La Société générale accro au gaz de schiste

13 décembre 2018 / Baptiste Giraud (Reporterre)

Charbon, gaz de schiste, pétrole : la Société générale finance toujours les énergies les plus polluantes. Elle est la cible, depuis plusieurs mois, de militants pour le climat. Par le passé, leurs actions contre BNP Paribas avaient conduit cette dernière à se désengager de certaines énergies fossiles.

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En 2015, lors de la COP21 à Paris, les banques françaises s’étaient engagées à ne plus financer les centrales à charbon. Trois ans après, elles ont certes cessé tout lien direct avec ce type de projets… mais continuent de travailler avec les entreprises qui construisent et gèrent des centrales à charbon.

Championne en la matière : BNP Paribas, avec 1.665 millions d’euros de financements accordés depuis 2016 aux allemands RWE et Uniper, et au tchèque CEZ Group, selon une note des Amis de la Terre. Juste derrière, la Société générale, avec 1.025 millions d’euros.

« Parce qu’il ne sera pas possible de tourner la page des énergies fossiles sans arrêt des financements à ce secteur les banques ont un rôle clé à jouer », affirme l’ONG dans un rapport publié en mars 2018. Voilà pourquoi les Amis de la Terre, comme d’autres militants du climat (ANV-COP21, Attac…) poursuivent leurs actions contre des grandes banques.

En 2016 et 2017, c’est BNP Paribas qui était visée : « Notre demande principale était que la BNP se retire du secteur des énergies fossiles non conventionnelles [pétrole et gaz de schiste] », rappelle Lorette Philippot, des Amis de la Terre France. Et cela paie : la banque a annoncé en octobre 2017 son retrait de tout projet lié aux sables bitumineux, au gaz de schiste, ou à la recherche ou l’exploitation de gaz et pétrole en Arctique.

« Sur le terminal voisin, c’est la Société générale qui est engagée » 

Une belle victoire. Mais en enquêtant sur les forfaits de la BNP, les membres de l’ONG se sont rendu compte qu’une autre banque d’origine française était impliquée dans les mêmes projets nuisibles. Alors que la BNP travaillait pour un projet de terminal d’exportation de gaz de schiste au Texas (dont elle s’est depuis retirée), « sur le terminal voisin, situé à une centaine de mètres mais prévu pour être deux fois plus gros, c’est la Société générale qui était engagée », raconte Lorette Philippot, des Amis de la Terre.

Situé dans le delta du Rio Grande, le projet s’appelle Rio Grande LNG. Il s’agit d’un terminal d’exportation de gaz de schiste sous forme liquéfiée (le gaz naturel liquéfié ou GNL), qui vise les 100 millions de m³ exportés par jour. La Société générale, mandatée comme « conseiller financier », doit aider l’entreprise NextDecade qui le porte à trouver 20 milliards d’euros, explique le rapport des Amis de la Terre.

Action de « nettoyage » d’une agence de la Société générale à Paris, début décembre.

Juste en amont, la Société générale est également engagée dans le projet Rio Bravo Pipeline, un double gazoduc de 225 km de long (soit le plus gros gazoduc en attente d’autorisation aux États-Unis, selon le rapport). Il doit permettre l’acheminement jusqu’au terminal du gaz de schiste extrait des gisements d’Eagle Ford et du Bassin permien, au Texas.

Ces infrastructures devraient en elles-mêmes émettre plus de 10 millions de tonnes équivalent CO2 par an, estime le rapport. Mais elles sont aussi critiquées pour leurs conséquences au niveau local : le projet de terminal Rio Grande LNG est situé à côté de la ville de Brownsville, où 35 % des habitants étaient sous le seuil de pauvreté en 2015 (soit le taux le plus élevé en zone urbaine aux États-Unis), et dans un comté rural « dont la population est composée à 93 % d’Hispaniques ou de latinos ». Exemplaire du racisme environnemental.

La Société générale, 1re banque au monde à financer les nouvelles infrastructures d’exportation de gaz de schiste en Amérique du Nord

Et ce n’est pas tout : le delta du Rio Grande est le territoire ancestral de la tribu Esto’k Gna. Les dépouilles de leurs ancêtres reposent dans un site sacré que le projet de terminal doit venir frôler. « Ces populations autochtones n’ont pas eu leur mot à dire, et on va leur installer Fos-sur-Mer dans leur delta », affirme Lorette Philippot. Leurs préoccupations sont sanitaires, sécuritaires (risque d’explosion) et environnementales. « C’est l’archétype du projet imposé sans consultation dans un endroit extrêmement pauvre, abandonné, simplement pour réaliser la politique de Donald Trump, l’exportation du gaz de schiste, et le profit des industriels et des banquiers qui les soutiennent. »

Au-delà de ce seul cas, la Société générale s’est lancée dans une stratégie de promotion des gaz de schiste en Amérique du Nord et dans le monde entier. Outre les deux projets déjà mentionnés, elle participe (en les finançant ou les conseillant) à six autres projets de terminaux d’exportation sur le continent. Parmi eux, celui de Sabine Pass LNG, déjà en activité et qui livre EDF et Engie en GNL issu de gaz de schiste depuis cette année. Sous oublier le pipeline Enbridge’s line 3, qui doit transporter le pétrole issu de sables bitumineux de l’Alberta jusqu’au Wisconsin (Nord des États-Unis), en traversant le territoire du peuple Ojibwe du Minnesota, et ses marais de zizanie (ou « riz sauvage »).

La Société générale est aujourd’hui la 1re banque au monde à financer les nouvelles infrastructures d’exportation de gaz de schiste en Amérique du Nord, selon les Amis de la Terre. Davantage que les grandes banques américaines ! « C’est le programme énergétique de Trump : faire des États-Unis un exportateur net d’énergie, et fonder cette puissance énergétique sur l’exploitation à outrance des énergies fossiles et des secteurs non conventionnels, ceux-là mêmes que, en France, on ne développera pas [les gaz de schiste ont été abandonnés en 2011, et nous n’avons pas de sables bitumineux] », dit Lorette Phlippot. La Société générale, banque multinationale présente dans 67 pays et au chiffre d’affaires de 25,6 milliards d’euros en 2015, joue donc un rôle majeur dans ce processus.

Une position que la banque justifie : « Nous pensons que, s’il est correctement encadré, le gaz peut en effet être une énergie de transition avec des conséquences acceptables, bien moindres que celles du charbon ou du pétrole issu des sables bitumineux », expliquait Cécile Rechatin, responsable des politiques environnementales et sociales, à Novethic. Elle développe donc sa stratégie, avec un projet de terminal d’importation de GNL en Amérique du Sud (Penco Lirquen LNG), et deux d’exportation au Mozambique (Coral South LNG et Mozambique LNG).

La BNP a banni ces énergies fossiles depuis l’année dernière 

Or, le gaz de schiste est extrêmement polluant. Même s’il émet moitié moins de gaz à effet de serre au moment de sa combustion, il induit des fuites importantes de méthane (gaz à l’effet de serre 86 fois plus important que le CO2 sur 20 ans) tout au long de son acheminement. De plus, pour être exporté, le gaz est refroidi à - 161 °C (la température à laquelle il devient liquide), maintenu à cette température lors de son transport par bateau, puis regazéifié à l’arrivée. Ce qui alourdit son bilan carbone d’un tiers.

Bonne élève pour une fois, la BNP a banni ces énergies fossiles depuis l’année dernière : « Quant aux sables bitumineux dont nous avions encadré le financement dès 2013, c’est la source d’énergie fossile la plus émettrice de CO2 après le charbon. Notre décision [exclusion des sables bitumineux et gaz de schiste] a entraîné une perte de revenus à court terme mais nous a permis d’être cohérents avec nos engagements », explique cette autre banque.

Action de « nettoyage » d’une agence de la Société générale au Mans, début décembre.

Interrogée par Reporterre, la Société générale se réfugie derrière sa « politique sectorielle » sur le pétrole et le gaz : il s’agit d’un ensemble de points d’attention sur les clients et projets financés, très flou et sans interdiction, ainsi que derrière les « principes de l’Équateur » pour ce qui concerne les droits humains. « On ne peut pas faire du zéro charbon et 100 % renouvelables, pour une question de technologies, d’accès, etc. On considère, c’est notre conviction, que la production d’électricité issue du gaz est très clairement pour les prochaines années amenée à garder une part assez importante », explique le service communication.

Et pour le reste des énergies ? La banque ne fournissant que les chiffres du « mix énergétique de la production d’électricité » qu’elle finance (où ne sont inclus que les financements concernant les centrales électriques), il faut se tourner vers un rapport d’Oxfam, paru en novembre dernier, pour en savoir plus. Entre 2016 et 2017, la Société générale a financé (directement ou indirectement) les énergies fossiles pour 11,5 milliards d’euros, et les renouvelables pour 3,3 milliards d’euros. Soit moins de 3 euros investis dans les renouvelables pour 10 dans les fossiles.

Vendredi 14 décembre, à 10 h, jour de la fin annoncée de la COP24, les ONG ont annoncé une action de désobéissance civile massive de « nettoyage » à l’agence centrale de Société Générale dans le IXe arrondissement de Paris, pour dénoncer la responsabilité de la banque dans le développement des énergies fossiles.


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Lire aussi : La Société générale encourage l’exportation du gaz de schiste vers l’Europe

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Photos : Actions de « nettoyage » des militants des Amis de la Terre et de ANV-COP21 dans des agences de la Société générale en décembre 2018.
. chapô : place de la Nation, à Paris. © Sam Saintyard
. au Mans : © Amis de la Terre

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