L’agrobusiness : toujours plus d’argent, toujours moins de paysans

24 février 2015 / Noël Mamère



En termes de politique agricole, les pouvoirs publics se couchent toujours « devant la FNSEA, maitre d’œuvre acharné de l’agriculture industrielle », et n’ont d’autre mot à la bouche que celui de « compétitivité ». « Mais que signifie la ’compétitivité’ en agriculture ? Sinon le développement forcené d’un modèle, l’agrobusiness, qui détruit la paysannerie et ne perçoit l’environnement que comme une contrainte. »

Noël Mamère

Le Salon de l’Agriculture sera cette semaine encore la vitrine d’une agriculture fêtée et fantasmée par les urbains. Mais pour les paysans ce grand bazar n’est qu’une mascarade qui cache mal, très mal, la réalité de leur mort programmée, au sens propre comme au figuré. Les suicides à la ferme, le burn-out des paysans, en sont les premiers symptômes. Chaque année, des milliers d’exploitations disparaissent en silence. La concentration financière devient la règle.

Habillage rhétorique

La Confédération paysanne vient de rendre publique la carte de France de l’industrialisation à marche forcée de l’agriculture ; vingt-neuf fermes géantes, calquées sur le modèle de la ferme des « mille vaches », vont accélérer le processus en marche depuis le début des années soixante.

Cette fuite en avant vers l’agrobusiness est en contradiction avec la volonté affichée par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, de « changer de modèle » : sa loi d’avenir agricole, pourtant largement votée au Parlement, l’année dernière, par la gauche, les écologistes et les centristes, vante les vertus de l’agro-écologie qui permet de produire autant tout en respectant la nature.


- Stéphane Le Foll -

La réalité prouve qu’il ne s’agit là que d’un habillage rhétorique et marketing vide de sens. La pollution des eaux par les nitrates continue ; les algues vertes dénaturent le littoral ; les impacts des pesticides sur la santé publique en général et sur la santé des paysans en particulier pèsent chaque jour un peu plus.

Pire, le bilan des Groupes de travail sur l’agriculture, annoncé lors du Conseil des ministres mercredi dernier, entérine les mesures préconisées par la FNSEA : allégement des démarches des éleveurs de volailles qui souhaitent créer un élevage ou l’agrandir. A l’instar des porcheries, le seuil est relevé à 40.000 animaux pour déclencher une procédure d’exploitation classée, entre 30.000 et 40.000 volailles une simple procédure d’enregistrement suffira et en dessous de 30.000 volailles, aucune démarche ne sera nécessaire.

La FNSEA a gagné

Au nom de la modernisation des bâtiments d’élevage et du soi-disant « manque de compétitivité », la filière productiviste se voit renforcée dans sa démarche. Une fois de plus, la FNSEA, maitre d’œuvre acharné de l’agriculture industrielle, a gagné… Pour le plus grand profit de son président, Xavier Beulin, à la tête du puissant groupe Avril- Sofiproteol, en situation de domination sur les huiles et oléagineux, présent dans la génétique animale et actionnaire par l’intermédiaire de nombreuses filiales, de la plupart des projets de fermes usines.

Il est aujourd’hui le vrai ministre de l’agriculture. Ce syndicalisme-là est à l’agriculture ce qu’était celui de Jimmy Hoffa, le patron des teamsters américains dans les années soixante : une mafia censée réguler un secteur pour, en fait, mieux le « nettoyer » de ceux qui n’entrent pas dans le moule de l’agriculture intensive. C’est pourtant ce modèle-là, à l’impact négatif sur le réchauffement climatique, que défend le gouvernement à quelques mois de la Conférence de Paris sur le Climat.

Développement forcené

Mais que veut dire la « compétitivité » en agriculture ? Sinon le développement forcené d’un modèle, l’agrobusiness, qui détruit la paysannerie et ne perçoit l’environnement que comme une contrainte. La politique agricole européenne a été l’élément déclencheur de ce productivisme déraisonnable et pollueur. En garantissant aux agriculteurs des prix de vente élevés pour la viande, le lait, les céréales et en laissant entrer le soja à bas prix, elle a créé les conditions favorables à l’élevage industriel et à la culture du maïs fourrage.

Favorisant la spécialisation des exploitations, elle a permis la rupture des équilibres économiques et écologiques ancestraux. Ainsi, les intérêts corporatistes se sont alliés aux intérêts de l’agrobusiness, fusionnant même dans la personne de Xavier Belin, le patron de la FNSEA.

"L’environnement ça suffit !"

L’attrait du profit a conduit le monde paysan dans une situation quasi impossible à redresser. Avec des paysans plus fragiles, qui deviennent les travailleurs à façon de l’agro-alimentaire, le calcul est vite fait. Sous couvert d’une prétendue compétitivité, le gouvernement fait le choix d’une agriculture de production, sans producteurs, qui s’ajoute à un déni des préoccupations environnementales et climatiques, comme vient de le rappeler le débat sur Sivens et la décision prise en concertation avec la FNSEA de cartographier les cours d’eau pour « prouver » les besoins en retenues d’eau. Elle ne fait que renforcer ce sentiment que les pouvoirs publics se couchent devant le syndicat majoritaire .

« L’environnement, ça commence à bien faire », cette célèbre phrase de Sarkozy, lancée au Salon de l’agriculture 2010, n’a certes pas été reprise par François Hollande samedi au Salon de l’agriculture, mais la politique qu’il applique ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de son prédécesseur. Une déception de plus !




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Source : Noël Mamère pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Wikipedia (Steve Herman/Domaine public)
. Stéphane Le Foll : Lorène Lavocat pour Reporterre
. Moissonneuse : Wikipedia (Hinrich/CC 2.0)

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