Jolie Môme lutte joyeusement avec la Nuit debout

9 avril 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Trente ans de lutte, et la compagnie théâtrale Jolie Môme est toujours en forme. Elle se mobilise pour la Nuit debout. Reporterre l’a rencontrée entre chorégraphies de drapeaux rouges et fracas des cuivres, en pleine répétition de la manifestation de ce samedi.

- Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage

Dans la salle toute noire éclairée par quelques spots, Michel Roger passe en revue la quinzaine de jeunes agrippant une grande banderole « Ils ont des milliards, nous sommes des millions ». « Les cuivres, les percus, vous êtes prêts ? » interroge le fondateur et metteur en scène de la compagnie Jolie Môme. La réponse fuse, rieuse : « Les percus, ça fait trois heures, les cuivres cinq secondes ! » La musique éclate, chaude et festive, sur l’air de « Another Brick In The Wall », des Pink Floyd.

Tant qu’il y aura des coffres-forts
Il y aura des artificiers
Tant qu’il y aura des couilles en or
Il y aura des lames en acier
Eh ! Y’a qu’à faire sauter la banque !
Qui sème la misère récolte la colère »

Trois danseuses font voltiger leurs drapeaux rouges en rythme et Cyril, un mégaphone à la main, sautille comme une puce en secouant ses cheveux fous. « Et one, et two, et three, et on continue ! » glapit-il en parodiant un entraînement de pom-pom girls, déclenchant les rires des porte-drapeaux.

Il est 19 h 30, mercredi 6 avril, au théâtre de la Belle-Étoile, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Artistes de la compagnie et nouveaux venus s’activent pour préparer la manifestation du samedi 9 avril contre le projet de loi travail. Depuis le 31 mars, ils sont de toutes les mobilisations : droit au logement, intermittents du spectacle... et Nuit debout, que des membres de la troupe, Flo et Loïc, accompagnent depuis le début.

C’est pas à l’Élysée, c’est pas à Matignon
C’est pas dans les salons qu’on obtiendra satisfaction !
Il faut lutter, s’organiser
Se rassembler, se révolter ! »

La troupe enchaîne en alternant chants et slogans. Michel délivre ses conseils de vieux briscard des manifestations : « On ne crie pas, sinon on ne tient pas tout l’après-midi ! On chante d’une voix puissante et décidée. Et articulez bien, sinon on ne comprend pas », rectifie-t-il, démonstration à l’appui, avant de sonner la pause.

« Que la Nuit debout ne devienne pas le Marais de la Révolution »

Autour du comptoir, on roule des cigarettes, on trinque au petit noir et à la bière et on cause des luttes à mener. « La Nuit debout ? On participe depuis le début, on a même aidé à installer le matériel le premier soir, explique Michel. Pour le moment, tout va bien. Mais je suis vigilant à ce que ça ne devienne pas trop le Marais de l’époque révolutionnaire, une sorte de truc qui ne prend pas de décision, qui n’a pas d’orientation. Je pense qu’il faut du temps, donc on va laisser le temps. Mais personnellement, je suis assez d’accord avec Frédéric Lordon : il faudrait quand même que les chauffeurs de taxi, les employés, les gens qui prennent le métro le matin de bonne heure, soient plus nombreux à nous rejoindre. Parce qu’actuellement, il y a beaucoup de précaires certes, mais des précaires instruits, qui ont peut-être l’espoir d’avoir un jour un métier qu’ils aiment. »

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Michel Roger et Flo.

Comment élargir la mobilisation ? « Il ne faut pas perdre le contact avec l’ensemble des travailleurs, avec ce qui compte pour les gens. Et ce qui compte en ce moment, c’est le projet de loi travail. L’état d’urgence aussi, surtout pour les jeunes et la banlieue », estime le metteur en scène.

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Nawelle, comédienne et chanteuse, participe à sa première action avec Jolie Môme.

C’est la première fois que Nawelle, comédienne et chanteuse de 29 ans, participe à une action de la compagnie. « Je me suis déjà mobilisée pour plein de causes, précise-t-elle, mais je crois que là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On est à un point de rupture et j’aimerais œuvrer pour que ça bascule du bon côté. » En débarquant place de la République mardi 5 avril, l’artiste s’est sentie « surprise et émue du déroulement de l’assemblée générale. Je sens un vrai engouement citoyen. N’importe qui peut prendre la parole. On vote tous. Je me suis tournée vers ma pote et je lui ai dit voilà, en fait, c’est ça la démocratie ! » Reste à faire évoluer la mobilisation. « Ce que j’aimerais, c’est pouvoir entraîner le plus de monde possible. Je me rends compte qu’autour de moi, il n’y a pas tant de monde au courant de ce qui se passe. »

« La Nuit debout est une belle promesse »

Nassim, 33 ans, a lui aussi répondu à l’appel de Loïc, place de la République mardi soir. « Je trouve que la Nuit debout est une belle promesse. Il y a quelque chose de l’ordre du mouvement naissant que je trouve très porteur et très riche », apprécie le jeune prof de philo, enseignant à Mende (Lozère). Comme Michel et Nawelle, il espère maintenant « une plus grande généralisation du mouvement. Pour l’heure, on est dans une forme d’entre-soi. Toute une portion de la population est absolument absente de la place de la République. Les habitants de banlieue, en particulier — on parle en leur nom mais on ne les voit pas beaucoup. Ou même des gens comme toi et moi, qui ne se sentent pas concernés. »

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Nassim, professeur de philosophie à Mende (Lozère).

Il est également sceptique sur une mobilisation de l’ensemble du pays. « Un mouvement Nuit debout pourrait-il émerger à Mende ? Je ne suis pas médium, mais je n’en suis pas certain. Les problématiques politique, économique et sociale sont tellement différentes. La ville compte moins de 20.000 habitants, le territoire est très rural. Il y a déjà un entre-soi important — les gens se connaissent presque tous —, ce qui ne crée pas le même besoin de se retrouver et de se parler que dans les grandes villes comme Paris, Lille ou Lyon. »

La pause est finie. La buvette se vide lentement. Quelques minutes plus tard, on entend de nouveau retentir les cuivres et les slogans.

Chômeurs, précaires, intermittents, intérimaires
Avec ou sans papiers
Solidarité ! »

Seule Aurore, 31 ans, est restée peindre une gigantesque banderole « Nuit rouge » étalée sur le vieux parquet. « La compagnie a derrière elle trente ans de luttes, rappelle l’artiste, membre de la troupe depuis 2009. Elle a acquis une expérience d’organisation, de formation des générations d’après, et cela lui tient vraiment à cœur. » D’où sa volonté d’accompagner au mieux la Nuit debout. « Évidemment, il y a des dysfonctionnements, c’est normal et c’est le cas dans toutes les mobilisations populaires. Mais elle existe, et c’est ça qui est beau, apprécie la jeune femme. Rien que pour ça, il faut la soutenir. Et espérer qu’elle fasse avancer les choses. »

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Aurore, membre de Jolie Môme depuis 2009.

« En mai 68, est-ce que ça a été facile de créer un lien entre ouvriers et étudiants ? »

On entend un dernier

Tout le monde déteste le PS
Tout le monde déteste la police
Tout le monde déteste le Medef »,

puis une clameur « C’est dans la rue qu’ça s’passe ! » s’élève, et la répétition prend fin. Flo, 31 ans, rassemble ses affaires. La militante s’est investie dès les débuts de la Nuit debout, dans la commission communication d’abord puis celle accueil et sérénité. Comme les autres, elle pointe la difficulté à réaliser une véritable convergence des luttes. « Il y a eu une manif du Droit au logement en marge de la Nuit debout, mais elle n’a pas rassemblé grand-monde, regrette-t-elle. Je continue à y aller, à rencontrer des gens et à faire des choses pour faire venir les ouvriers et les gamins du quartier, mais ce n’est pas facile. Mais finalement, est-ce que ce n’est pas toujours le même problème ? En mai 68, est-ce que ça a été facile de créer un lien entre ouvriers et étudiants ? »

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Chants et slogans sont travaillés pour la manifestation de ce samedi.

Pour autant, il ne faut pas abandonner, insiste-t-elle. « Il faut réussir à créer une alternative à la colère. Il n’y a plus personne à gauche, quelques partis, mais ils sont tous petits. En face, le Front national commence à prendre de la place. Notre but est de rassembler les gens et montrer qu’il existe une véritable lutte dans laquelle ils peuvent se retrouver, pour éviter qu’ils ne glissent un bulletin FN dans l’urne. Après, on verra bien ! »




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Lire aussi : Nuit debout : voici comment tout a commencé

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre

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