L’écologie people à l’assaut du plateau de Millevaches

Durée de lecture : 8 minutes

17 juin 2019 / Zig et Puce (IPNS)

Fin août, le festival de l’An zéro entend se dérouler sur le plateau de Millevaches, dans la Creuse, choisi pour son caractère « symbolique » de lieu de « résistance ». Il est organisé par Maxime de Rostolan. Mais tous les habitants ne s’en réjouissent pas, expliquent-ils dans cette tribune.

Depuis deux ans, le trimestriel creusois IPNS (Journal d’information et de débat du plateau de Millevaches) publie des billets réguliers signés « Zig et Puce ». Ces billets tentent de secouer les facilités qu’offre la certitude morale d’être du bon côté, celui de l’« alternative ». Cette tribune a été publié dans le numéro 67 (mai 2019) du trimestriel.


Le 11 février dernier, le ministre félon François de Rugy, infortuné successeur du pauvre Nicolas Hulot, visitait pour la deuxième fois en deux ans la ferme Émergence bio de Pigerolles, à Gentioux (Creuse), en compagnie de la préfète Magali Debatte, du député La République en marche (LREM) Moreau et autres phares de l’humanité. Après le porc cul noir, le broutard, la ferme-auberge, la station de ski de fond et les vapoteurs de cannabis thérapeutique, Jouany Chatoux, agroentrepreneur fièrement macroniste, présentait aux autorités son nouveau méthaniseur.

Dans la foulée de ce déplacement ministériel, La Montagne nous apprenait le projet d’un « Larzac 2003 » sur le plateau de Millevaches, à Pigerolles. Jouany Chatoux confirmait l’information tout en proposant d’accueillir pour sa part un événement de 50-60.000 personnes plutôt que les 200.000 initialement prévus par les organisateurs. Manu Chao et M sont pressentis.

Le 12 février, en marge du « grand débat national », Cyril Dion, réalisateur du film Demain, ex-dirigeant du mouvement Colibris avec Pierre Rabhi, auteur remarqué d’un Petit manuel de résistance contemporaine sorti chez Actes Sud, maison d’édition de l’ex-ministre de la culture, se rendait à l’Élysée. Il était accompagné par l’actrice Marion Cotillard, afin d’y promouvoir un projet d’« Assemblée nationale citoyenne ».

[NDLR : après parution de cette tribune, Cyril Dion indique à Reporterre qu’il « n’organise vraiment pas » L’An zéro]

« Près de 50.000 personnes prêtes à basculer vers un monde désirable » 

Le 16 février, Maxime de Rostolan, ingénieur et écoentrepreneur, créateur du réseau Fermes d’avenir et de la plateforme de crowdfunding Blue Bees, lançait son mouvement de « lobbying citoyen » La Bascule, étrangement baptisé du même nom que l’association qui organise à Gentioux marchés d’hiver et dépôt-vente de produits locaux. Il s’agit, à la suite d’un week-end de rencontres à l’École polytechnique début février, de réunir cent étudiants bénévoles issus si possible des grandes écoles et disposés à donner six mois de leur temps pour élaborer des « propositions concrètes pour la transition démocratique, écologique et sociale », former des listes électorales citoyennes en accord avec ce programme en vue des élections municipales et organiser de grands événements fin août, début septembre afin de concrétiser la naissance du mouvement.

Le 21 mars, Nicolas Hulot se rendait à Pontivy au siège du mouvement La Bascule, une clinique désaffectée qui a été gentiment mise à disposition, pour y parrainer la constitution du « lobby citoyen », lequel s’est donné six mois pour imaginer sa « (R)évolution » dont les propositions devraient éclairer à l’avenir les gouvernants dans leurs choix politiques. Ces préconisations seront dévoilées lors de l’événement de Pigerolles, premier grand rassemblement du mouvement.

Le 13 avril, à la suite de plusieurs visites du soir à l’Élysée, Cyril Dion appelait dans Le Monde, avec quelques-uns de ses acolytes, à la « création d’une assemblée de citoyens tirés au sort pour élaborer des propositions pour une transition écologique solidaire ».

Le 16 avril, on apprenait que, parmi les huit mesures annoncées par Macron pour tenter de se sortir de la « crise des Gilets jaunes », figurait la constitution d’une « convention de 300 citoyens tirés au sort », chargée de « travailler à la transition écologique et aux réformes concrètes à prendre ». C’est ce qui s’appelle servir la soupe à des gouvernants discrédités pour que leurs nouvelles usines à gaz puissent prétendre répondre à d’« urgentes demandes des citoyens ».

Le 13 mai, un message émanant de La Bascule – lobby citoyen, tout en confondant évidemment un certain nombre de ses destinataires du Plateau, confirmait l’intention d’organiser l’événement à Pigerolles : « Du nom de code “L’An zéro”, ce rassemblement festif et convivial se déroulera du 30 août au 1er septembre sur le plateau de Millevaches à Pigerolles. Il réunira près de 50.000 personnes prêtes à basculer vers un monde désirable autour de conférences, de formations en tous genres, d’activités sportives, d’ateliers pédagogiques pour jeunes et moins jeunes, de concerts, de différentes représentation d’arts de rues et bien d’autres opportunités de se rencontrer. (…) Nous sommes convaincus que la grande richesse qu’offre l’écosystème du territoire de la Creuse en matière d’associations et d’initiatives constitue une belle opportunité pour ce projet. »

« Quoi de plus écolo que de s’agglutiner sur une commune plutôt épargnée ? »

Quoi de plus écolo, en effet, que d’agglutiner sur une commune plutôt épargnée (si, du moins, l’on oublie les coupes rases) quelque 50.000 personnes — soit 10.000 véhicules au bas mot — pour y tenir au prix d’une orgie d’énergie et de décibels un de ces grands raouts fédérateurs où confluent tous les habitués des festivals estivaux et les stars de la scène musicale française, bien sûr toutes très engagées pour le climat ! Quoi de plus logique, pour des bobos métropolitains décidés à sauver la planète, que de commencer par saccager de leur seule présence un coin tranquille du plateau de Millevaches ! Quoi de plus évident qu’il appartient aux étudiants des grandes écoles d’ingénieur, de commerce et de sciences politiques, alliés à Macron, Mélanie Laurent et des multinationales pleines de compréhension, de nous sauver du désastre que leurs aînés, depuis les mêmes écoles, ont si bien su organiser !

Apprendre par voie de presse ce qui se prépare à côté de chez vous est toujours mauvais signe 

Tout se passe décidément comme si la canaille politico-médiatique ne pouvait trouver d’inspiration ailleurs qu’ici. Le « Plateau insoumis », coïncidence fortuite, dut il y a quelques années se résoudre à cohabiter, du moins sémantiquement, avec une formation stalino-franchouillarde dite « La France insoumise ». Aujourd’hui, c’est au tour de la La Bascule, modeste association de Gentioux, à qui l’on usurpe l’enseigne pour en faire l’emblème homonyme d’un mouvement se proposant d’engloutir dans les impasses rebattues des élections, du management et de l’ingénierie, l’énergie d’une jeunesse des classes moyennes désespérément crédule.

Il est de notoriété publique en ce premier quart de siècle, que l’avenir du monde et de l’humanité se présente très mal. Sur les seuls aspects environnementaux et énergétiques, il suffit de lire le bilan dressé par le centralien Philippe Bihouix pour mesurer le caractère quasi irréversible de l’impasse où plus de deux siècles de capitalisme nous ont emmanchés. Mais cette impasse est tout aussi bien sociale, existentielle, civilisationnelle. Et l’agencement géopolitique du monde, fait de superpuissances gérées par des psychopathes, est à l’image de tout ce désastre.

Il n’est d’ailleurs plus un média qui ne le rabâche à tout instant, détaillant avec gourmandise les moindres contours de la catastrophe ; c’est que la gravité de la situation est devenue difficile à dissimuler. D’autres raisons s’entremêlent à cela : la peur qui s’empare des foules garantit des heures d’audience bien mieux qu’un bonheur serein ; puis elle offre des opportunités inespérées aux appétits des promoteurs de « solutions », aux vendeurs de poudre de perlimpinpin, et aux idéologies de pacotille. Mais l’effet le plus tangible et le plus immédiatement bénéfique au Pouvoir tient évidemment dans cette forme inédite de terreur, dans la culpabilisation de chacun, enjoint de réformer chacune de ses habitudes pour contribuer à « sauver la planète ».

Dans le domaine des gesticulations vaines et nonobstant pompeuses — de celles qui aspirent à se frayer une niche en se payant sur l’angoisse des foules — nous ne résistons pas à illustrer notre propos par un exemple local, anecdotique certes mais néanmoins parlant. Il y a peu, un flyer du Centre d’art et du paysage invitait le public autochtone à rencontrer dans un bar de Royères deux jeunes artistes-paysagistes belges « en résidence » au château de l’ile de Vassivière. Leur projet, s’inscrivant dans le cadre du programme Vassivière Utopia, annoncé bien sûr en forme de solution providentielle, se propose de « débroussailler le monde pour qu’il redevienne un jardin », pas moins ! Voilà qui est confondant, malgré son caractère bénin et sa portée limitée. Ce qui ne sera pas le cas, on l’a vu, cet été pour l’événement écolo-citoyenno-festif évoqué plus haut.

Apprendre par voie de presse ce qui se prépare à côté de chez vous est toujours mauvais signe : c’est qu’à coup sûr une expropriation est en cours. Il y a dix ans, le plateau de Millevaches accédait à une notoriété inattendue à la suite d’une série d’arrestations médiatisées. Le marketing territorial à quoi cette affaire a fini par donner opportunément lieu, a valu au Plateau la réputation alternative et au fond inoffensive qui devait y attirer les Dion et consorts. Cette seconde incursion, armée de si louables intentions et d’une idéologie si flatteuse, trouvera-t-elle auprès des colonisés les alliés sans quoi aucune colonisation durable n’est possible ? Car il est plus facile de repousser les assauts de la police que la bonne volonté des citoyens.



Source : Courriel à Reporterre.

Cette tribune a été publié dans le numéro 67 (mai 2019) du trimestriel IPNS.

Photos : © L’An zéro
. rivière sur le plateau des Millevaches (France Voyages

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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