J9 : « Imaginez si Cristiano Ronaldo pouvait parler du climat ! » 

Durée de lecture : 8 minutes

12 décembre 2018 / Dorothée Moisan (Reporterre)

Alors qu’a débuté mardi 11 décembre le « dialogue Talanoa », très attendu car il devrait permettre de mesurer l’ambition climatique des États, les sportifs se sont engagés eux aussi à agir pour le climat.

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre. L’intégralité du journal est à retrouver ici.


  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

Ce mardi matin, la COP s’est réveillée sous la neige. Un fin duvet blanc qui pourrait bien s’épaissir les prochains jours, selon les prévisions météo. C’est donc bien emmitouflée qu’à 9 heures, j’ai croisé au portique de sécurité Valérie Masson-Delmotte, vice-présidente du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et l’une de ses meilleures vulgarisatrices. Elle m’a raconté comment, tout comme moi, elle marchait 30 minutes le matin pour rejoindre le palais des congrès, en raison de son hébergement éloigné. Un bol d’air appréciable quand on passe entre 10 et 15 heures enfermées dans des préfabriqués dépourvus de lumière naturelle… Cela m’a rappelé ce que m’avait raconté quelques jours plus tôt une volontaire en gilet vert : « Je suis étonnée, on est à la COP et plusieurs me demandent de leur appeler un taxi, alors qu’ils sont logés au Marriott, visible à l’œil nu, et qui se situe pourtant à 5 petites minutes à pied… »

C’est avec 25 minutes de retard qu’a commencé la séquence très attendue du « dialogue Talanoa ». Ce mot exotique recouvre une méthode traditionnelle utilisée aux îles Fidji pour résoudre les contentieux. Fondée sur un échange d’expériences, elle vise à dépasser les blocages entre les États en partageant des histoires qui aident à personnaliser les effets concrets du changement climatique. Ce procédé, durant lequel il est interdit de critiquer les expériences rapportées par les autres, vise à convaincre les participants à la COP à relever leur ambition en matière de réduction de gaz à effet de serre.

« Nous devons en faire plus, et le faire vite. La vraie histoire n’est pas encore écrite » 

Le président polonais de la COP, Michal Kurtyka, a ouvert cette « séquence clé » — qui doit s’achever ce mercredi soir — en prenant pour exemple Katowice, ancienne ville minière devenue « une des villes les plus vertes de Pologne ». Pour lui, cette histoire de reconversion, c’est tout simplement « la preuve qu’une transformation est possible ». Parmi l’habituelle palanquée de discours officiels, quelques phrases de la secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), la Mexicaine Patricia Espinosa. Durant ce dialogue, a-t-elle dit, « j’ai entendu d’incroyables histoires », comme celle de cette « petite Philippine qui a perdu les trois quarts de sa famille en un seul événement » extrême. « On se focalise tellement sur les chiffres et les statistiques mais le changement climatique parle d’abord des gens. À chaque chiffre correspond le nom d’une personne. »

Appelé à la rescousse, Laurent Fabius, artisan de l’accord de Paris en 2015, a répété l’urgence à agir : « Nous devons en faire plus, et le faire vite. La vraie histoire n’est pas encore écrite : elle peut encore être différente car il y a encore une petite fenêtre pour construire un avenir » pour les générations futures. Il a été jusqu’à « supplier » les États présents de s’unir et de trouver ensemble la « volonté politique » de mettre en œuvre l’accord de Paris de manière ambitieuse, au lieu, comme certains, de passer leur temps à jouer « les saboteurs ». Car le temps presse, a-t-il conclu : « Vous avez quatre jours pour finir le travail, c’est court mais c’est vital. »

En attendant, demain jeudi, le bilan de ce dialogue, revenons sur quelques événements marquants de la journée de mardi. Il y a d’abord eu l’annonce d’un accord-cadre, appelant le mouvement sportif — fédérations, ligues et clubs, mais aussi le Comité international olympique — à prendre des mesures pour réduire son empreinte carbone et sensibiliser le public à agir en faveur du climat.

L’idée est toute simple — encore une — : il s’agit de mettre la puissance financière de l’industrie du sport, et surtout sa capacité d’influence, au service de la lutte contre le changement climatique. D’autant que la pratique sportive est déjà fortement affectée : entre les hivers à l’enneigement incertain préjudiciables aux sports d’hiver, les vagues de chaleur éprouvantes pour les athlètes, les sécheresses dommageables aux terrains de golf ou les inondations aux matches de football.

Dale Vince (au centre), millionnaire et propriétaire du club anglais des Forest Green Rovers (FGR).

La joueuse canadienne de football Karina LeBlanc — d’origine dominicaine, elle a perdu des membres de sa famille au passage de l’ouragan Maria — est convaincue que les sportifs ont leur rôle à jouer. « Regardez Cristiano Ronaldo, il peut toucher plus de 340 millions de personnes sur les réseaux sociaux. Imaginez si on pouvait avoir quelqu’un comme lui pour parler de ce dont on parle maintenant. Imaginez si on pouvait décrocher Serena Williams, Alex Morgan »

Écolo convaincu, Dale Vince, lui, n’a pas attendu cet accord onusien pour agir : depuis que ce millionnaire a racheté le club anglais des Forest Green Rovers (FGR) en 2010, il a réussi à en faire le club le plus vert de la planète. Panneaux solaires, bouse de vache pour la pelouse, menu végane et maintenant stade en bois ! Ce sera d’ailleurs « le premier stade au monde à être construit uniquement en bois, ce qui est un gros défi », a relevé l’entrepreneur toute crête (capillaire) dehors, puisque « 75 % de l’empreinte carbone des stades vient, sur toute leur durée de vie, des matériaux utilisés pour les fabriquer et non de l’énergie pour les faire fonctionner ».

« À chaque fois, on m’a demandé si le Brésil allait quitter l’accord de Paris »

Alors que j’écoutais une responsable de Paris 2024 vanter les prochains jeux Olympiques de Paris, « spectaculaires et durables », car ils seront les premiers en conformité avec l’accord de Paris, une silhouette bien connue du monde climatique a attiré mon attention, celle du climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du Giec. J’en ai profité pour le sonder : alors cette COP, vous en dites quoi, vous qui en avez vécu une vingtaine ? « Ça se passe comme toutes les COP. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’ils vont dire du rapport du Giec sur les 1,5 °C. » Et pour cause, puisque la semaine dernière, l’Arabie saoudite, mais aussi les États-Unis, la Russie et le Koweït ont exprimé un avis défavorable sur ce texte. « C’est la première fois que ça arrive, c’est assez bizarre. Peut-être que les négociateurs étasuniens ne pouvaient pas rentrer chez eux en montrant qu’ils avaient tout accepté… »

Si les États-Unis sont dans toutes les conversations cette année à la COP, le Brésil lui aussi brûle les lèvres, le nouveau président élu, Jair Bolsonaro, qui prendra ses fonctions en janvier, ayant menacé de quitter l’accord de Paris. « Ici à Katowice, j’ai participé à quatre événements, m’a raconté Marcelo Donnabella Elias Basto, secrétaire d’État à l’Environnement de l’État de Sao Paulo. À chaque fois, on m’a demandé si le Brésil allait quitter l’accord de Paris. Tous sont très inquiets, car le Brésil est la 7e économie mondiale, et il jouit de la plus grande biodiversité au monde et de la plus grande forêt tropicale. » Alors, quittera ou quittera pas ? Il l’ignore, mais il n’est guère optimiste. Il s’autorise tout de même à espérer car « Jair Bolsonaro a montré de la flexibilité récemment : il devait fusionner les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, mais à cause de l’opposition de la société civile, il a reculé ».

Sarah Zein.

Peut-être aussi le nouveau président se rendra-t-il compte qu’un départ de l’accord de Paris serait « une mauvaise décision pour le pays, notamment pour les exportations ». Certains pays ont en effet d’ores et déjà fait savoir qu’ils refuseraient d’importer des produits climaticides. Or, l’État de Sao Paulo, le plus peuplé du Brésil (45 millions d’habitants), avec un PIB égal au tiers du PIB national, est le premier exportateur du pays (canne à sucre, café, oranges…). Autre exemple : en 2015, Sao Paulo a été victime d’une pénurie d’eau. Or « dans une mégapole de 24 millions d’habitants, les besoins en eau sont immenses ». « Si le pays quitte l’accord de Paris et que le changement climatique s’aggrave, l’eau deviendra de plus en plus rare et cela peut créer une crise pour l’agriculture mais aussi une énorme crise urbaine. »

Je finirai sur une jolie histoire entendue aujourd’hui à la COP, celle de Sarah Zein, une jeune Syrienne qui en 2013 a réussi à lancer à Damas l’initiative « Yalla, let’s bike ». Alors qu’en Syrie, il est « socialement inacceptable pour une femme de rouler à vélo » — certains considèrent que cela déflore les vierges… —, elle est parvenue à bousculer les codes. Depuis, 10 kilomètres de pistes cyclables ont été construits, et les ventes de vélo ont explosé, près de la moitié achetés par des femmes.


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Source : Dorothée Moisan pour Reporterre

Photos : © Dorothée Moisan/Reporterre

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