L’État avalise le contournement autoroutier de Strasbourg

Durée de lecture : 5 minutes

29 août 2018 / Jean-François Gérard (Reporterre)

Le jour de la démission de Nicolas Hulot, une commission technique, où l’Etat est largement présent, s’est prononcée en faveur des travaux définitifs de contournement autoroutier de Strasbourg, dit GCO. Celui-ci avait pourtant reçu plusieurs avis négatifs en enquête publique ou par des organismes officiels.

  • Strasbourg (Bas-Rhin), correspondance

Il est un peu plus de 8 heures, mardi 28 août, aux alentours de la préfecture, dans le centre-ville de Strasbourg. Environ 130 personnes, tenues à distance des grilles, manifestent. Ils essaient d’interpeller les participants à une réunion clé pour l’avenir du Grand Contournement ouest (GCO) de Strasbourg, un projet de rocade payante de 24 kilomètres. « Hulot sur France Inter ! » lance avec impatience un participant, son téléphone allumé.

Alors que tout le monde vient de prendre place dans les salons de la préfecture, des notifications arrivent sur les téléphones : Nicolas Hulot démissionne du gouvernement. Le secrétaire général de la préfecture, Yves Séguy, commence la réunion de manière formelle devant une quarantaine de personnes, participants ou observateurs invités.

Cette réunion très attendue est celle du Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst). Composé de 26 membres représentant l’État, des collectivités locales, et la société civile (Chambres de consommation, de l’agriculture, de l’Industrie, Carsat, ARS, association de protection de l’air...), il doit se prononcer sur les travaux définitifs de ce projet autoroutier.

« C’est davantage une chambre d’enregistrement qu’autre chose » 

La réunion du Coderst, mardi 28 août : l’administration y est présente, alors qu’elle est juge et partie.

Prévue le 17 juillet, la séance du Coderst a été reportée cet été à la suite de deux avis négatifs sévères d’enquêtes publiques sur les compensations pour l’environnement et l’eau. Quelques modifications (capacité des bassins de rétention d’eau, achat de terrains à renaturer) ont été apportées par le concessionnaire Arcos, filiale de Vinci, ainsi que par la Sanef, qui réalise un échangeur dans une forêt au nord. « Il n’appartient pas à un arrêté d’autorisation de procéder au rattrapage d’un dossier insuffisamment abouti », avaient néanmoins estimé les cinq commissaires enquêteurs.

Quatre heures plus tard, le résultat tombe : 18 voix pour, 7 contre et 1 abstention. Un vote à bulletin secret obtenu par Daniel Reininger, président d’Alsace Nature, qui a participé à la réunion : « C’est une commission technique et les échanges sont non politiques. Mais, c’est davantage une chambre d’enregistrement qu’autre chose. L’administration d’État a 8 voix alors qu’elle est juge et partie, la CCI [chambre de commerce et d’industrie], qui a des intérêts dans le dossier a aussi des voix [son président possède une entreprise de location d’engins de chantier et son vice-président dirige la société de BTP Lingenheld], il y avait deux élus du département qui sont pour et trois représentants de l’association des maires. Sept voix contre, c’est quasiment le maximum qu’on pouvait espérer. Or, ce vote donne l’impression qu’il annule les avis négatifs précédents [enquêtes publiques, Autorité environnementale, Conseil national de protection de la nature...]. Le débat n’est plus seulement être pour ou contre une autoroute, mais pour ou contre nos instances démocratiques. Je n’ai jamais vu un dossier avec tant d’avis défavorables. Si le dossier a été remanié comme cela a été annoncé, il doit repasser toutes les étapes. »

Hasard des représentations et de l’ordre des suppléants, le vice-président de l’Eurométropole et adjoint au maire de Strasbourg Alain Jund (EELV), farouche opposant, a pu assister et voter contre pour le compte de l’association des maires du Bas-Rhin. « Vu la composition de l’instance, le vote est logique. Il est à mettre au regard des différents avis négatifs. Toutes les études montrent depuis 15 ans que le projet [GCO] ne va pas désengorger Strasbourg, mais on s’entête. Au détour d’une discussion, on apprend que l’échangeur va être financé par 43 millions d’euros du plan de relance autoroutier, financé par un prolongement des concessions autoroutières, alors qu’il ne devait pas y avoir d’argent public », a-t-il expliqué.

Travaux préparatoires en forêt à nouveau autorisés 

Les opposants au projet d’autoroute étaient mobilisés lors de la réunion du Coderst.

Les opposants avaient enfin réussi à obtenir un rendez-vous avec Nicolas Hulot fin juin. Et même si, selon leurs dires, l’ex-ministre avait l’air d’accord avec leurs contre-arguments, il n’a pas pris position publiquement pendant l’été sur ce dossier qu’il avait déjà validé par le passé. Il aurait répondu que l’arbitrage se faisait au-dessus de lui. « On peut toujours espérer que sa démission, en expliquant qu’il y avait peu d’améliorations, interpelle le Premier ministre », veut croire Alain Jund.

Avec ce vote, un délai de 15 jours maximum s’ouvre pour d’ultimes échanges et modifications avec les constructeurs. C’est le préfet qui signera et publiera les arrêtés, qui devraient faire plus de 100 pages.

Une « veillée des arbres » est prévue vendredi 31 août au soir et tout le week-end, car les travaux préparatoires en forêt sont à nouveau autorisés entre le 1er septembre et le 15 octobre. La Zad dans le village Kolbsheim est expulsable depuis fin juin.

L’association Alsace Nature et la députée Martine Wonner (LREM), qui n’a pas hésité à parler de « déni de démocratie  » sur France Bleu Alsace la veille de la réunion du Coderst, ont indiqué leur volonté d’attaquer en référé les arrêtés lorsqu’ils seront publiés. Enfin, une grande manifestation est prévue dans les rues de Strasbourg le samedi 8 septembre.


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Lire aussi : Près de Strasbourg, la pression monte contre la Zad opposée à l’autoroute

Source : Jean-François Gérard pour Reporterre

Photos : © Jean-François Gérard/Reporterre
. chapô : des manifestants opposés au projet GCO devant la préfecture du Bas-
Rhin, mardi 28 août, à Strasbourg.

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