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Frédéric Lordon : « Nuit debout a été un retour à l’essence de la politique »

1er avril 2017 / Entretien avec Frédéric Lordon



Il y a un an, des gens prenaient les places pour se réapproprier les « affaires publiques ». Frédéric Lordon revient pour Reporterre sur Nuit debout, ses succès, sa dynamique, et ce qu’il dit du rapport de la société à sa représentation politique.

Frédéric Lordon est économiste et philosophe. Il est un de celles et ceux qui ont lancé Nuit debout.


Reporterre — Que s’est-il passé l’an dernier à Nuit debout ?

Frédéric Lordon — Une irruption. L’autre nom de cette irruption, c’est la dé-confiscation. Des gens ont pris l’espace public, qui est le lieu même de la politique — n’en déplaise à Mme Hidalgo, qui avait qualifié Nuit debout de « privatisation » de la place de la République (faut-il s’être définitivement perdue pour proférer des énormités pareilles…) Des gens, donc, ont pris l’espace public pour dire qu’il était leur, comme est leur la politique dont cet espace est le lieu. Les affaires publiques sont nos affaires, voilà ce qui a été dit à Nuit debout, énoncé en fait élémentaire, trivial même, mais dont l’évidence est systématiquement recouverte par les fonctionnements institutionnels réels, qui œuvrent tous à la dépossession. Nuit debout en quelque sorte, ça a été un retour à l’essence de la politique, retour qui n’a pu sembler inouï que du fait que cette essence est obscurcie par les captures de la représentation étatique-parlementaire


Le mouvement a-t-il échoué ?

Il faudrait pour répondre, commencer par mettre en question la question. Les critères de la réussite et de l’échec sont-ils pertinents pour interroger Nuit debout ? Sous un certain angle, Nuit debout aura été une sorte de pur mouvement, j’entends un mouvement sans but, un mouvement qui se satisfait de sa propre effectuation. À un tel mouvement, on ne demande pas s’il réussit ou s’il échoue : la question n’a même plus de sens. On ne peut pas se contenter d’écarter cette part-là de Nuit debout d’un revers de main. À maints égards l’AG-isme intransitif de Nuit debout exprimait la seule joie, quasi cathartique, de la réappropriation, de la reprise de la parole. Que Nuit debout ait été ainsi un flot de paroles — dont la prolifération des commissions, presque 90…, donne à soi seule une idée assez frappante —, c’est évidemment le corrélat nécessaire des décennies de privation qui avaient précédé. On ne peut pas s’attendre à un goutte-à-goutte bien ordonné quand un barrage rompt.

Maintenant, s’il m’est permis de m’exprimer à titre personnel, je suis de ceux qui ne pouvaient pas s’en satisfaire entièrement. On sait depuis Bernstein où mène l’exaltation du mouvement-pur-mouvement, du chemin dissous dans le cheminement… Il se trouve que le groupe qui a initié Nuit debout avait une intention bien plus arrêtée que de célébrer la simple réappropriation de la parole, si désirable soit-elle par ailleurs. Il s’agissait de produire, hors le cadre institutionnel, un effet de cristallisation autour de la loi Travail. Pour nous le chemin avait un but, et très bien défini ! Contribuer aussi vigoureusement que possible à faire tomber la loi El Khomri, et puis, plus encore, remettre au centre du débat public la question salariale, en toute généralité : le salariat comme un rapport social essentiellement odieux, que la loi El Khomri, précisément se proposait de porter à un plus haut point d’ignominie, puisque dans cette affaire, comme en réalité depuis trois décennies, il ne s’agit que d’organiser la liquéfaction du travail, c’est-à-dire la remise des salariés à la merci sans restriction des employeurs.

Frédéric Lordon, le 12 avril 2016, lors d’un débat organisé par Attac, auquel participait David Graeber, anthropologue anarchiste et un des participants d’Occupy Wall Street, à New-York en 2011.

À l’évidence, il y a eu là une ligne de partage des eaux au sein de Nuit debout, entre ceux qui avaient une idée très précise du but et ceux qui n’en voulaient pas, c’est-à-dire entre ceux qui reconnaissent que l’idée même d’un but déterminé crée ipso facto du conflit, et ceux pour qui l’agora démocratique a nécessairement vocation à inclure tout le monde dans une sorte d’irénisme de la délibération. Aux premiers, on peut alors certainement poser la question de la réussite et de l’échec.

Cependant, la réponse ne s’apprécie que dans des temporalités différenciées. À court terme, on peut bien reconnaître que Nuit debout a échoué : ni la loi El Khomri n’a été défaite ni le soulèvement ne s’est amplifié. Mais s’en tenir là serait méconnaître la profondeur de ce qui s’est passé. Tous ceux qui ont pris la rue au printemps 2016 sont rentrés chez eux avec une disposition d’esprit tout autre que celle, par exemple, qui avait marqué l’échec du mouvement pour les retraites en 2010. Autant le sentiment d’abattement, alors, nous avait coupé les pattes, autant la combativité d’après Nuit debout est intacte, prête à se ré-enflammer à tout instant.

Le principal succès de Nuit debout en fait demeure invisible : il s’est silencieusement inscrit au fond des esprits, car Nuit debout a précipité au travers de tout le pays cette idée simple, mais puissante que « quelque chose ne va pas », que « ça ne peut plus durer comme ça ». Nuit debout a clarifié le sentiment confus d’une séquence politique de longue période, on pourrait dire pour faire simple celle de la Ve République (mais, en fait, c’est tellement plus profond), arrivée en phase terminale : la combinaison du désastre néolibéral et de la confiscation institutionnelle n’est plus tolérable. Si les hommes de la politique instituée pensent que, la place de la République désertée, ils ont la paix et peuvent revenir tranquillement à leurs petites affaires, ils se trompent, et de beaucoup. Ce qui s’est inscrit dans les esprits ne s’effacera pas de sitôt. Les places peuvent être réoccupées, les rues reprises, à tout instant.


La convergence des luttes espérée par beaucoup ne s’est pas concrétisée. Pourquoi ?

Pour des raisons sociologiques évidentes, dont bon nombre de participants à Nuit debout avaient d’ailleurs une claire conscience. Comme ils avaient conscience que, s’il était nécessaire, le volontarisme déclamatoire, celui qui a appelé opiniâtrement à la convergence des luttes, ne pouvait être suffisant. Au demeurant une partie de cette convergence a fait plus que s’esquisser : non seulement des militants syndicaux ont été très présents sur la place à titre personnel, c’est-à-dire, conformément à « l’esprit » général de Nuit debout, en ayant laissé au vestiaire leur étiquette d’organisation, mais — et ça n’est nullement contradictoire — la présence ès qualités de certaines directions confédérales lors d’un meeting a été l’un des moments marquants de la lutte contre la loi El Khomri.

Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, à Nuit debout : « Nous avons des valeurs communes. »

Bien sûr, l’autre volet de la convergence, celui avec les quartiers, est resté presque entièrement à l’état de vœu pieux. Je dis « presque », car il y a eu tout de même plein d’efforts admirables pour organiser des Nuit debout dans les villes de banlieue. Mais ne nous racontons pas d’histoire : de ce côté-là, ça n’a pas pris.

Cependant, la crise politique est si générale que tous ses développements, si différents soient-ils, nourrissent le réveil de la contestation, ou plutôt de toutes les contestations. Par exemple, il n’est pas douteux que l’intensification des violences policières, avec comme toujours son supplément particulier à l’encontre des racisés, est l’un des symptômes les plus caractéristiques d’un néolibéralisme qui ne peut plus se maintenir que par la matraque. « De ce côté-là, ça n’a pas pris », disais-je à l’instant… mais il faut alors ajouter que ça pourrait bien prendre ! Les violences policières pourraient bien être un puissant facteur de réorganisation politique des quartiers, et par là créer les conditions de possibilité de cette indispensable convergence. Il faut bien reconnaître que la rencontre de la jeunesse éduquée-précarisée de centre-ville, des salariés syndiqués et des quartiers populaires en voie d’organisation politique créerait une concentration de force à laquelle le régime, quels que soient ses occupants, sait parfaitement qu’il ne pourrait résister. J’y pense, d’ailleurs, écrivant cela : au nombre des succès invisibles de Nuit debout, il faut compter la grand-peur, la sainte trouille qui s’est emparée du gouvernement Hollande-Valls — dont la répression policière et judiciaire déchaînée donne une assez juste mesure. Or, « leur faire peur », n’était-ce pas l’un de nos mots d’ordre de départ ?

Frédéric Lordon : « La convergence avec les quartiers est restée presque entièrement à l’état de vœu pieux. »

Que nous dit ce qui s’est passé à Nuit debout du rapport entre la société et la représentation politique ?

Que ce rapport est détérioré à un point irréversible, en tout cas sous la forme contemporaine que prend la représentation politique. L’aspiration horizontaliste de Nuit debout a été en proportion directe de la verticalité dépossédante des institutions de la Ve République. Elle a été le rappel de ce sujet de la politique, qu’on l’appelle peuple ou multitude, ici ça n’est pas le problème, de ce sujet, donc, que la représentation est supposée représenter. Nuit debout a rappelé cette évidence qu’une représentation qui a fini par s’éloigner des représentés jusqu’au point de coupure, une telle représentation ne représente plus rien — à part elle-même. On ne peut pas s’étonner alors que ce soit l’idée même de représentation qui s’en trouve mise en question.

Pour ma part, je ne pense pas qu’il y ait de politique possible dans les grands nombres hors d’une forme ou une autre de représentation et de délégation. Mais précisément, toutes les formes ne se valent pas. Aspirer à l’affranchissement d’avec toute représentation me semble une impasse, mais poser avec vigueur la question de la forme, une impérieuse nécessité. La subsidiarité poussée aussi loin que possible, le mandat impératif, la révocabilité, la rotation, etc. : voilà par exemple des formes qui réalisent des différences significatives dans la « représentation ».

C’est ce débat que Nuit debout a rouvert. Un an plus tard, on ne peut pas dire que la suite des événements lui donne tort. Qui n’est frappé du chaos électoral dont le spectacle ne laisse pas de nous sidérer ? Et qui ne voit dans ce désordre, dans cette profonde déstabilisation de toutes les régularités antérieures, le symptôme le plus incontestable d’une crise historique ? Ce dont Nuit debout avait donné l’expression anticipée, et que le spectacle actuel de la décomposition ne cesse de confirmer, c’est que le moment est venu de refaire de la politique, j’entends de poser à nouveau les questions les plus essentielles de la politique, celles de la forme et des contenus de notre vie collective.

  • Propos écrits recueillis par Hervé Kempf



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Lire aussi : Frédéric Lordon : « Il faut bloquer pour que tout se débloque »

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Manon Aubel/Reporterre
. chapô : Frédéric Lordon, le 12 avril 2016, à Paris.
. Martinez : © Marc Sautelet/Isaline Bernard/Émilie Massemin/Reporterre
. Saint-Denis : © Isaline Bernard/Reporterre

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