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L’arnaque des cimentiers pour polluer tout en spéculant sur le climat

27 avril 2016 / Baptiste Giraud (Reporterre)



Les stations de transformation du ciment se multiplient sur la façade Atlantique pendant que des cimenteries centenaires ferment ailleurs en France. La raison ? Les financiers optimisent la production selon les quotas de CO2 alloués par l’Union européenne. Une arnaque légale pour une industrie parmi les plus polluantes du monde.

- Bordeaux, correspondance

La Rochelle, l’île de Ré… le coin sent bon les vacances, le sable chaud et l’air iodé. Sauf qu’au milieu de cette aire touristique, coincé entre le quartier populaire de La Pallice, la mer et la route menant à l’île de Ré, se trouve un port de commerce, le « grand port maritime de La Rochelle ». Ou, selon les opposants à son développement, un « complexe industrialo-portuaire ». Parmi leurs motifs de protestation, le projet d’implantation d’une cimenterie : quatre tours de 60 m de haut, au bord de l’eau.

« Faire ça ici, dans un lieu protégé de nautisme et de tourisme, c’est une contradiction intolérable ! » Pour Frédéric Jacq, président de l’association d’opposants MAT, la cimenterie Eqiom, filiale de la société irlandaise CRH, serait responsable de quatre pollutions : visuelle, tant les tours, dont deux sont déjà construites, se voient depuis les premières plages de l’île ; atmosphérique, à cause des fumées et poussières ; marine, lorsque ces poussières retombent dans la mer ; et enfin sonore, à cause des vibrations, « comme si on concassait 300 voitures par jour ». Le tout dans une zone classée Natura 2000, appartenant depuis 2015 au Parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis.

« LafargeHolcim masque une stratégie nationale et internationale » 

En réalité, il ne s’agit pas vraiment d’une cimenterie, mais d’un « centre de broyage ». Seule la troisième et dernière étape de production du ciment y est réalisée, le broyage du clinker [1].

Cette division de la production du ciment est nouvelle en France. Lancée à la fin des années 2000 par de petites entreprises, la pratique s’est depuis répandue : à La Rochelle, le projet de broyeur a été lancé en 2010 par le numéro un mondial du ciment, la société Holcim. Et même si, au moment de sa fusion avec Lafarge (n° 2 mondial) – ou plutôt de sa prise de contrôle de l’entreprise française – Holcim a dû revendre ses actifs en France pour respecter les lois antimonopoles de l’Union européenne, le nouveau mastodonte LafargeHolcim poursuit cette logique. Début février, il a annoncé la fermeture de deux cimenteries historiques de Lafarge : Saint-Vigor-d’Ymonville, près du Havre (Seine-Maritime), et La Couronne, près d’Angoulême (Charente). Seule l’activité de broyage est conservée, ce à quoi la loi oblige pendant 18 mois. En Seine-Maritime, 113 emplois sont supprimés sur 144, en Charente, 89 sur 116. Dans le même temps, outre La Rochelle, deux broyeurs sont en projet sur le port du Havre, dont l’un a été racheté par un cimentier marocain.

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Deux des quatre tours du centre de broyage de La Rochelle sont déjà construites.

Interrogé par Reporterre sur cette annonce, Jean-François Dauré, maire PS de La Couronne, se dit dans « l’incompréhension totale » : « On a un outil dont la valeur industrielle est indéniable, avec le troisième meilleur prix de revient de LafargeHolcim en France. » Les arguments du cimentier (baisse du marché, concurrence des nouveaux matériaux, coûts de transport), l’élu n’y croit pas : « Ils masquent une stratégie nationale et internationale. Comment comprendre que LafargeHolcim préfère fermer l’outil de production et importer du clinker ? Quel est le raisonnement économique ? »

Une âpre stratégie d’optimisation de la production au niveau européen 

Pour mieux comprendre ce qui se trame, il faut revenir sur le procédé de fabrication du ciment : la cuisson pour obtenir le clinker, qui s’effectue à une température de 1.450 °C, nécessite une flamme avoisinant les 2.000 °C. Se produit alors une réaction chimique, la décarbonatation, qui consiste en la libération de dioxyde de carbone. Bilan : 5 à 6 % des émissions mondiales de CO2 sont dues au ciment [2]. En France, selon des chiffres de 2011, compilés par Mediapart, trois cimentiers font partie des dix plus gros pollueurs : Lafarge, avec 4,1 % des émissions de CO2 françaises, Italcementi, 3,7 % et Vicat, 2 %. Soit un peu moins de 10 % des émissions de CO2. L’industrie du ciment est la deuxième la plus polluante (avec 890 kilos de CO2 par tonne de clinker produite) après l’acier (1.320 kilos pour une tonne d’acier) [3].

Alors que ce secteur est longtemps resté très lucratif, avec des taux de profit avoisinant les 30 %, la réglementation environnementale européenne sur les émissions de gaz à effet de serre menace aujourd’hui cette rentabilité. Car, selon le délégué central CGT Lafarge, Sylvain Moreno, « l’objectif du groupe est de libérer dix milliards d’euros de cash flow sur trois ans ».

D’où une âpre stratégie d’optimisation de la production au niveau européen, saturant certaines usines et en fermant d’autres. Mais il s’agit aussi, selon les syndicalistes de la CGT, d’une optimisation de la production en fonction des quotas de CO2 alloués. Déjà en 2008, alors que la production de ciment (et donc les émissions de CO2) avait baissé en raison de la crise économique, les industriels avaient empoché plusieurs centaines de millions d’euros en revendant leurs droits à polluer. Selon Sylvain Moreno, Lafarge Europe aurait gagné 485 millions d’euros entre 2010 et 2014 par ce seul moyen.

« La qualité du ciment français et la maîtrise de l’outil du début à la fin » 

Seconde stratégie, importer du clinker depuis l’extérieur de l’UE afin d’échapper aux contraintes du marché européen du CO2. Le dumping social s’ajoute alors au dumping environnemental. Pour l’instant, LafargeHolcim (que nous n’avons pas réussi à joindre) assure aux syndicats que le clinker broyé en France proviendra d’abord d’autres cimenteries françaises, puis d’Espagne et de Grèce. Mais le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et la Turquie approvisionnent déjà d’autres stations de broyage. Et les syndicats craignent que la recherche de rentabilité du groupe ne conduise à importer de l’extérieur de l’UE.

« Auparavant, c’était des cimentiers qui géraient cette activité. Aujourd’hui, ce sont des financiers. Ils visent le profit à court terme, sacrifient les outils de production et font de l’importation », résume Jean-Paul Lecoq, maire PCF de Gonfreville-L’Orcher, commune voisine de la cimenterie de Saint-Vigor. « C’est ce qui se passe dans toute l’industrie, la sidérurgie, l’automobile… »

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L’entrée de la cimenterie de Djebel Jelloud Karrouba, dans le sud de Tunis.

Pourtant, lorsque les premiers projets de broyeurs de ciment ont été connus, à la fin des années 2000, les cimentiers français et leur syndicat, le Sfic (syndicat français de l’industrie cimentière), défendaient bec et ongles leurs cimenteries. « Lafarge faisait la peau à l’importation du clinker avec un argumentaire très puissant, vantant la qualité du ciment français et la maîtrise de l’outil du début à la fin, se souvient Jean-Paul Lecoq, qui était alors député. Aujourd’hui, j’utilise 100 % de leur argumentaire, mais contre eux. »

Parmi ces arguments, l’idée que permettre l’importation de clinker reviendrait à donner des droits à polluer à l’étranger, bafouerait l’éthique en raison des conditions de travail à l’étranger, et détruirait une forme d’économie circulaire industrielle. Oui, de l’économie circulaire, et même de la valorisation de déchets. Un point étonnant sur lequel industriels et écologistes se rejoignent.

Éliminer des déchets encombrants à peu de frais 

Premièrement, les cimenteries utilisent des déchets comme combustibles de substitution pour chauffer leurs fours (huiles, pneus, farines animales, etc.). Deuxièmement, elles incorporent au clinker d’autres déchets qui entrent dans la composition du ciment (laitiers de hauts-fourneaux, gypse artificiel, cendres, etc.) sans en dégrader la qualité.

Les cimenteries permettent ainsi d’éliminer des déchets encombrants à peu de frais. « Ici, la cimenterie fonctionne avec 60 % de combustibles de substitution, explique Annie Leroy, de l’association Écologie pour Le Havre. Cela représente tout un tas de cochonneries qui sont brûlées, c’est vraiment important. » Or les broyeurs, même s’ils pourront incorporer quelques-uns de ces déchets au clinker, briseront ce partenariat. « Les conséquences de la fermeture de la cimenterie sur l’économie locale des déchets, personne ne sait ce que ça va coûter », dit Jean-Paul Lecoq.

Et les nuisances dues à la proximité des cimenteries ? « La cimenterie est bien vue car elle chauffe tellement fort que ce qui en sort est relativement propre, alors qu’un incinérateur produit des dioxines », ajoute Annie Leroy. Et puis, les installations sont surveillées, rappelle Jean-Paul Lecoq : « Dans notre zone industrielle, il y a des usines, une raffinerie, plusieurs périmètres de danger… Question pollutions et risques, on s’y connaît et on ne lâche pas les industriels. Donc, ils ont beaucoup progressé et investi. Je ne dis pas qu’il y a zéro pollution, mais ils respectent les normes. » L’importation de clinker, elle, exonère complètement des responsabilités sociales et environnementales.

Si les cimentiers croyaient se donner une image plus verte en éloignant leur pollution tout en gardant une activité de broyage en France, c’est raté. Ils mécontentent autant par la fermeture d’usines que par l’ouverture de broyeurs.


À LA ROCHELLE, LE COMBAT DESFENSEURS DE LA NATURE CONTRE LES CIMENTIERS

À La Rochelle (Charente-Maritime), la station de broyage d’Eqiom, filiale de la société irlandaise CRH (Cement Roadstone Holdings), devrait compter quatre tours et produire 1,3 million de tonnes de ciment par an. Si elle est terminée et entre en fonctionnement. Car la justice administrative a annulé, en mai 2015, l’autorisation d’exploiter pour vice de forme, tout en différant l’annulation d’un an (au 30 juin 2016). Les propriétaires de l’unité ont fait appel.

Pendant ce temps, une nouvelle procédure a été lancée, et une seconde enquête publique a lieu durant tout le mois de mars 2016. Néanmoins, les opposants ne sont guère optimistes quant à leurs chances de contrecarrer le projet.

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Le centre de broyage d’Eqiom de La Rochelle.

La première enquête publique avait été marquée par une nette absence de débat et de publicité. Très peu d’avis émanant de la population avaient été recueillis, et même la mairie de Rivedoux n’avait pas fait connaître le sien au commissaire enquêteur. Étant donné le flou qui entoure le comportement de cette municipalité au moment de l’enquête publique, une plainte contre X pour faux en écriture publique a été déposée, dans laquelle l’association environnementale MAT Ré s’est constituée partie civile.

Du côté environnemental, la création récente du Parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis ne devrait rien changer aux discussions. Pourtant, selon certains observateurs sur l’île de Ré, les courants situés dans l’isthme entre l’île et le continent auraient été modifiés par les remblais du port cherchant à gagner du terrain sur la mer. De plus, selon un biologiste marin résidant sur l’île, Pierre Le Gall, l’activité portuaire pollue les fonds marins et entraîne leur stérilité.




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[1Le ciment se fabrique en trois étapes : l’extraction et la préparation du cru (calcaire et argile) ; la cuisson du mélange obtenu à haute température, dont le résultat est appelé « clinker » ; le broyage très fin du « clinker ».

[3Selon les chiffres de 2011 du ministère de l’Environnement.


Lire aussi : Il est temps de fermer le marché du carbone européen

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Dessin : © Red ! /Reporterre

Photos :
. le centre de broyage de La Rochelle : © Baptiste Giraud/Reporterre
. Tunisie : Wikipedia (Sami Mlouhi/CC BY-SA 4.0)

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