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« Je veux porter une écologie de l’espoir »

16 février 2016 / Entretien avec David Cormand



Après le départ surprise d’Emmanuelle Cosse vers le gouvernement, David Cormand est le nouveau secrétaire d’Europe Écologie-Les Verts. Dans sa première interview, il explique comment il espère empêcher la décomposition de son parti.

Reporterre – EELV peut-il survivre au départ d’Emmanuelle Cosse et de nombreux autres élus dans les derniers mois ?

David Cormand – Oui. En nous réinventant. Le remaniement clôt une séquence où nous avons tenté de participer à la coalition gouvernementale aux côtés du PS sans parvenir à en influencer notablement la politique. Nous avons quitté le gouvernement devant l’indigence des politiques menées. Les écologistes qui viennent d’y rentrer au nom du pragmatisme entérinent une position de minoritaires, se nourrissant de miettes. Nous sommes désormais face à un choix : soit on reste un parti de « contre-pouvoir », où l’on continue nos fines analyses de la marche du monde, en tentant parfois d’être le poil à gratter de ceux qui exercent le pouvoir, mais on se considère toujours comme minoritaire. Soit on considère que nous avons vocation à devenir majoritaires.

C’est ma perspective, même si le saut à accomplir est immense. C’est pour moi le troisième temps de l’écologie politique, après la période du « ni-ni » puis le temps de l’ancrage à gauche : l’affirmation que nous devons conquérir le pouvoir par nous-mêmes. Ça ne veut pas dire sans partenaire, mais avec une ligne politique à vocation majoritaire.


On a du mal à voir comment, aujourd’hui, les écologistes pourraient être autre chose qu’un contre-pouvoir du Parti socialiste.

Cela fait trente ans qu’on intériorise l’idée que le PS sera toujours le grand frère. Rien n’est immuable. Les cycles politiques bougent en fonction des cycles historiques. La nouvelle donne politique est même géologique : nous vivons le temps de l’anthropocène. Cet événement majeur ne concerne pas qu’une ou deux générations : c’est le bouleversement structurel de notre écosystème du fait de l’activité humaine. Et le seul parti qui a analysé cela depuis longtemps, qui alerte et propose des solutions à ce sujet, c’est le parti écologiste. Le sens de l’histoire est que nous soyons ceux qui exercent le pouvoir pour répondre à ce défi.

Comment ?

En nous inscrivant enfin dans le temps long. Le turn-over incroyable depuis la création du parti écologiste doit nous interroger. Je pense qu’on ne travaille pas assez sur un sentiment d’appartenance collective. Notre culture commune est très peu alimentée. On a des générations spontanées qui apparaissent, plus ou moins brillantes, mais qui s’attirent en permanence la défiance de leurs aînés. Il n’y a pas ce sentiment d’appartenance à une famille commune, où on est solidaire et bienveillant.

Nous avons certes des parcours différents, mais nous sommes le parti avec le tronc commun de pensée politique le plus cohérent. Nous sommes tous d’accord sur la nécessité de sortir du culte de la croissance et du productivisme. Cette matrice est fondamentale. Cela devrait surdéterminer tous les désaccords qu’il peut y avoir sur d’autres sujets. À côté, au Parti socialiste, vous pouvez me dire ce qu’il y a de commun aujourd’hui sur l’économie entre Gérard Filoche et Manuel Valls ?

Mais le problème structurel chez nous est cette incapacité à exposer clairement, c’est-à-dire collectivement, un message politique.

Sur quoi cette culture commune devrait-elle se fonder ?

Sur nos valeurs : la modération, le respect des espèces et des écosystèmes, le souci du futur. Nous devons également être les fers de lance de la démocratisation du monde à travers une logique de redistribution des pouvoirs : l’État ne peut avoir le monopole de la définition de l’intérêt général.
Enfin notre rapport à ce que la gauche classique appelle l’égalité se définit d’abord sur l’idée de justice dans l’accès aux biens communs naturels ou issus de la civilisation. Nous devons mener une bataille culturelle de long terme.

Il faut assumer d’avoir une vision à temps long. Pour moi, l’objectif est à dix ans. L’ensemble du paysage politique voit s’ouvrir une séquence de décomposition et de recomposition, avec l’émergence du Front national, avec la droitisation extrême d’un parti historiquement gaulliste, et avec une gauche au pouvoir qui n’a plus rien à voir avec la social-démocratie à la fin du XXe siècle.

Cela ne veut pas dire que nous serons dans le déni des autres séquences. Il y a bien sûr 2017, qui doit être le temps où l’on sème. Car le match qui se dessine, c’est le remake de 2012 : Sarkozy/Hollande/Le Pen, qui sont par ailleurs les trois personnalités les moins populaires des Français, à qui l’on dit : « Vous ne les aimez pas, mais on va vous les remettre quand même. »
Qui sont les challengers ? Bayrou ou Mélenchon, ceux qui étaient déjà là la dernière fois également. Et la surprise de renouveau, ce serait quoi ? Alain Juppé ou Manuel Valls. Pour un nouveau souffle, on a vu mieux. Voici le tableau qui s’installe, et tous ces gens-là y ont intérêt. C’est d’ailleurs le jeu de Hollande de dire qu’entre Mélenchon et lui, il n’y a personne. Soit vous êtes avec lui, soit vous êtes « mélenchonisé ». C’est exactement le récit qu’il a essayé de construire à la sortie du gouvernement de Cécile Duflot et de Pascal Canfin. C’est aussi ce qui justifie la création de l’UDE : ça lui permet d’assécher tout le terrain entre Mélenchon et lui.

En réalité, Mélenchon et Hollande sont les héritiers des clivages de la vieille gauche du XXe siècle : révolutionnaire versus réformateur. Sauf qu’ils ne sont ni révolutionnaire pour l’un, ni vraiment réformateur pour l’autre. En 2017, si c’était Juppé, il n’y aurait aucune différence avec les politiques économiques et sociales de Hollande et Valls.

Pourquoi n’y a-t-il plus de différence ?

La différence entre la social-démocratie et la droite était de savoir comment répartir les points de croissance. Pour la droite, cela doit aller aux entreprises et aux rentiers, et pour la gauche, aux travailleurs et aux pauvres. Sauf que, quand il n’y a plus de croissance, quelle est la différence ? Cela débouche sur ce « cercle de la raison », qu’avait conceptualisé Alain Minc lors de la campagne Balladur. En réalité, c’est le cercle de la résignation, de l’accompagnement d’un système économique structurellement déclinant.

C’est là-dessus que grandit l’extrême droite et je crains qu’elle soit installée durablement et structurellement dans le paysage français. Déconstruire les pulsions qui mènent au vote d’extrême droite va prendre du temps.
Et puis, il y a la force de l’alternative, dont la colonne vertébrale doit être l’écologie politique. Ça ne peut pas être un retour à la bonne vieille gauche, qui aurait raté le rendez-vous de l’histoire au XXe siècle pour se refaire au XXIe. L’écologie politique a un rôle historique dans cette reconfiguration des dix ans à venir.

En attendant, on voit mal qui va la représenter en 2017 ? Cécile Duflot ne semble plus l’image du renouveau.

Je ne partage pas ce postulat. Cécile Duflot a été clairvoyante : elle fut la première à faire l’analyse, après les municipales de 2014, qu’on ne changerait pas de cap et que Hollande rompait définitivement avec la majorité de 2012. Elle a décidé de partir, avec Pascal Canfin, avant les autres qui ont suivi, Hamon, Montebourg et Taubira. Le jugement médiatique est donc injuste. Si elle est candidate, je fais le pari qu’elle saura faire bouger les lignes.
Et puis il y a Nicolas Hulot. Avec le sondage paru dans le Journal du dimanche, c’est la première fois que la personnalité de gauche la mieux placée pour 2017 est un écologiste. Ce n’est donc pas vrai qu’il n’y a personne pour représenter l’écologie aujourd’hui en France. Il y a deux candidatures potentielles solides pour 2017 : Cécile Duflot et Nicolas Hulot.

Laquelle privilégieriez-vous ?

Pour l’instant, aucune des deux n’est déclarée, donc je ne vais pas départager des gens qui ne sont pas candidats.

David Cormand, secrétaire national intérimaire - à confirmer.

Mais le « qui » est secondaire : l’enjeu est de réussir à être collectif. Bien sûr, il n’y a qu’un seul nom sur le bulletin de vote final. Mais c’est le rassemblement, le collectif, qui permet les victoires.
C’est d’ailleurs pour cela que je soutiens l’appel à la primaire. Il définit un espace politique entre Hollande et Mélenchon. Il construit un imaginaire politique et donne consistance à un espace qui, s’il arrive à emmener une majorité socialiste, des écologistes, le Parti communiste et des citoyens qui ont cru au changement en 2012, devient intéressant car il peut mettre l’écologie au cœur de son projet.

Même avec des personnes comme Montebourg ou Piketty, par exemple ?

Lisez le dernier livre de Piketty. Il y raconte la société de postcroissance. Il explique qu’on est dans une économie rentière où la croissance s’est achevée. La parenthèse « enchantée » – sauf pour la planète – de la révolution industrielle, puis des Trente Glorieuses en Occident, est finie. De fait, il est sur une analyse économique écolocompatible. Et de manière générale, il faut avoir une vision inclusive de l’écologie, qui englobe le social et le sociétal, les libertés publiques.

Quel est votre objectif, à la tête d’EELV, pour les prochains mois ?

La priorité est de rétablir la confiance et la fluidité dans nos relations internes. Il faut un pacte de gouvernance pour le parti. Mais l’objectif, c’est de nous tourner vers les citoyennes et les citoyens : entendre leurs critiques, comprendre leurs attentes, accompagner leur prise de conscience. Mon objectif est d’affirmer l’écologie, libre et positive. C’est-à-dire une force émancipée du vieux carcan gauche-droite, qui ne veut plus rien dire pour des millions de personnes tant les politiques menées depuis des décennies sont confuses.

Dans le marasme du pays, l’écologie que je veux porter est une écologie de l’espoir. Il nous faut sortir de la position de donneurs de leçons pour apparaître comme porteurs de solutions. Les gens ont compris que nous n’étions pas d’accord avec l’idéologie dominante.

Et puis, il y a la question du dépassement de la forme partidaire. Électoralement, nous avons parfois connu de grands succès. Nos élus et nos militants bossent sur le terrain, mais est-ce qu’EELV a contribué à développer l’impact de l’écologie dans la société ? Nous avons donné l’impression de nous concentrer sur l’aspect tactique et électoral du champ politique. Avec, à la fin, une image de calculateurs cyniques et de parasites ingrats du Parti socialiste. Le parti écologiste doit retrouver une dimension attractive. Et ce n’est pas seulement un problème d’image. Que voulons nous construire ? Nous devons devenir un pôle d’émulation, de réflexion, de propositions et de mobilisation pour une nouvelle société. J’aimerais construire un « bien commun civique », qui à travers des réseaux et des expériences constitue un service public de l’écologie politique.

Nous devons prouver notre utilité sociale. Le mouvement ouvrier s’est appuyé sur les mutuelles, les syndicats qui servaient directement les gens pour lesquels ils agissaient. Pour nous ancrer durablement dans le pays, on ne doit pas être seulement un mouvement qui fédère la famille écologiste existante, mais un outil au service de celles et ceux qui veulent devenir écologistes.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin




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Lire aussi : Comment l’écologie peut-elle lutter contre le Front national ?

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Romain Guédé/Reporterre

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