J10 : Rater la COP24 « ne serait pas seulement immoral, mais suicidaire »

13 décembre 2018 / Dorothée Moisan (Reporterre)

Au dixième jour des négociations, et à 48 heures du clap de fin, le secrétaire général de l’ONU et les ONG ont fait front, avec des mots puissants, pour persuader les États qui regimbent de ne pas saboter la conférence climatique.

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre. L’intégralité du journal est à retrouver ici.


  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

Mercredi 12 décembre au matin, j’ai senti que je n’étais pas seule en marchant vers la COP. Comme si quelqu’un ou plutôt quelque chose m’accompagnait sur le trajet. Et puis j’ai compris : des effluves de carbone-suie s’insinuaient dans mes narines et ma trachée. Depuis deux jours, le temps s’est refroidi, stimulant l’usage des poêles à charbon, qui chauffent ici la plupart des foyers. Cela m’a rappelé cette conversation quelques jours plus tôt avec un expert finlandais de la pollution : il avait réussi à déprimer ses collègues en les informant que le niveau de particules fines à Katowice était l’un des plus élevés d’Europe. Il leur avait asséné le coup de grâce en leur montrant cette carte colorée, indiquant les zones les plus polluées, dans un dégradé allant du vert au rouge foncé. La zone de Katowice y apparaissait sous la couleur noire…

Diminution en mois de l’espérance de vie à cause de la pollution de l’air.

En faisant mon marché parmi les différents événements de la COP, le choix a été vite fait. Car, désormais, ce sont les négociations qui priment. Aussi passionnants soient-ils, les side events passent à la trappe. Pour vous dire, j’étais si occupée à suivre ces négociations que j’en ai raté l’inratable Al Gore ! Manifestement, je n’ai pas été la seule : autour de moi, personne ne savait où et quand avait eu lieu son show… Autres événements dont je ne vous parlerai pas : l’idée de créer un passeport climat pour les ressortissants des nations amenées à disparaître ou le régime alimentaire sain et durable capable de nourrir 10 milliards d’êtres humains. Car à quelques dizaines d’heures du gong final, il est temps de plonger dans l’univers obscur de la négociation.

Petit retour en arrière d’abord. Si vous vous souvenez, les experts techniques ont rendu samedi soir à la présidence polonaise une première copie du rulebook, cette notice de l’accord de Paris, afin que les ministres n’aient plus qu’à trancher les points sensibles. À chaque paire de crochets correspondait une difficulté politique à régler. Seulement, le président polonais, Michal Kurtyka, a jugé que le texte, qui ne faisait plus que 100 pages au lieu de 300, était encore trop technique. Il a donc enjoint aux négociateurs de rendre un nouveau texte, plus clair, comprenant moins de crochets. Mardi soir, jugeant les progrès encore « insuffisants », la présidence polonaise a décidé de reprendre les rênes, s’engageant à retravailler elle-même le texte et à en remettre mercredi un texte plus resserré, avec moins d’options.

« Est venu le temps du compromis. Cela signifie des sacrifices, mais ils nous profiteront à tous » 

Mercredi, le texte est ainsi arrivé bout par bout aux parties et aux observateurs, déclenchant de nombreuses réactions, souvent de déception. La faiblesse de l’ambition désole les pays les plus vulnérables au changement climatique, comme le Premier ministre fidjien, Frank Bainimarama. « Le temps pour parler et écouter », comme ce fut le cas durant un an à l’occasion du « dialogue Talanoa » où les États ont confronté leurs expériences, « doit maintenant laisser place à l’action », a-t-il alerté, demandant aux 195 autres États signataires de l’accord de Paris de relever leurs engagements de réduction de leurs émissions (NDC). « Ils doivent être multipliés par cinq », a-t-il rappelé, si l’on veut rester sous un réchauffement planétaire inférieur à 1,5 °C. À l’heure où quatre pays — États-Unis, Arabie saoudite, Russie et Koweït — jouent avec les mots et refusent de « saluer » le rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur les 1,5 °C, proposant de seulement en « prendre note », le dirigeant fidjien a remis les pendules à l’heure : « Ensemble, nous devons accepter sans réserve la science et l’avis selon lequel nos NDC actuelles nous mènent à un réchauffement de plus de 3 °C d’ici la fin du siècle. »

Conscient du danger qu’il y aurait à ce que des États refusent de rejoindre « le canoë » fidjien, António Guterres, le secrétaire général de l’ONU lui-même, s’est réinvité mercredi à Katowice pour tenter d’éviter le naufrage. Il a rappelé que d’ici à vendredi soir, il était indispensable que la COP s’entende sur le rulebook, progresse sur la question des financements climat et s’engage à relever ses NDC. « Certains d’entre vous devront prendre des décisions politiques difficiles, mais est venu le temps […] du compromis. Cela signifie des sacrifices, mais ils nous profiteront à tous. […] Rater cette occasion […] ne serait pas seulement immoral, ce serait suicidaire. »

Ce désespoir, je l’ai aussi entendu dans une autre voix, celle de l’Indien Harjeet Sing, de l’ONG Action Aid International. Cela faisait plusieurs jours qu’il m’éclairait sur l’évolution des négociations, tout en se battant auprès des délégations pour qu’elles intègrent dans le rulebook la question des pertes et préjudices (loss and damage), ces pertes irrécupérables causées par la sécheresse, les inondations et autres typhons. Mais mercredi, j’ai senti sa gorge se serrer. « Ce qui arrive ici est très triste : les pays reviennent à la situation de 2014 où l’on se battait pour que le loss and damage soit reconnu » comme une question indépendante, non incluse dans les financements consacrés à l’adaptation au changement climatique. L’accord de Paris, a-t-il dénoncé, « n’est pas seulement une histoire de panneaux solaires et d’éoliennes, mais concerne les gens et la planète. Si on ne parle pas des conséquences sur les gens, alors nous échouons. »

L’Indien Harjeet Singh de l’ONG ActionAid International.

12 décembre 2015 – 12 décembre 2018 : trois ans aujourd’hui que l’accord de Paris a été adopté. Qui paraissent des siècles. Alors qu’en 2015, les planètes semblaient parfaitement alignées et que les émissions mondiales commençaient — enfin — à diminuer, en 2018, la situation s’est renversée : les émissions sont reparties à la hausse et les planètes ont rejoint une orbite capricieuse, avec l’arrivée au pouvoir des climatosceptiques aux États-Unis puis au Brésil et de crises nationales chez des pays habituellement leaders des négociations climatiques (Brexit au Royaume-Uni, crise budgétaire en Italie, politique en Allemagne, et sociale en France avec les Gilets jaunes).

« C’est une COP européenne mais où est l’UE ? Pourquoi ne se comporte-t-elle pas en leader ? »

Trois ans après l’élan de la COP21 de Paris, l’Union européenne fait peine à voir. « Elle a été très décevante », aux yeux d’Harjeet Singh, un point de vue partagé par de nombreux observateurs. « C’est une COP européenne mais où est l’UE ? Pourquoi ne se comporte-t-elle pas en leader ? » Question que j’ai posée quelques instants plus tard au commissaire européen au Climat et à l’Énergie, Miguel Arias Cañete. M. Cañete n’a pas apprécié. Mais alors pas du tout. Écoutons sa réponse : « Le leadership n’est pas dire qu’on est le leader mais c’est d’agir. Et on est train de réduire nos émissions, on développe les technologies du futur. […] Nous serons les premiers au monde à atteindre la neutralité carbone. Être ambitieux, c’est aussi être solidaire et on est le premier financeur des pays en voie de développement. Ça, c’est du leadership. »

Le commissaire européen Miguel Aries Cañete.

Il avait l’air si convaincu qu’on était les meilleurs que j’ai eu un doute. Alors je suis allée poser la question à Neil Makaroff, qui suit de près les politiques climatiques européennes pour le Réseau Action Climat. Les lois européennes sur la transition énergétique, si elles étaient correctement mises en œuvre, aboutiraient à une réduction de 45 % des émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport au niveau de 1990. Le problème, souligne Neil Makaroff, c’est que primo, ce n’est pas gagné : si les émissions continuent sur la tendance actuelle, c’est tout bonnement impossible. Et que deuzio, « même si on y arrivait, 45 % de baisse d’ici 2030, c’est ridicule par rapport à l’objectif de la neutralité carbone en 2050 ». Les experts estiment en effet qu’on devrait se situer en 2030 entre moins 55 % et moins 65 %. Repousser les efforts après 2030, c’est juste l’assurance de perdre une course impossible à gagner en 20 ans seulement.

Coup de théâtre ! Au moment où j’écris ces lignes a lieu un rebondissement — c’est ça aussi les COP — puisque 11 pays européens, dont la France et l’Allemagne, mais aussi l’Argentine, le Mexique, les Fidji et quelques autres, ainsi que le groupe des 47 pays les moins développés viennent de lancer la Coalition pour une ambition élevée, se disant dans un texte commun « déterminés » à rehausser leurs engagements d’ici 2020. L’Europe pourrait-elle redevenir le chef de file providentiel que tous attendent à Katowice ? Reste à savoir si cette déclaration de dernière minute suffira à ranimer l’esprit de Paris… En effet, en 2015, ce furent 120 pays, dont l’UE toute entière et non 11 États sur 28, qui avaient signé une déclaration de ce type pour emporter le morceau quand la machine avait grippé. Et puis d’autres États freinent toujours des quatre fers. Harjeet Sing regrette ainsi que les États-Unis, l’Australie et le Japon, autrement dit les États « qui représentent les intérêts des énergies fossiles ne laissent l’espace à aucun progrès, que ce soit sur l’ambition, le financement, ou sur le fait de reconnaître le point crucial des pertes et préjudices ».


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Source : Dorothée Moisan pour Reporterre

Photos : © Dorothée Moisan/Reporterre

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