doivent les rejeter morts à la mer… Ce qu’ils ne font pas, bien entendu.
Comment expliquer la disparition progressive du saumon dans le sud-ouest de la France ?
La disparition du saumon est multifactorielle. Les barrages, la dégradation des rivières et des habitats participent à son déclin. La pêche reste toutefois l’une des causes majeures de l’extinction progressive du saumon. D’abord, lorsque vous capturez un saumon, celui-ci n’a pas eu le temps de se reproduire puisqu’il meurt après l’accouplement. De ce fait, les effectifs de l’espèce ne peuvent pas augmenter.
Le taux de mortalité en mer a aussi considérablement augmenté ces dernières années à cause du prélèvement qui perdure en haute mer, et au réchauffement climatique qui perturbe les saumons. Mais cela n’explique pas tout.
La pêche au filet au ras de nos côtes, sans aucune distance minimale, est en grande partie responsable du déclin. Elle tue les saumons. N’étant pas légiférée, il y a une forte densité de filets dans les eaux littorales. Les filets pêchent tout. Ils ne distinguent pas un saumon d’un poisson commercial. Les saumons qui tentent de revenir dans leur rivière natale se retrouvent souvent attrapés par les pêcheurs. Un navire ramasse ainsi au minimum trois saumons par jour. Au bout de plusieurs mois, ce sont des centaines de saumons par bateau, et des milliers qui disparaissent des rivières. C’est irresponsable. Les saumons disparaissent sans que l’administration s’en émeuve.
Quelle conséquence cela a-t-il sur les autres espèces vivantes ?
Le saumon est le meilleur indicateur de la qualité des eaux. Tant qu’il y a du saumon, on peut être sûr que l’eau d’une rivière est saine pour nous, et pour les autres espèces.
« Le métier doit disparaître,
il n’y a pas le choix »
Le saumon est également un poisson-hôte de la moule perlière de rivière : la mulette. Le poisson est indispensable dans son processus de reproduction. Si le saumon disparaît, la mulette disparaîtra aussi. Or, cette espèce de moule perlière est en danger critique d’extinction.
En plus de l’interdiction de pêche en 2025 sur le bassin de l’Adour et le long des côtes landaises et basques, quelles autres mesures pourraient être prises selon vous ?
Il faudrait aller plus loin. La prédation ne s’opérant pas qu’en rivière, mais aussi en mer, il est nécessaire de mettre une vraie politique en place. Il ne suffit pas de s’attaquer à la pêche ciblée.
Nous avons prévenu la préfecture à plusieurs reprises, mais on refuse de prendre notre expertise en compte. Des rapports de l’Office français de la biodiversité (OFB) indiquent que les captures des saumons en mer ont un impact considérable sur les populations en rivières. Des mesures auraient pu être mises en place beaucoup plus tôt.
Pour sauver l’espèce dans le Sud-Ouest, il faudrait éloigner les filets de pêche de 5,5 km des côtes. Cela ne signifie pas d’interdire la pêche. La pêche à l’hameçon par exemple ne pose pas de problème mais il faut la légiférer correctement, et au bon endroit. L’aire maritime doit être protégée et la pêche sélective doit être favorisée. Ainsi, le corridor migratoire et les nourriceries côtières — là où vivent une vingtaine d’espèces commerciales — seraient préservés. Les pêches de demain seraient alors assurées, et les captures d’espèces protégées réduites.
À cause de cette interdiction, certains pêcheurs de saumons craignent la disparition de leur métier. Qu’en pensez-vous ?
Les populations se sont effondrées ces dernières années et si on permet au pêcheur de saumons de pêcher les derniers poissons, l’espèce n’a aucune chance de s’en sortir. Le métier doit disparaître, il n’y a pas le choix. Si un jour la ressource revenait, ce qui n’est pas garanti, on pourrait imaginer un retour de la pêche. Mais il faudra que celle-ci soit effectuée de manière intelligente.