Entretien — Écologies populaires
« L’écologie peut mobiliser dans les quartiers populaires »
Les jardins ouvriers des Vertus, à Aubervilliers. - © Mathieu Génon / Reporterre
Les jardins ouvriers des Vertus, à Aubervilliers. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 9 minutes
Une « écologie ordinaire » émerge des quartiers populaires, selon la géographe Léa Billen. Des initiatives locales transforment le quotidien des habitants, en conciliant justice sociale et écologie.
La géographe Léa Billen est lauréate du Prix de thèse 2024 en sciences humaines et sociales, décerné par la Fondation Terre Solidaire, pour son travail intitulé « L’écologie ordinaire en quartiers populaires ». À travers une enquête ethnographique menée dans trois quartiers populaires — Angers, Saint-Denis et Vaulx-en-Velin —, elle démontre que la question écologique n’est pas l’apanage des classes aisées. Son travail met en lumière une forme d’« écologie ordinaire », ancrée dans le quotidien des habitants et liée aux enjeux de justice sociale, appelant ainsi à une plus grande reconnaissance de ces initiatives dans le mouvement écologiste.
Reporterre — Votre thèse explore les initiatives écologistes dans les quartiers populaires. Pourquoi ce sujet vous a-t-il intéressée ?
Léa Billen — Ce travail se situe au croisement de mon engagement militant et de mes recherches académiques. Depuis 2012, je suis investie dans des associations écologistes, et je constatais une difficulté récurrente : celle d’élargir la base militante et de mobiliser au-delà d’un public plutôt homogène. En tant que militante, je voyais également des critiques de plus en plus vives sur le fait que l’écologie pouvait reproduire des inégalités sociales, être perçue comme un discours réservé aux classes aisées, déconnecté des réalités de nombreux citoyens. Cela m’a frappée, car de l’autre côté, dans mes recherches en quartiers populaires, je voyais des formes d’engagement écologiste très vivantes, mais souvent invisibilisées.
En 2018, alors que le débat autour de la justice sociale et environnementale prenait de l’ampleur, notamment avec le mouvement des Gilets jaunes, j’ai décidé de creuser cette question. Je voulais comprendre comment l’écologie se manifestait dans ces quartiers, souvent marqués par des contextes de précarité. J’ai ainsi choisi de m’intéresser aux initiatives citoyennes qui mobilisent les habitants eux-mêmes.
Qu’entendez-vous par « écologie ordinaire » ?
L’« écologie ordinaire » désigne une forme d’écologie qui passe par la transformation des modes de vie, comme le réemploi d’objets, la réparation ou encore des modes de consommation alternatifs. Elle s’ancre dans des réalités sociales concrètes et répond à des besoins immédiats, notamment en termes de pouvoir d’achat, mais elle va bien au-delà. Cette écologie est collective, même si elle peut s’appuyer sur des pratiques individuelles. Les habitants mobilisent des savoir-faire traditionnels de débrouille pour transformer leur quotidien de manière écologique. Ce sont des pratiques qui ne se revendiquent pas toujours comme militantes, mais qui transforment des modes de vie.
Cette forme d’écologie dans les quartiers populaires s’appuie sur des pratiques préexistantes. L’élément crucial, c’est que ces initiatives ne visent pas seulement à économiser, elles portent aussi un projet de transformation sociale. Par exemple, les vide-greniers ou les jardins que j’ai suivis répondent à des besoins matériels tout en créant du lien social et de la solidarité. Cette écologie ordinaire s’oppose à l’écologie institutionnalisée, souvent associée à des classes plus aisées. Elle a un vrai potentiel mobilisateur dans les quartiers populaires.
Quels sont les exemples concrets d’initiatives dans ces quartiers populaires ?
J’ai mené mon enquête dans trois quartiers : Floréal-Saussaie-Courtille (Saint-Denis), la Roseraie (Angers) et au Grand Mas (Vaulx-en-Velin). À Saint-Denis, par exemple, un vide-grenier permanent est organisé par la régie de quartier. Ce lieu de réemploi permet aux habitants de déposer des objets qu’ils n’utilisent plus et de les racheter à prix réduit. Cela répond à une demande sociale et écologique, en favorisant le réemploi et en réduisant les déchets. En parallèle, il devient un lieu de rencontres et d’entraide, notamment pour les femmes du quartier.
À Angers, l’événement Le Banquet paysan vise à promouvoir l’agriculture biologique et à rendre accessibles des produits locaux à des prix raisonnables. L’objectif est de montrer que l’alimentation bio n’est pas réservée aux classes moyennes ou supérieures. Le lien entre producteur et consommateur est central, avec une volonté d’établir des échanges équitables et de renforcer les circuits courts.
Enfin, à Vaulx-en-Velin, j’ai étudié une sorte de tiers-lieu appelé La Maison pour agir, géré par l’association Anciela. Ce lieu offre une plateforme pour soutenir des initiatives écologiques et solidaires portées par les habitants. Il s’agit d’un projet participatif, où chacun peut apporter ses compétences et son envie de faire évoluer le quartier. C’est un espace ouvert, centré sur l’émancipation citoyenne.
Vos recherches mettent en relation la question du pouvoir d’achat et de l’engagement écologique. Comment cela se manifeste-t-il dans les quartiers que vous avez étudiés ?
Je n’utilise pas beaucoup le terme « pouvoir d’achat » dans ma thèse : il réduit un peu trop notre pouvoir d’agir à une simple consommation individuelle. Ce qui ressort beaucoup plus dans les quartiers populaires, c’est la quête d’une vie digne. Les personnes que j’ai suivies cherchent non seulement à satisfaire leurs besoins matériels, mais aussi à retrouver de la dignité dans leur quotidien, que ce soit à travers l’alimentation ou la récupération d’objets.
Prenons l’exemple de l’aide sociale alimentaire : des personnes engagées dans les initiatives écologistes y ont recours, mais ressentent parfois une forme d’humiliation liée au manque de qualité des produits et au fait qu’elles ne peuvent pas les choisir. En revanche, la production dans des jardins ou la cueillette leur permet de maîtriser ce qu’elles consomment. Au-delà de « manger bio », il s’agit de reprendre le contrôle sur leur quotidien.
« L’écologie s’incarne dans des besoins quotidiens »
De même, dans la récupération d’objets, il y a une véritable revendication de dignité. Une des habitantes que j’ai rencontrée à Vaulx-en-Velin récupérait tout ce qu’elle trouvait, au point que ses voisins l’appelaient « Madame Poubelle ». Elle s’est réapproprié ce surnom, affirmant que la récupération avait une valeur écologique.
Quels obstacles rencontrent les habitants des quartiers populaires pour participer à ces initiatives écologistes ?
Les obstacles sont multiples. Le premier est bien entendu économique. Ils ont souvent un accès limité aux ressources financières, ce qui complique la participation à certaines initiatives écologistes, notamment celles qui nécessitent un investissement initial. Par exemple, dans les épiceries bio ou les magasins de vrac, les prix peuvent être un frein, même lorsque les personnes sont convaincues par la démarche écologique.
Il y a aussi des freins symboliques. Parfois, des initiatives écologistes semblent étrangères aux habitants. Un tiers-lieu ou un jardin partagé, mal intégré dans le quartier, peut sembler réservé à une autre classe sociale.
Il y a également un enjeu de transmission des savoir-faire. On parle souvent des pratiques populaires de débrouille, mais tous les habitants de ces quartiers n’ont pas eu l’opportunité de développer des compétences en jardinage, en réparation ou dans la gestion des ressources. Les initiatives que j’ai étudiées offrent des espaces de transmission, ce qui est essentiel pour inclure plus largement la population.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer le manque de reconnaissance de ces initiatives. Elles sont souvent perçues, par les institutions ou même parfois au sein du quartier, comme des réponses à des contraintes économiques, alors qu’elles relèvent aussi d’une démarche écologiste. La récupération d’objets, par exemple, peut être vue comme un acte lié à la pauvreté, alors qu’elle peut aussi s’inscrire dans une volonté de réduire les déchets et de promouvoir une autre forme de consommation.
Pourquoi l’écologie est-elle encore considérée comme une préoccupation réservée aux classes aisées ?
C’est une des contradictions qui m’a poussée à creuser ce sujet. Le discours dominant tend à associer les classes populaires à une indifférence, voire à une hostilité vis-à-vis de l’écologie, alors que mes observations montraient exactement l’inverse.
Dans ma thèse, j’ai tenté de comprendre pourquoi ce décalage persiste. Je parle d’une « grille de lecture de l’indifférence », qui repose sur deux biais principaux. Le premier est la fameuse pyramide des besoins de Maslow, selon laquelle il faut satisfaire des besoins « primaires » comme se nourrir ou se loger avant de s’intéresser à la politique, et a fortiori à l’écologie. C’est une fausse représentation, car les besoins essentiels sont toujours socialement et culturellement construits.
Le second biais concerne la manière dont l’écologie est présentée dans le discours public : elle est souvent perçue comme un domaine scientifique ou technocratique, tournée vers la « fin du monde » et non vers la « fin du mois ». Mes recherches montrent que l’écologie s’incarne dans des besoins quotidiens. Des questions comme l’alimentation ou le logement sont éminemment écologiques, même si elles ne sont pas nommées comme telles.
Comment le mouvement écologiste traditionnel pourrait-il mieux soutenir cette « écologie ordinaire » ?
Le premier pas, et sans doute le plus important, serait de reconnaître la valeur des initiatives qui existent déjà dans ces quartiers. L’écologie ordinaire n’est pas une forme d’écologie mineure ou secondaire ; elle constitue une réponse adaptée aux réalités locales et a un potentiel de mobilisation fort. Elle permet aussi de toucher des publics qui sont souvent exclus des discours écologistes classiques. Il est donc intéressant de partir d’elles, les soutenir sans les déposséder en leur apportant des ressources, qu’elles soient économiques, logistiques ou médiatiques.
Il faut également réfléchir aux conditions d’accès à l’écologie. Cela implique de travailler sur l’accessibilité économique, bien sûr, mais aussi symbolique. Il est essentiel que les lieux et projets ne soient pas perçus comme extérieurs, mais bien comme des outils à disposition de la communauté, qui peuvent s’ancrer dans les pratiques du quotidien.
Les initiatives qui fonctionnent le mieux sont celles qui tissent des liens avec les acteurs locaux et valorisent les savoir-faire des habitants. Elles permettent de redonner aux citoyens un pouvoir d’action sur leur environnement et de renforcer le sentiment d’appartenance au quartier. C’est là que réside, selon moi, l’un des plus grands potentiels de cette écologie ordinaire.