« L’écologie doit venir avant la politique »

11 janvier 2016 / Entretien avec Haïdar El Ali



L’ancien ministre de l’Environnement et de la Pêche sénégalais, militant écologiste de longue date, partage son expérience de terrain et ses réflexions sur les meilleurs moyens d’agir en faveur de l’environnement. Dont la validation « par le bas ».

Haïdar El Ali, 62 ans, a traversé trente ans d’action écologiste au Sénégal. D’abord au sein de l’Océanium de Dakar, association de connaissance et de protection de l’environnement marin. Puis comme animateur de la Fédération démocratique des écologistes sénégalais, formation politique qui l’a porté à des responsabilités ministérielles. Retour sur un parcours, entre méthode de connaissance et bilan d’action.

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Haïdar El Ali.

La COP 21 s’est tenue en décembre 2015 à Paris. Quel bilan en tirez-vous ?

Encore une fois le monde politique international, rassemblé autour de l’intérêt collectif, s’est défaussé. Et l’Afrique n’a cessé de parler de son absence de responsabilité dans le réchauffement climatique, en vue de négocier des financements qu’elle n’arrivera pas à débloquer. D’une façon générale, je ne crois pas en ces grands rassemblements. Les principaux décideurs, responsables des pays les plus riches et les plus pollueurs, ont pris l’essentiel des décisions annoncées à la COP 21 mais ils ne vont pas les appliquer. Parce qu’ils n’en ont pas les moyens : ils sont sous la domination du monde de la finance qui contrôle la planète. Pour réellement changer la donne sur le climat, il faut une inversion des valeurs : il faut non pas que la finance soit au centre, mais que la planète soit au centre. Ma conviction, après quatre décennies d’écologie et associative et politique, est que cela n’arrivera qu’après une grande catastrophe.

Comment êtes-vous entré en écologie ?

Comme tous les Sénégalais d’origine libanaise, j’étais familialement voué au commerce mais mon amour de la nature m’a rattrapé. À 15 ans, j’ai pris mon vélo un jour de vacances et je suis parti en brousse. En pleine nature, j’étais absorbé, je n’avais plus la sensation du temps : quand je suis rentré au bout de deux mois, ma famille était en train de préparer mes obsèques ! Jeune adulte, j’ai erré pendant deux ans : j’étais profondément attiré par la mer. J’ai fait toutes sortes de travaux liés à l’océan jusqu’à ma rencontre dans les années 1980 avec Jean-Michel Comprost, océanologue français et fondateur à Dakar de l’Océanium, association de connaissance et de protection de l’environnement marin. Avec lui et quelques amis, j’ai commencé à filmer, à documenter l’océan. Nous avons réussi à sensibiliser aux dangers de la pêche à l’explosif, par exemple, en filmant les hécatombes que cette méthode infligeait à la mer et en les montrant aux pêcheurs.

Dans les années 1990, nous avons fait du documentaire pendant dix ans pour prendre connaissance de l’océan. Et quand on le connaît, on l’aime beaucoup. Un promeneur qui porte son regard sur l’océan peut éprouver un sentiment de puissance, de grandeur, d’éternité. Il peut croire l’océan indestructible. Mais l’océan est un être qui vit, qui peut être blessé, qui peut mourir. Très exactement comme la forêt tropicale du Sahara s’est muée en steppe avant de devenir le vaste désert qu’elle est aujourd’hui. Et les gens, quand ils voient les images de la dégradation de la mer, ils la vivent, ils la ressentent, et donc ils peuvent avoir envie d’agir.

Quelles actions de l’Océanium vous semblent les plus significatives ?

Je citerai trois grands projets. En 1992, nos activités documentaires nous ont montré que 100 % des femelles du cymbium, coquillage prisé au Sénégal et en Asie pour ses qualités alimentaires, portaient des naissains en février, mois crucial de la reproduction. Nous avons filmé les femelles éventrées, les milliers de naissains relâchés sur le sable. Nous avons récupéré ces naissains et les avons placés dans des piscines d’incubation avant de les rejeter en mer au bout de quelques mois, afin qu’ils puissent y vivre. Nous avons sensibilisé les pêcheurs et mobilisé les pouvoirs publics. Finalement, nous avons obtenu l’interdiction de la pêche du cymbium en février. D’une façon générale nous avons ainsi passé beaucoup de temps, au début des années 1990, à dire ce qu’il ne fallait pas faire.

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Des cymbiums – « yet », en wolof – en train de sécher dans la cour d’une maison sénégalaise.

Puis nous nous sommes demandé ce qu’il fallait faire. En 1995, nous avons eu l’idée de créer au Sénégal une aire marine protégée (AMP) [1]. Nous avons sillonné pendant trois ans les deltas de Casamance et du Saloum pour trouver un endroit qui présente à la fois un écosystème protégé où les poissons jeunes et la biomasse se trouvent en abondance, une beauté paysagère certaine et une capacité d’engagement citoyen des habitants. Ibrahima Diamé nous a accompagnés dans plusieurs villages sur la rive sud du Saloum près de l’océan. Nous avons délimité ensemble une aire de sept mille hectares à protéger. La Communauté rurale [2] de Toubacouta a fait un délibéré pour créer l’AMP de Bamboung avec nous. Nous avons obtenu une aide du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM) pour créer l’aire, puis nous avons commandé à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) un état de référence sur les espèces présentes, leurs tailles, la biomasse, etc. La même étude a été réalisée chaque année pendant six ans. Au bout de trois ans, peu de choses avaient changé dans l’AMP. Les années quatre et cinq, une légère augmentation quantitative se faisait sentir. La sixième année, on assistait à une véritable explosion de vie : une trentaine de nouvelles espèces avaient fait leur apparition dans le delta, la taille des poissons avait augmenté au point qu’ils pouvaient sortir du delta et recommencer leur cycle de vie dans l’océan… Surtout, le campement écotouristique avait fait la preuve de sa durabilité économique : ses revenus finançaient la protection de l’aire, jusqu’aux salaires des villageois qui exerçaient la fonction d’écogardes pour empêcher les comportements frauduleux. En 2003, un décret présidentiel a classé officiellement cet espace comme aire marine protégée.

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Mangrove en Casamance (Sénégal).

Trois ans plus tard, avec six cents jeunes du village de Tobor, nous avons entrepris le reboisement de la mangrove de Casamance. En une trentaine d’années, celle-ci s’était dégradée au point de perdre 40 % de sa surface du fait de trois facteurs principaux : les sécheresses importantes des années 1970, la construction de pistes de production coupant le flux et le reflux de l’eau dans les années 1980, les coupes de bois massives pour la construction des maisons ou les usages culinaires. Or dans la mangrove, il y a un enchevêtrement total entre la forêt, les champs et l’eau. Quand les arbres disparaissent, les champs de riz sont noyés dans l’eau salée et meurent… Les villageois paysans ont donc vu notre projet d’un bon œil. Sa réalisation était pourtant compliquée : il fallait aller chercher en pirogue des semences de mangrove dans des endroits sains pour ensuite les replanter dans des endroits dégradés. Au bout de deux ans, ce sont quinze villages qui nous ont accompagnés sur ce projet, et nous avons replanté avec eux 700.000 arbres. Ce reboisement a fait florès : en 2008, la fondation Yves Rocher nous a aidés à planter 6 millions d’arbres dans 156 villages ; en 2009, Danone et Voyageurs du monde ont financé la plantation par nos soins de 36 millions d’arbres pour compenser leurs émissions de CO2. En 2010, nous avons planté 52 millions d’arbres grâce à la mobilisation de 110.000 personnes dans 428 villages.

L’immense succès et la durabilité de ces trois projets m’amènent à une conclusion fondamentale : pour qu’une action marche, sa gestion doit être participative. Les solutions doivent venir par le bas et être reproductibles, sinon elles n’ont pas de sens. Quand les habitants de la région n’ont pas compris la nécessité pour eux de limiter la pêche ou de planter des arbres, vous n’obtenez aucun résultat. J’ai pu constater, à de très nombreuses reprises, la rapidité avec laquelle des AMP décidées par une institution nationale ou internationale s’effondraient dès lors que le bailleur initial arrêtait son investissement. À Bamboung, à Tobor, ce n’est pas le cas : nos projets sont autonomes, nos projets sont vivants.

Si vous croyez tant en la validation « par le bas », pourquoi vous êtes-vous engagé en politique ?

Parce qu’à un certain moment, il faut que des autorités puissent garantir la durabilité des vos actions. Prenons l’exemple du bois : nous suivons avec attention la situation aux abords de Fafacourou, tout près de la frontière gambienne aux sources du fleuve Casamance. Là, des hommes de sociétés chinoises situées en Gambie promettent aux jeunes Sénégalais de leur offrir une moto s’ils leur apportent trente troncs de teck. Chaque nuit, des jeunes traversent la frontière avec une charrette pour leur porter deux ou trois troncs, et à force ils gagnent leurs motos. 3.800 containers de teck ont ainsi déjà été exportés de Gambie vers la Chine en toute illégalité, puisque les multinationales qui assurent ce transport comme les autorités gambiennes savent très bien que les forêts de teck sont situées au Sénégal. Si à un moment vous n’avez pas des élus locaux écologistes à Fafacourou qui alertent sur cette pratique, qui ont noué des relations avec le préfet, les députés dont on peut espérer qu’ils soient aussi de sensibilité écologiste, que va-t-il se passer ? Vous pourrez continuer à planter des arbres à Fafacourou : ils auront disparu dès le lendemain, à un rythme qui désormais nous dépasse. Alors, des élus écologistes font ce travail. Face à des trafiquants de bois mafieux, ils risquent même leur vie pour ça.

C’est pourquoi, dès le début des années 2000, nous avons commencé à infiltrer le monde politique. En 2003, nous avons fondé la Fédération démocratique des écologistes du Sénégal (Fedes). Nous nous sommes présentés aux élections locales, nous avons obtenu une centaine d’élus sur tout le territoire. J’ai même pu être ministre de l’Environnement puis de la Pêche entre 2012 à 2014. Nous visons à présent les législatives en 2017. Nous nous battons donc sur les deux fronts : l’écologie et la politique. Tout en gardant une idée claire en tête : l’écologie doit venir avant la politique. Si tu ne l’as pas compris, tu perds ton temps, parce que les partis politiques qui t’ont précédé font de la politique mieux que toi. Et ça, c’est le grand problème des partis écologistes au Sénégal comme dans le reste du monde : ils font trop de politique et pas assez d’écologie, il faut qu’ils inversent cette tendance.

Votre expérience de ministre a été assez courte, à peine deux ans. Êtes-vous bien sûr d’avoir fait assez de politique ?

Mais je me fous de ne plus être ministre. Être ministre donne bien sûr des leviers d’action que l’on n’a pas autrement. Mais depuis que je ne suis plus ministre, mon action écologique a repris d’une autre façon. À vrai dire, le monde crève de ces politiques qui veulent rester ministres, qui veulent se faire réélire… Ces gens-là, très nombreux, se mettent immédiatement à la portée des innombrables corrupteurs qui veulent s’accaparer les ressources naturelles africaines. Sur la base de mon expérience ministérielle, je pourrais d’ailleurs écrire un roman rempli d’anecdotes rocambolesques sur le pillage des ressources sénégalaises (grumes, or, poisson…) liées à la corruption de personnalités politiques ou de fonctionnaires. Le problème est que la situation est grave : notre pays vit toujours d’une économie de prélèvement, il ne transforme pas ses ressources. Or celles-ci se font de plus en plus rares, dans de nombreux domaines le pillage s’accélère et on est proche de l’épuisement. Nous sommes à vrai dire en situation de survie. Et les Africains et leurs dirigeants n’ont toujours pas compris la nécessité d’une gestion rigoureuse de leurs ressources…

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Haïdar El Ali luttant contre un feu de brousse.

En tant que ministre, j’ai pu effectivement limiter ce pillage. Mais les lobbies de la finance, de l’administration, de la communication et des marabouts sont puissants au Sénégal, ils ont eu raison de moi. D’autant que je n’ai pas toujours su mettre beaucoup d’eau dans mon vin : j’attendais cette responsabilité politique depuis longtemps, je me sentais dans une urgence d’agir. Et au plus haut niveau de l’État, il n’y a pas toujours la force ni la technicité pour combattre les lobbies efficacement. À la lumière de cette expérience, je pense toutefois que le politique a les moyens d’agir, s’il a une vision, s’il a le courage de mener sa vision à terme, s’il a des valeurs, s’il est engagé. Comment penser autrement d’ailleurs ? Le peuple des arbres a tant besoin de nous.

- Propos recueillis par Benjamin Bibas




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[1L’Union internationale de la conservation de la nature (UICN) définit une aire protégée comme « un espace géographique clairement défini, reconnu, spécialisé et géré par des moyens légaux ou d’autres moyens efficaces, visant à assurer la conservation à long terme de la nature et des services écosystémiques et valeurs culturelles qui y sont associés ».

[2Équivalent d’une commune regroupant plusieurs villages au Sénégal.


Lire aussi : Quels sont les problèmes d’environnement au Sénégal ?

Source : Publié avec l’aimable autorisation de la Fondation de l’écologie politique et adapté par Benjamin Bibas de la note « COP21 : réparer l’injustice climatique en Afrique ».

- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. Chapô : Des bateaux de pêche sur une plage du Sénégal. Flickr (Peter A Harrison/CC BY-NC 2.0)
. Portraits : © Hellio - Van Ingen
. Yet : Wikipedia (PIerre.Lescanne/CC-BY-SA-4.0)
. Mangrove : Wikipedia (Ji-Elle/Domaine public)

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